Préface

Professeur O. Carlier.
Université de Paris
Enseignant de l'histoire du Maghreb contemporain.

S’il est un genre de littérature politique aujourd’hui largement pratiqué au Maghreb, trente ou quarante ans après les indépendances - c’est bien celui des souvenirs des anciens militants du mouvement national. Il peut répondre à une demande du marché, à une commande politique, ou à une requête familiale, voire aux trois à la fois. On y déclare volontiers souscrire à un devoir de mémoire envers le pays, de fidélité envers les compagnons de lutte, de témoignage envers le jeunesse. En adressant par là même; consciemment ou non, un ultime geste d’amour, fut-il déçu, à l’incomparable objet du désir, la mère-patrie, un ultime geste d’allégeance, fut-il retouché, ou renié, au père fondateur, et castrateur sans se priver du plaisir narcissique de laisser une trace dans le panthéon national, de dire un dernier mot sur le passé, manière de peser encore sur le présent, de prendre une revanche, discrète et subtile, comme dans le cas présent, sur ceux qui ont trop longtemps régné, ou monopolisé la parole, ou triomphé sans gloire, amis et ennemis confondus.
Toutes les écritures singulières s’y déploient entre les pôles les plus opposés du genre : mémoires ou essai, autobiographie ou biographie collective, comme entre les expressions et intentions les plus contrastées du récit intime ou désincarné, longanime ou féroce, véridique ou mensonger, ethnographique ou impressionniste.

Cet essai est sans conteste l’un des plus intéressants depuis bien des années, parce qu’il ressortit à une modalité beaucoup plus rare du genre, celle qui concerne les mémoires des anciens dirigeants de l’Etat et prend en charge les régimes mis en place après les indépendances. Or le devoir de réserve confine ici généralement à l’interdit. Il trouve par ailleurs sa pertinence et son efficacité dans l’ajustement d’un projet et d’un parti pris, d’un ton et d’un style. La phrase simple, claire, typique de la maîtrise des élites tunisiennes passées de Sadiki à Paris, agrémentée de formules bien frappées, s’ajuste à la sérénité de l’ancien diplomate qui, passant d’une crise à l’autre, a l’élégance de ne pas faire injure aux vaincus, sans tomber pour autant dans la complaisance et l’angélisme. Bourguiba lui-même qui reste en somme la grande aventure de sa vie, mais aussi Wassila Ben Amar, la deuxième femme du Président, à laquelle il rend discrètement hommage, sont plus d’une fois traités sans ménagement. Emotif et influençable, à l’apogée même de sa toute puissance - quand il s’abrite derrière Ben Salah, ou quand il se repose sur Nouira, présenté dans ce livre comme le seul vrai dauphin - le géant orgueilleux, inflexible et génial qui vent faire plier de Gaulle, est aussi décrit comme versatile voire infantile, perdu dans une dérive mégalomane, avant même le naufrage final. Le parti pris d’un récit à la première personne et d’un témoignage sur le vif, nourri d’archives personnelles visiblement bien classées, mais strictement limité à ce dont l’auteur a été directement acteur ou témoin, retient aussi l’attention par sa formule de sincérité partisane. D’emblée l’auteur reconnaît les limites de son ouvrage, assume ses choix passés sans excuser sa timidité ou évacuer le côté illusoire de son réformisme de l’intérieur. Il revendique la subjectivité de son témoignage, déclare honnêtement qu’il ne dira pas tout. Il s’implique lui-même sans barguigner, en tant que " produit du système ", dans les erreurs, les impasses et la sclérose d’un régime dont il rappelle fermement en conclusion les points les plus positifs de son bilan : statut des femmes, essor de l’enseignement , esprit moderniste, mais aussi l’épuisement final et les faiblesses intrinsèques. Sans résister au plaisir de rappeler au lecteur les ouvertures qui portent sa marque en matière d’information et de pluralisme. La chronique d’une longue génération et d’un long régime, contient donc en creux l’auto-portrait et l’autocritique d’un libéral pro-occidental de plus en plus déclaré mais toujours prudent, peu enclin à sortir de l’opposition interne à la double majesté du parti et de l’Etat, en homme lige du président.

Mais c’est le projet même qui est séduisant et attractif pour l’historien comme pour le citoyen, parce que l’auteur est le premier et reste le seul à prendre en charge " les trois décennies de Bourguiba " postérieures à l’indépendance. Il n'a s’agit pas de remonter une fois de plus à la saga tant de fois rebattue du mouvement national dont l’intelligibilité, pour autant, est loin d’être définitivement acquise, mais de prendre la mesure bien au-delà du conflit entre Bourguiba et Ben Youssef, qui attend toujours son historien des problèmes inhérents à la construction et à la direction de l’Etat tunisien sous l’égide du " combattant suprême ". Ni Ladgham ni Nouira, ou encore Masmoudi et Mestiri qui avaient eux aussi les moyens d’un témoignage au long cours, ne se sont risqués dans l’aventure. Seul Mazli s’y est essayé dans un livre plaidoyer beaucoup moins distincte que celui qui fut son ministre, et pour la seule période de son mandat. Il nous faut imaginer les mémoires d’un Bouteflika évoquant les années Ben Bella-Boumedienne, ou d’un Taleb-Ibrahimi abordant la double séquence Boumédienne-Chadly, ou encore celles d’un Reda Guedira traitant du Maroc de Hassan II, pour situer la comparaison possible avec les voisins algériens et marocains.

Tahar Belkhodja n’est pas devenu premier Ministre, mais son parcours politique, amorcé par le secrétariat de l’union estudiantine, pépinière de dirigeants dans tout le Maghreb, a fait de lui un ambassadeur, un ministre, et surtout un chargé de mission de Bourguiba, un ouvrier consentant de sa politique, suffisamment placé au coeur des choses pour donner crédit à son projet : " évoquer le fonctionnement du système Bourguiba " (p19). Construit en dix chapitres à la fois chronologiques et thématiques, restituant à grands traits les expériences et les crises les plus marquantes du régime, l’ouvrage propose un synopsis des années Bourguiba et une radioscopie du " bourguibisme ", un scénario et un film. On alterne les chapitres de politique intérieure et de politique étrangère, de Sakiet Sidi Youssef et Bizerte à l’union avec la Libye de l’expérience Ben Salah au ministère Mzali en découvrant des hommes en action croqués sur le vif; des séquences et schémas de conflits et de transactions éclairés de l’intérieur par des documents personnels ou des notes d’observations participante, souvent riches en informations inédites, qu’il s’agisse de telle lettre de Ben Bella à Bourguiba ou de telle intervention de Wassila dans le cours d’un conflit.

Tahar Belkhodja nous installe dans la boite noire du système, sinon au poste de pilotage, ou derrière l’épaule du " Président à vie ", au plus près des relations personnelles entre les grands décideurs du parti et de l’Etat. L’homme de Carthage n’est évidemment pas inconnu du public cultivé, au moins depuis Jean Lacouture, et le système politique tunisien a fait l’objet de travaux savants de premier ordre, de CA Julien à Michel Camau. Mais il manquait cette vue internaliste qui aide à objectiver le politique d’un leadership et la logique d’un système identifiés comme nulle part ailleurs dans le monde arabe, pas même sous Nasser, à la personnalité exceptionnelle, émotive et calculatrice, impulsive et projective, d’un chef d’état démiurge mythifié de son vivant à l’ombre de son mausolée pharaonique. Le " combattant suprême " n’est plus seulement le père tout puissant qui fonde la Tunisie moderne, mais un homme cyclothymyque et versatile, un chef influençable, parfois subjugué par l ’enthousiasme et l’entregent d’un jeune turc, l’intelligence manoeuvrière d’une épouse, convaincu par la maîtrise politique d’un Nouira, bousculé par l’ardeur juvénile d’un sémillant voisin, quitte à renvoyer finalement l’homme fort au néant, à répudier l’épouse trop puissante, ou à remettre à sa place le colonel impatient. Individuellement castrés, les dirigeants du parti restent collectivement très puissants. Bourguiba lui-même ne peut l’oublier, qui ne maintient son impérium qu’en usant les hommes et les clans, en faisant tourner sans cesse le quadrille entre les hauteurs du parti et de l’Etat, sans pouvoir surmonter, pas plus qu’en Algérie, le hiatus toujours plus grand entre ce dernier et la société. Malade, absent, silencieux, abattu le prophète de Carthage reprend toujours la main, sauf avec le dernier ministère Ben Ali, par le jeu des nominations et le contrôle des ambitions, le contact direct de moins en moins physique, et de plus en plus médiatique, avec son peuple, assigné à la mémoire et au culte du père, et la garde personnelle de ses gouverneurs de province, choisis, dit Belkhodja avec humour pour leur grande taille et leur prestance, qui ne dépendent que de lui, contrôlent la société locale et la périphérie, et tiennent le pays par le bas, entre deux émotions populaires.

Entre le combattant suprême et ses gouverneurs, entre le chef historique et le collectif partisan, le père castrateur et la jeune génération, le père de la nation et les hauteurs de l’Etat, il y a enfin le Palais, la maison privée du Président, pièce essentielle sinon maîtresse du dispositif, dont l’influence est globalement positive avec Wassila, selon l’auteur, et désastreuse après elle.

La force du livre n’est pas de formuler un modèle - il est déjà connu des politologues et des historiens - elle tient à sa capacité de le faire vivre in situ, de la donner à voir en acte, par tableaux successifs et flashs, d’en restituer le fonctionnement en temps réel et simultané, dans l’équilibre instable de toutes ses composantes.

On ne peur que regretter évidemment les points aveugles de l’ouvrage et les évitements de l’auteur sur des questions essentielles.L'auteur n’aborde pas volontairement l’affrontement à mort entre Bourguiba et Ben Youssef - au sommet il y a un homme de trop - et derrière lui, moins délibérément, le jeu des tensions entre des forces sociales et cultures qui s’affrontent, au-delà de l’opposition simple entre Sud et Nord, ou djerbiens et sahéliens, dans la recombinaison complexe des rapports entre gens de la médina et de maghreb, de la mosquée et du marché, occidentalistes et arabistes. Le rapport de la classe politique à la montée de l’islam radical, lié en partie au décrochage croissant entre l’Etat et la société, et à la dérive émeutière qui en résulte, n’est pas abordé non plus, ni la question des effets socio culturels et générationnels de la socialisation scolaire sous-jacente au ministère Mzali. Rien n’est dit à fortiori de la montée des militaires dans le système politico-étatique du parti unique bourguibien, qui va capitaliser sous sa férule la société tunisienne dans la nouvelle division économique du travail et le nouvel ordre politique international de plus en plus contrôlé au Maghreb par la super puissance américaine. C’est ici la borne chronologique et logique du livre, puisque Tahar Belkhodja a choisi clairement de ne parler que de son expérience personnelle et de sa participation directe au sommet du parti et de l’Etat. Cette expérience là, encore très rarement abordée dans la littérature politique maghrébine, la qualité même de sa restitution, vaudront certainement à ce livre le lectorat qu’il mérite. Aucun spécialiste de la Tunisie ne pourra désormais traiter des années Bourguiba et du demi siècle destourien sans faire référence à un ouvrage dont on peut souhaiter qu’il suscite de nouvelles vocations.