3. - Le socialisme destourien : une aventure politico-économique
" Le Parti socialiste destourien "
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Bourguiba a-t-il été "retourné" par le nouveau super-ministre ? Oui et non. Le Président, en réalité, ne s'est jamais passionné pour les questions économiques,qu'il connaît mal, et en 1956, à l'aube d'une indépendance difficile, le politique à ses yeux primait tout. En 1960, en revanche, les priorités sont largement inversées. Ebranlée par la décolonisation, l'économie tunisienne est plus ou moins en panne; il est urgent de la remettre sur les rails et Ben Salah est l'un des rares à avoir, sur ce point, des idées qu'il sait présenter avec une ferveur exaltante. Certes son orientation "gauchisante" est bien éloignée des options idéologiques du chef de l'Etat, mais d'une part, Ben Salah a été assez habile pour faire rêver Bourguiba sans pour autant prononcer le mot socialisme ; d'autre part et surtout, en ce début des années 1960, l'idée de planification hors de toute idéologie est, si l'on peut dire, à la mode. En France même, le général de Gaulle, peu suspect de gauchisme, n'avait-il pas parlé de "l'ardente obligation" du Plan ?
Quant à Ben Salah, son maître à penser est Gérard de Bernis, alors professeur à l'Institut des hautes études de Tunis, lui-même disciple de François Perroux, le célèbre économiste de l'université de Grenoble. Leur école a élaboré une séduisante théorie du plein-emploi et de l'utilisation maximale des ressources particulièrement adaptée, selon eux, aux jeunes pays indépendants. Il appartient au pouvoir politique, expliquent-ils, de fixer les grands objectifs sous la forme de "pôles de développement", qui exigent une véritable mobilisation autoritaire de l'économie. A Tunis, comme à Alger et à Dakar, des bureaux d'études, animés par de Bernis et ses équipes, avaient largement aidé à élaborer les schémas socialistes. Cependant, si la théorie était bonne et la planification nécessaire à cette époque, l'application locale était mauvaise : les dirigeants de ces pays n'ayant pas pris en compte l'environnement humain. Par la suite, leur fuite en avant ne pourra être stoppée à temps, étant donné les déficiences des rouages démocratiques, le tout aggravé par l'autoritarisme excessif des responsables.
Dans l'immédiat, néanmoins, le Plan fera figure de grande ambition nationale visant à faire prévaloir l'intérêt collectif sur les intérêts particuliers, au prix d'une rigoureuse discipline politique. De la même manière que le Combattant suprême avait su exalter le peuple en vue de l'indépendance, il lui appartient maintenant de l'appeler à cet autre "combat suprême", non moins noble que le premier, qu'est le "développement". Dans sa vision d'une Tunisie à laquelle il s'identifie, la lutte pour le développement succède naturellement au combat pour la souveraineté. Ben Salah, disait-il volontiers, à l'époque, "est le seul qui m'ait fait entrevoir ce que serait la Tunisie dans les vingt ans à venir".
Dans cet engagement, il entre aussi une part de calcul politique. Depuis l'indépendance et après la crise youssefiste, parti et gouvernement étaient largement tenus en mains par ceux qu'on appelait "les Tunisois" : Mongi Slim, Taïeb Mehiri, Bahi Ladgham, Sadok Mokaddem, épaulés au parti par leurs lieutenants Ahmed Tlili et Abdelmajid Chaker. Tous les matins, Bourguiba se rendait à son bureau de la Kasbah où tout se décidait en commun. Cette situation, sans aucun doute lui pesait, et jouer la carte Ben Salah lui permettait de neutraliser quelque peu cette pression politique.
Bourguiba proclame alors son soutien à son ministre : "Je suis personnellement responsable du Plan que je couvre de mon autorité ; désormais, le Plan sera l'œuvre du parti".
Ces nouvelles perspectives économiques et leurs conséquences politiques suscitent quelques résistances, et certains compagnons s'inquiètent de cette dérive autoritaire. Mais Bourguiba confirme encore son appui : il coopte Ben Salah, le 17 novembre 1961, au bureau politique, malgré son échec aux élections du comité central, lors du congrès de Sousse (mars 1959).
Les réticences politiciennes ne cessent pas pour autant. Méfiant à l'égard de Ben Salah et cherchant à limiter son autorité, ledit "clan des Tunisois" tente, fin novembre 1961, une subtile manœuvre : il est proposé à Bourguiba de nommer Abdelmajid Chaker, le directeur du parti, comme sous-secrétaire d'Etat à l'Economie nationale ; officiellement pour mettre le parti au service de l'économie, en fait, pour coller à ce secteur et talonner Ben Salah. Bourguiba projette alors de me nommer à la direction du parti pour remplacer Chaker. Du coup, le ministre de l'Intérieur, Taieb Mhiri, me soumet durant trois heures, dans son bureau, à une sorte de test politique afin de connaître précisément mes tendances et surtout de s'assurer que l'orientation traditionnelle et militante du parti sera maintenue sous mes éventuelles responsabilités.
Bourguiba, quant à lui, avait été doublement tenté par ce biais, d'un côté de reprendre en main le parti et de l'autre d'impliquer directement les barons dans l'aventure du Plan, auquel il les savait hostiles, comme à son promoteur Ben Salah. Mais celui ci, ayant saisi la manœuvre et n'entendant donner aucun gage à ses adversaires, s'oppose fermement au projet. Et le Président déjà bien engagé avec son ministre du Plan, en abandonne l'idée. Chaker garde ses fonctions au parti, et je suis nommé ambassadeur à Dakar, avec mission de couvrir les autres pays de l'Afrique francophone.
Le seul "succès", en fait, que crurent remporter les Tunisois, même s'ils y étaient pour bien peu, fut le remariage de Bourguiba, célébré par Taieb Mhiri, le maire de La Marsa. Le 12 avril 1962, Bourguiba - qui avait divorcé le 21 juin 1961 de Mathilde, sa compagne des temps difficiles - régularisa sa liaison déjà ancienne avec Wassila Ben Ammar. Or, pour le groupe, et notamment pour Mhiri, Wassila était la "Tunisoise", la bourgeoise de la capitale qui pourrait détacher quelque peu Bourguiba des "Sahéliens" et limiter l'envahissement de Ben Salah. Ils en firent leur porte-parole auprès du Président. Un rôle facilité par l'animosité que Bourguiba junior témoignait à sa nouvelle belle-mère, et qui le conduisit d'ailleurs à devenir l'allié inconditionnel de Ben Salah, lui aussi réservé à l'égard de ce remariage. Les uns et les autres, en réalité, se trompaient. Si Wassila parut parfois jouer le jeu, elle n'accepta jamais de se faire l'instrument d'un clan quelconque. Son seul "clan" était celui de Bourguiba ou du moins, l'idée qu'elle se faisait de son intérêt politique.
L'an 1962 ne s'achèvera pourtant pas sans qu'une autre "affaire" ne vienne troubler cette nouvelle sérénité à Carthage. Le 20 décembre, est découvert un complot d'anciens youssefistes, comprenant surtout des militaires, mais aussi quelques civils et visant à assassiner Bourguiba.
L'affaire était en préparation depuis le mois d'août, et tout ne fut découvert que quelques heures seulement avant le coup, lorsqu'un des officiers, Toukabri, pris de remords, alla trouver Bahi Ladgham pour dénoncer la conspiration et livrer ses complices. Des chars, expliqua-t-il, devaient sortir de la caserne d'El Aouina, près de l'aéroport, à mi-chemin entre Tunis et Carthage. Il leur restait moins de deux kilomètres à parcourir pour investir le palais, où l'aide de camp présidentiel devait les conduire jusqu'à la chambre de Bourguiba pour l'assassiner. Au nombre des conjurés figurait le neveu de Mahmoud Materi, vieux compagnon de Bourguiba ; et le propre aide de camp du Président se trouvait impliqué dans ce complot sans précédent en Tunisie.
Lors du procès, un des sous-officiers accusés dira que lui et ses camarades ne pardonnaient pas au chef de l'Etat "de les avoir sacrifiés dans la bataille de Bizerte". Condamnés à mort par un tribunal militaire, onze des conjurés furent pendus. Bourguiba, cependant, pour la première fois dans ses prérogatives présidentielles, eu égard pour son compagnon Mahmoud Materi, gracia son jeune neveu Moncef et en même temps, à titre de "couverture", l'officier Guiza.
A l'époque, le ministre de l'Intérieur était toujours Taieb Mhiri, la direction de la Sûreté incombant à Driss Guigua. Le Président voulut profiter de l'occasion pour limoger Mhiri, chef du groupe dit des "Tunisois", homme exalté, très militant, fort respecté, et le remplacer par un cousin, Hédi Khefacha. Indirectement informé, Mhiri alla voir Bourguiba au Kef et lui dit sans ambages : "Tant que vous serez président, je resterai votre ministre de l'Intérieur". Une quasi-insolence qu'il atténua en "démontrant" que le vrai responsable d'un tel manque de vigilance était le directeur de la Sûreté. C'est donc Guigua qui paya injustement et fût déplacé de la Sûreté au Tourisme. S'y ajouta le tour de vis sur le plan intérieur par l'interdiction du Parti communiste et de la revue la Tribune du progrès, proche de ce parti et dirigée par Slimane Ben Slimane.
C'est donc dans ce climat, politiquement dominé par les séquelles de l'affaire de Bizerte, mais marqué aussi pour Bourguiba par ces deux événements contrastés : son remariage et le complot contre sa vie, que Ben Salah, les mains plus libres que les autres ministres de souveraineté, engagea avec résolution son expérience socialiste.
Administrativement, trois dates jalonnent la mise en place des nouvelles structures : le pré-plan (1961), les perspectives décennales (mars 1962) et le premier plan triennal (1er juin 1962).
A Tunis, le 6 février 1963, Bourguiba proclame que la bataille contre le sous-développement est "une lutte pour la dignité de l'homme et la gloire de la patrie (...) Dans ces conditions, la restriction des libertés et des privilèges de la propriété s'impose lorsqu'il convient d'en faire un usage plus productif et plus rentable pour la collectivité".
Plus agressivement encore, à Sfax, lors d'une visite qu'il fait, en juin 1963, dans la grande métropole économique, il balaie les résistances qui, déjà, se manifestent : "Quant à ceux qui s'érigent en défenseurs de la liberté individuelle, du secteur privé et de la libre entreprise, nous disons que le Plan sert l'intérêt de tous. Dans notre situation, seule l'action collective est efficace".
Il y a une telle différence de ton entre ces professions de foi et sa mise en garde au congrès de Sfax (1955), qu'on peut s'interroger. A l'analyse, on observe une différence d'approche entre la démarche du chef de l'Etat et celle de son ministre. Pour Bourguiba : il s'agit de réformer les mentalités afin de donner naissance à des structures économiques nouvelles, dans le cadre "d'une révolution qui transforme les hommes dans la douceur". Pour Ben Salah, au contraire : ce sont "les structures nouvelles qui créeront de nouvelles mentalités et réaliseront une société harmonieuse sans classes sociales (...) Le parti unique n'est pas un frein à l'émancipation des hommes, ni à la construction du socialisme, ni même à l'épanouissement de la démocratie".
Ce seront néanmoins des structures imposées, bien loin d'une élaboration intégrant dans la planification les revendications populaires ; mais ces nuances pèsent peu devant l'ampleur du mouvement qui est lancé. De ce moment, en effet, le parti, les institutions, les organisations de masse se mettent au diapason. Soutenu par le Président, Ben Salah mobilise les énergies dans le plus pur style des pays socialistes, suivi par une nomenklatura opportuniste, fidèle et disciplinée.
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