3. - Le socialisme destourien : une aventure politico-économique
" Le Parti socialiste destourien "
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Cette même année 1963, on s'attaqua au secteur commercial et le bouleversement fut vivement ressenti par la population. Du jour au lendemain, ou presque, tous les circuits traditionnels sont brisés et remplacés autoritairement par un réseau centralisé d'offices d'Etat et de coopératives de commerce. Contraignant ainsi les commerçants à s'intégrer dans des ensembles collectifs, on tue les innombrables petites boutiques qui formaient un élément essentiel du paysage urbain et du tissu social : tout le négoce étant assuré généralement par les Djerbiens (originaires de Djerba) qui travaillaient dur, dormaient souvent sur place et se contentaient de gains modestes, mais en qui Ben Salah voyait une caste conservatrice.
Le deuxième "bond en avant", plus radical encore, allait être, le 12 mai 1964, la nationalisation des terres, que Ben Salah considérait comme indispensable et urgente pour construire le socialisme agricole. Le 28 avril précédent, la Tunisie avait demandé l'ouverture de négociations sur les terres agricoles détenues par les étrangers. En réponse, le 2 mai, l'ambassade de France nous notifia la suspension de l'aide financière à partir du 30 avril. Malgré cela, le 8 mai, nous réitérâmes notre demande. La France refusa net. Le 12 mai, la Tunisie promulgua la nationalisation. Cette date, une fois de plus, n'avait pas été fixée au hasard : elle correspondait à l'anniversaire de l'instauration du protectorat (12 mai 1881). Bourguiba savait choisir ses dates, comme autant de symboles : il construisait son histoire. Il prit même soin de signer la loi de nationalisation sur la table même où avait été signé au Bardo, le traité du protectorat. Ainsi voulait-il démontrer qu'il liquidait les dernières séquelles du colonialisme; mais en même temps, soucieux de ne pas couper les ponts, il affirmait : "qu'il n'existe plus de sujet de perturbation entre la France et la Tunisie".
Pour Ben Salah, moins soucieux du passé que d'un avenir qu'il imaginait "radieux" grâce au socialisme, l'événement n'était pas moins important. Ces terres, devenues domaines de l'Etat comptaient en effet parmi les meilleures, au nord surtout avec quelque 400 000 hectares de vignes, de blé, d'oliviers, etc. Transformées en coopératives, en "unités de production", elles devaient devenir le noyau autour duquel se regrouperait tout le monde agricole. Le problème était que les paysans renâclaient à s'intégrer à un tel système. Alors Ben Salah, toujours volontariste, choisit la fuite en avant : il imposa la collectivisation à outrance, afin d'ajouter autoritairement les autres terres, propriétés individuelles, encore éparses, au domaine étatique. Les ouvriers agricoles furent baptisés "coopérateurs", à vrai dire salariés. On leur expliqua que c'était leur terre et pour les convaincre, on leur promit "la participation par des actions". La bureaucratie devint monstrueuse. Tout cela dans le plus grand désordre : tandis que certaines unités restaient plus ou moins en friche, d'autres se virent dotées de dix fois plus de travailleurs qu'il n'était nécessaire. La mécanisation et la modernisation des techniques n'étaient pas de mise, puisque les ouvriers ne savaient pas encore les utiliser. On avançait les théories chères à François Perroux et à René Dumont : on invoquait la nécessité du "plein emploi".
Quant aux coopératives, leurs conseils d'administration ne pouvaient se tenir d'une façon régulière, trop de gens étant presque illettrés. On les réunissait dans de pseudo-conseils pour leur expliquer leurs droits et leurs devoirs ; mais ils s'en moquaient, d'abord parce qu'ils n'y comprenaient pas grand-chose, ensuite parce que l'essentiel, pour eux, était le salaire fixe.
Le pays comptait officiellement, à l'époque, 300 000 chômeurs sur une population active de 1,2 million de personnes. Ben Salah se fit faire des avances de trésorerie pour ouvrir des chantiers de travail ; mais ne pouvant pas payer de salaire entier, il se mit à faire distribuer de l'huile, de la semoule, etc. en guise de complément.
Les déboires de cette marche forcée étaient occultés grâce à la mobilisation des médias qui claironnaient en permanence les bienfaits de la politique socialiste... Quelques mois nous séparaient du congrès du parti, et il fallait en préparer l'ambiance. Après l'UGET qui avait déjà - à son Xème congrès de Bizerte en 1962 - proclamé "l'Université au service du socialisme", se succédèrent au pas de charge, la conférence des étudiants destouriens, où l'on voulut confirmer l'ardeur d'une jeunesse plutôt habitée par l'espoir et par la crainte ; puis d'autres réunions sur le commerce, les 6 juillet et le 8 août, organisées par l'UTICA, nouvellement animée par Ezzedine Ben Achour - qui remplaça le vétéran Ferjani Bel Haj Ammar, vieux militant et fondateur de l'organisation patronale. - A l'une de ces rencontres, le Président intervint pour déclarer : "Si nous parvenons à changer la conception que se font les commerçants de leur propre fonction (...) nous aurons réalisé une véritable révolution".
De fait, ces mois de juillet et d'août furent consacrés, dans la frénésie, à une multitude de rencontres avec les différentes catégories de la population : il fallait mobiliser les activistes pour, d'un côté neutraliser ou du moins faire taire tous les mécontents, et de l'autre essayer d'impliquer davantage le maximum de la population derrière le parti. On organisa le séminaire de la jeunesse rurale à la Chebba ; celui de la jeunesse ouvrière à Menzel Bourguiba ; la réunion de la jeunesse scolaire ; la rencontre des instituteurs ; puis celle des fonctionnaires à Tunis : tous étaient appelés à être "l'étendard du socialisme". Le 20 août, ce fut le congrès national de la coopération qui, pour ses promoteurs, devait compléter le schéma des institutions socialistes. Fin août, la conférence des ambassadeurs visait à nous inciter à défendre plus amplement la politique socialiste, à lui trouver des marchés et des subsides.
Bourguiba alla plus loin encore, dans un entretien au Monde (août 1964) il déclara : "Si le chemin qui doit nous mener au développement est le chemin du socialisme ou même celui du collectivisme, eh bien ! je n'y vois aucun inconvénient".
Le 30 septembre 1964, la dévaluation du dinar de 25 %, s'imposa à la suite de l'exécution du premier plan et de toutes ses contraintes qui avait entraîné une crise financière, caractérisée par le déficit structurel de la balance commerciale et la pénurie des devises. Les avoirs extérieurs avaient chuté de 50 % en l'espace de moins d'une année. On fit appel à l'Institut d'émission, la masse monétaire augmenta de près de 25 %, et le Fonds monétaire international (FMI) conseilla un plan de "stabilisation" avec l'objectif de rétablir les équilibres extérieurs gravement compromis. Le blocage des salaires ouvrit un front avec l'UGTT, mais cela n'arrêta pas Ben Salah et les "réformateurs" qui s'employèrent à amplifier le cadre politique de leur action.
En octobre 1964, le congrès de Bizerte, dénommé "congrès du destin", ne fit qu'entériner les décisions du Conseil national de mars 1963, qui étaient déjà pour la plupart appliquées. Significativement, le parti Néo-Destour devint le Parti socialiste destourien (PSD), et ce n'est pas sans difficulté que fut sauvegardé le symbole même du destour. Certains, comme s'ils voulaient vraiment faire table rase du passé, auraient souhaité parler simplement d'un "parti socialiste tunisien", mais pour Bourguiba, c'était quand même un peu trop...
Nous assistions ainsi à la naissance d'un autre parti qui, déjà unique, devenait maintenant omniprésent, omnipotent, tout entier mobilisé au service d'une cause : la collectivisation, qu'on ne pouvait remettre en question ; et de là, au service de Ben Salah, l'homme qui incarnait cette ambition. Le secrétaire général du parti, Bahi Ladgham, allait renchérir pour sa part : "Les structures de la coopération sont aussi importantes pour le mouvement coopératif que le furent celles du parti pour le mouvement national".
De plus, à ce congrès et pour la première fois, on institua deux catégories de membres du parti : les militants et les simples adhérents ; ces derniers n'étant évidemment que des "destouriens" de seconde zone. Au sommet, comme dans les partis communistes, on créa un Comité central dont le congrès, théoriquement souverain, n'avait même pas la maîtrise : y étaient en effet inclus de droit tous les ministres, les gouverneurs, les responsables régionaux du parti et même les hauts fonctionnaires, sans obligation d'une responsabilité politique quelconque. Quant au bureau politique, ses membres n'étaient plus élus, fût-ce pour la forme, mais choisis directement par le Président au sein du comité central. Une limitation qui ne tarda pas d'ailleurs à tomber en désuétude : Bourguiba se mit à nommer à sa guise ses propres "élus", ce qui acheva de faire de ces rouages des sortes de comités personnels, sans racines ni légitimité.
Autour de ce noyau, le parti - sur le modèle des pays communistes - on organisa la gravitation, en cercles concentriques, des satellites censés représenter les différentes activités du pays. C'était le cas des organisations socio- professionnelles, dites nationales : l'UTICA, l'UNAT (Union nationale des agriculteurs tunisiens) qui avait remplacé l'UGAT, et l'UNFT (Union nationale des femmes de Tunisie). L'UGTT, se distinguait des autres par sa force propre : tout en collant au parti, elle n'en était pas l'instrument et tendait à lui faire contrepoids. On tenta bien de la mettre au pas - comme on l'avait fait pour l'UGET - mais c'était un autre morceau. Cependant, Bourguiba, lors de son discours d'ouverture au congrès du parti à Bizerte, critiqua vivement Habib Achour, et celui-ci faillit tomber dans le piège en menaçant de quitter la réunion et de rompre avec le parti. Il y revint, heureusement, sur l'insistance de Taieb Mhiri ; et Bourguiba, dans son discours de clôture, atténua délibérément ses attaques. Ce n'était pourtant que partie remise : entre le parti et l'UGTT, et en fonction surtout de leurs dirigeants, les frictions, voire les conflits étaient inévitables, comme on ne tardera pas longtemps à le constater.
Dans l'immédiat, le système semblait parfaitement au point. Le parti et les organisations socio- professionnelles représentaient "l'unité nationale" au service de l'Etat, c'est-à-dire de Bourguiba et, dans l'action quotidienne, la courroie de transmission de sa politique. Mais le congrès de Bizerte voulut "ficeler" davantage ce qu'on appelait "le Front national", pour le mettre au diapason de la nouvelle idéologie que le nom du parti devait afficher clairement. D'où la décision : les gouverneurs présideraient désormais les réunions du parti, dont les représentants feraient de même à leur tour, avec toutes les organisations nationales, y compris l'UGTT : ainsi seraient-elles pratiquement rattachées au parti.
Nous retrouvons ici la conception léniniste du système Syndicat-Parti qui permet à celui-ci d'être étroitement lié à la classe ouvrière et à la masse prolétarienne. La dictature de cette classe se réalise sous la direction du parti ; et les syndicats, ouvrier ou patronal, deviennent la courroie de transmission des impulsions du parti auprès de leurs adhérents.
Dès la fin du congrès de Bizerte, pour contrôler davantage la base de l'UGTT, on décida de créer dans toutes les entreprises économiques des cellules professionnelles du parti, qui feraient ainsi directement concurrence aux cellules syndicales. Le PSD, étant déjà organisé territorialement sur toute sa pyramide, achevait ainsi sa prépondérance.
Du moins, le pensait-on. Car, bien entendu, l'UGTT ne pouvait que réagir. Habib Achour, par écrit, le 8 janvier 1965, manifesta son opposition au projet de la direction du parti. Et le 1er mai, six mois seulement après le congrès de Bizerte, il proclama "l'indépendance de la centrale". Aux yeux du parti, en proie, à l'époque, à son ardeur hégémonique, c'était inadmissible. En juillet, on profita d'un incident pour écarter le gêneur. Un navire reliant Sfax à Kerkennah, (île natale d'Achour), et appartenant à une société qu'il présidait, prit feu en mer : six touristes trouvèrent la mort dans l'incendie. Rendu assez abusivement responsable, Achour fut arrêté et remplacé à la tête de l'UGTT par un de ses fondateurs, un ancien gouverneur, Béchir Bellagha. Ainsi fut matée une autre tentative d'indépendance du mouvement syndical qui refusait, encore une fois, d'obtempérer au pouvoir politique.
Toute cette action était menée, en tandem, par le parti que dirigeait Sayah, et par l'Etat qu'incarnait théoriquement Bourguiba mais dont la politique était, en réalité, conduite et contrôlée par Ben Salah. De fait, à ce congrès de Bizerte, l'idéologie et l'opportunisme firent bon ménage, associant le politique à l'économique, tout en occultant volontairement le problème de la succession qu'on pensait ainsi réglé. Ben Salah dont la rumeur faisait, de plus en plus, le dauphin de Bourguiba, en était aussi convaincu que ses proches lieutenants, surtout après la mort du secrétaire d'Etat à l'Intérieur, Taieb Mhiri, (juin 1965), et le départ d'Ahmed Tlili - dont on connaissait les réserves à l'égard de la politique économique et qui prit d'ailleurs l'avion pour l'exil sitôt la fin des obsèques. - Comme Achour, il fut exclu du parti en juillet.
Dès lors, toutes les structures politiques et administratives sont en de bonnes mains : Sayah tient le PSD, Bellagha l'UGTT ; et le département de l'Intérieur est revenu à Béji Caïd Sebsi - dont la nomination fut fortement appuyée par Ben Salah. - Sous le nouveau responsable, sera purgée l'administration régionale et assurée la désignation de nouveaux et fidèles titulaires, exaltés par le collectivisme. L'installation aux Affaires étrangères de Bourguiba junior, devenu l'allié de Ben Salah, autorisera celui-ci à peser sur le choix des ambassadeurs, surtout aux postes-clés : le titulaire des Affaires étrangères ayant concédé publiquement que la politique économique du pays imposait un choix conjoint avec le ministre du Plan.
Cette conjonction : Etat-Parti et Bourguiba-Ben Salah, cet asservissement de tous les corps intermédiaires, inlassablement entretenu par les tournées, les discours des deux protagonistes et par un clientélisme généralisé, va plonger la Tunisie dans une fuite en avant et un tourbillon de surenchères qui occulteront les réalités élémentaires. Au niveau institutionnel, toute opposition, toute critique semble avoir disparu. Ben Salah, secrétaire général adjoint du parti depuis le congrès de Bizerte, est personnellement titulaire de six ministères : depuis l'Economie... jusqu'à l'Education nationale. Les secrétaires d'Etat à l'Intérieur et aux Affaires étrangères, on l'a dit, sont ses obligés ou du moins ses alliés, pour ne rien dire d'autres ministres, qui se mettent naturellement et aussi volontairement au diapason.
Sur le plan régional, Ben Salah peut compter sur ses deux fidèles lieutenants : Amor Chéchia qu'il rend titulaire, à lui seul, de trois gouvernorats importants : Sousse, Kairouan et Nabeul ; et surtout Hédi Baccouche, gouverneur de la deuxième ville du pays, Sfax, et qui est considéré, à l'époque, comme "son mauvais génie".
En face, le groupe des barons du parti, décapité par la disparition de Mhiri, se résigne à "attendre et voir", dépassé qu'il est par les événements. Et Bourguiba qui connaît leur hostilité, ne manque pas de les impliquer dans des actions spectaculaires pour les compromettre et les neutraliser. Ainsi voit-on, entre autres, Bahi Ladgham et Abdallah Farhat monter sur des tracteurs pour démolir les haies entre des propriétés agricoles : ce qu'on ne manquera pas de le leur rappeler, en forme de dérision... après la chute de Ben Salah.
Une meilleure attention portée à l'opinion publique, la vraie, non pas celle dont prétendaient se faire l'écho les gouverneurs et les apparatchiks, aurait dû pourtant, très tôt, donner l'alerte. Les premiers graves incidents se produisirent deux mois après le congrès de Bizerte, précisément le 15 décembre 1964 : à M'Saken, un gros bourg nationaliste du Sahel, la population manifesta vigoureusement contre l'obligation pour cent quarante-sept petits agriculteurs d'adhérer aux nouvelles coopératives d'arbres fruitiers qui remplaceraient leurs 80 000 vieux pieds d'oliviers. On procéda alors à des dizaines d'arrestations, tout en dissolvant les sept cellules du parti qui soutenaient les agriculteurs.
Devant l'ampleur du remous populaire, Bourguiba, inquiet, annonça aussitôt dans un discours que le gouvernement était disposé à restituer les terres aux citoyens de M'Saken : "Ce n'est pas le droit de propriété qui nous préoccupe le plus, expliqua-t-il, mais la manière de l'exercer". Quel malentendu idéologique entre le Président et son ministre de l'Economie ! Ben Salah, d'ailleurs, répondit à sa manière, dès le 25 octobre 1965, lors d'une conférence internationale sur le crédit agricole : "Les coopératives sont et restent la propriété des coopérateurs".
Mais les résistances, sous des formes diverses, allaient continuer, sporadiquement, avant de s'amplifier. Sourds et aveugles, tout à leur "rêve socialiste", Ben Salah et les siens ne voulaient rien voir ni entendre.
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