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- Le socialisme destourien : une aventure politico-économique
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Le collectivisme "
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Ambassadeur, à cette époque, en Afrique de l'ouest, je suivais ces événements d'un peu loin, sans l'obligation de m'y impliquer. Je pris néanmoins, quoiqu'indirectement, une conscience aiguë des doutes de Bourguiba à l'occasion de la tournée que je lui organisai, du 15 novembre au 22 décembre 1965, dans huit pays africains francophones. Le Président avait déclaré que son périple était comparable à celui du navigateur Hannoun, parti de Carthagène il y a trois mille ans.
A Dakar, le Président s'intéressa vivement à l'expérience socialiste qui avait été menée au Sénégal sous la direction du Premier ministre Mamadou Dia et sous l'inspiration, comme en Tunisie, du professeur Gérard de Bernis.
Lors de longs entretiens, le président Senghor s'employa à lui en expliquer les méfaits : ce que je compris, quand le chef de l'Etat, par la suite, m'interrogea longuement sur cette dérive économique sénégalaise et sur le rôle exact de Mamadou Dia. Je lui expliquai alors comment l'expérience socialiste sénégalaise s'était inéluctablement soldée par un échec économique cuisant et, consécutivement, par la débâcle politique.
Je lui relatai les événements : nous avions assisté, en décembre 1962, à une grave épreuve pour le Sénégal - indépendant depuis près de deux ans seulement - illustrée par une confrontation politique directe entre le Président Senghor et son Premier ministre Mamadou Dia, qui venait de décider "la troisième phase de la radicalisation de la socialisation de l'économie agricole".
Quarante députés, fidèles à Senghor, déposent alors une motion de censure contre le gouvernement. Le Premier ministre exige que ces députés, élus sous la bannière de l'UPS (Union progressiste sénégalaise) aillent s'expliquer, au préalable, devant le conseil national du parti. Et, pour empêcher un vote de censure, il fait encercler le Parlement par un cordon de la gendarmerie qui en interdit l'entrée. Il signe, en outre, une réquisition "pour mettre la Garde à la disposition du Président de la république pour sa protection". Nous vécûmes alors, pendant 24 heures, une lourde atmosphère de coup d'Etat.
La veillée du 17 au 18 décembre fut longue pour les observateurs, le président Senghor semblant avoir tout perdu. Le soir, j'hébergeai volontiers à l'ambassade, son fils, le jeune Philippe, accompagné de sa nourrice.
Au milieu de la nuit, Senghor nomme un nouveau chef d'Etat-Major et l'armée bascule en sa faveur. Le "building" du gouvernement, où s'est cloîtré Mamadou Dia et quelques proches, est à son tour encerclé par l'armée. On risqua sérieusement l'affrontement entre les deux forces publiques, et ce n'est qu'au petit jour que la gendarmerie et l'armée fraterniseront. Mamadou Dia et ses collaborateurs sont alors "escortés" jusqu'à leur domicile.
Le matin, le Premier ministre harangue la foule depuis son balcon à la Médina et ses partisans s'emparent, après des échauffourées, de Radio Dakar qui soutient désormais Mamadou Dia. Quelques heures plus tard seulement, les émetteurs centraux situés à Thiès, à 60 km de Dakar, sont occupés par les partisans de Senghor, - aidés par les agents de la coopération technique française - qui inversent ainsi la situation. Mamadou Dia est appréhendé le soir même. [A son procès, en 1963, François Perroux viendra spécialement à Dakar pour témoigner à sa décharge].
Bourguiba écouta ce récit attentivement, me posa plusieurs questions précises. De toute évidence, faisant le parallèle avec la Tunisie et le forcing économique de Ben Salah, des questions, sinon des doutes, commençaient à germer dans son esprit.
Ces questions, ces doutes, se renforcèrent lors de l'escale en Côte d'Ivoire. Paternellement, mais autoritairement dirigé par Houphouët-Boigny, ce pays était, au contraire du Sénégal "socialisant", un champion du libéralisme, à la prospérité remarquable. Et le chef d'Etat ivoirien ne manqua pas, sans faire explicitement allusion à la Tunisie, de souligner devant Bourguiba qu'il avait prédit la catastrophe économique et politique que réservait au Sénégal son "expérience collectiviste". Les conversations du Président avec ses deux amis, "les sages de l'Afrique", les informations qu'il en avait reçues et le rapprochement qu'il devait inévitablement faire avec l'expérience que menait alors la Tunisie, le bouleversèrent profondément.
Cette prise de conscience joua-t-elle un rôle dans la décision qu'il prit aussitôt de me faire revenir à Tunis ? Je ne saurais en jurer. Toujours était-il qu'il m'annonça, dès la fin de sa tournée africaine mon prochain rappel. En mai 1966, je fus convoqué en "urgence" à Tunis, et je dus, sauf au Sénégal, faire mes adieux par simple lettre écrite pour les autres pays africains, contrairement aux usages diplomatiques. J'en fus personnellement consterné : j'aurais aimé avoir le temps nécessaire pour prendre congé des six chefs d'Etat auprès desquels j'étais accrédité. Pendant près de six années, j'avais pu développer dans tous les milieux un réseau d'amitié personnelle et de sympathie pour mon pays. J'avais compris l'Afrique et aimé ce continent.
Sitôt mon retour à Tunis, Bourguiba projeta de me nommer responsable de l'Inspection générale des entreprises publiques auprès de Bahi Ladgham, le secrétaire d'Etat à la Présidence. Il s'agissait, en fait, de contrôler ainsi toute l'action de Ben Salah. Lequel, bien entendu, "rua dans les brancards", se doutant bien que, par mon intermédiaire, ses adversaires allaient "le chercher". En vérité, le chef de l'Etat voulait l'aider et le contenir à la fois, mais sans le heurter de front. Ben Salah proposa alors que j'accomplisse cette mission directement dans son département, et c'est ainsi que je me trouvai au secrétariat d'Etat au Plan et aux Finances, chargé de mission à son cabinet.
En fait, Ben Salah pensait gagner du temps ; pendant deux mois et demi, de juin à août 1966, je fus installé dans un très beau bureau, mais tenu en marge de tous les problèmes. Comprenant que je faisais figure d'intrus, j'allai trouver le ministre, en septembre, pour lui dire que ma situation était absurde et ne pouvait durer. Soutenez donc, lui suggérai-je, ma nomination comme membre de la délégation aux Nations unies pour la session de septembre, après quoi, l'on verrait bien. J'avais déjà suivi la XIVème session de l'assemblée générale de l'ONU (1959) et cela m'avait fort intéressé. Ben Salah, évidemment, fut d'accord : cela résolvait tous les problèmes. Mais le Président refusa, il m'avait rappelé parce qu'il me voulait à Tunis : "Je n'avais rien à faire aux Nations unies", rétorqua-t-il. Ben Salah tenta alors, mais en vain, de me faire nommer gouverneur à Gafsa.
Enfin, le chef de l'Etat m'imposa comme directeur de cabinet de Ben Salah, dans un grand ministère, avec quatre sous-secrétariats d'Etat : c'était un poste stratégique ; et je fus donc, de ce jour, le témoin privilégié de cette grande aventure économique qui secoua tant le pays.
Je restai moins d'un an dans ce département, de septembre 1966 à juin 1967. Trop brièvement pour entrer en conflit avec son titulaire, assez néanmoins pour apercevoir ce qui aurait pu m'y conduire. Non point, je tiens à le souligner, sur un plan personnel : au contraire, prenant mon travail à cur, étudiant presque tous les dossiers, le courrier du ministre passant nécessairement par moi, voyant longuement Ben Salah pour des analyses et des exégèses politiques, je devins en quelque sorte son homme de confiance.
Dans le même temps, je ne tardai pas à prendre conscience de la dérive du système, aggravée par quelques dysfonctionnements majeurs. En particulier, les services des Finances et ceux de la Direction des statistiques s'étaient mis "aux ordres" du Plan, sans rigueur ni limites, ce qui empêchait toute appréciation sérieuse de la situation. Un jour, le sous-secrétaire d'Etat à l'Agriculture présenta à la signature du ministre une demande de prêt à la Banque mondiale. Et moi-même, ingénieur agronome, je fus ahuri par les chiffres sur lesquels elle s'appuyait. Sachant que l'organisme qui élaborait ces statistiques n'avait aucune indépendance, je proposai qu'on nous fournisse, au moins confidentiellement, des données fiables afin que nous sachions à quoi nous en tenir. Nous ne pouvions baser toute notre action économique sur de faux paramètres. Ben Salah répugna à brusquer une administration vouée à la réussite de son plan ; il craignait les indiscrétions, à un niveau ou à un autre. Ainsi, je ne pus, chaque fois, que retarder pour quelque temps les décisions qui me paraissaient les plus dommageables.
En tant que directeur du cabinet, j'étais réconforté, il est vrai, par la coopération d'Abderrazak Rasâa, le secrétaire d'Etat aux Finances ; du directeur du budget, Moncef Belhadj Amor et de certains hauts cadres, qui, bien que dépassés par les décisions politiques du ministre, se dépensaient pour colmater les brèches, surtout face à l'accroissement constant du déficit budgétaire. Nous épiloguions ensemble, quotidiennement, mais sans solution, sur la situation du Trésor et sur ses avances inconsidérées. Nous déplorions aussi le climat de relations conflictuelles entre le ministère et la Banque centrale. Ces hauts responsables répugnaient, contrairement à leurs collègues, à se politiser à outrance et tenaient à sauvegarder leur rigueur intellectuelle et professionnelle.
Quant à Ben Salah, pris dans son propre engrenage, négligeant les institutions républicaines, il décidait de tout en solitaire. Il monologuait ou "dialoguait", si l'on peut dire, avec le Président, par l'intermédiaire de ses discours, retransmis intégralement à la radio et que Bourguiba écoutait assidûment chaque fois, à 13 h 30.
Ben Salah s'enfermait ainsi de plus en plus dans un tête à tête avec Bourguiba, ignorant superbement interrogations, réticences et résistances. Je lui demandai en vain d'associer, du moins dans les réunions du bureau politique, les barons du parti qui observaient narquoisement tous ces bouleversements. Impuissants, plusieurs de ses amis et moi-même, nous nous inquiétions de son isolement et de tant de bavures que provoquait surtout l'accélération intempestive de la collectivisation agricole.
Par contre, Ben Salah réussissait sur le plan industriel : le pays s'était bien engagé dans une exploitation moderne de ses ressources naturelles. A Sfax, une société mixte tuniso-suédoise (Forenade) allait transformer nos phosphates de Gafsa pour produire des superphosphates avec une capacité de 150 000 tonnes, ce qui annonçait le complexe pétrochimique de Gabès. A Bizerte, une autre société mixte tuniso-italienne (STIR) se constitua pour le raffinage du pétrole avec une capacité de 750 000 tonnes, après un certain succès des recherches pétrolières. A Kasserine, nous créions une société nationale pour transformer l'alfa en cellulose, provisoirement exportée avant d'être exploitée pour la production de papier. A Ksar Hellal, berceau du travail traditionnel du textile, étaient construites des usines modernes de tissage. Avec ces réalisations hardies, qui préfiguraient les lendemains industriels de la Tunisie, l'autre fleuron de cette période fut l'engagement du pays dans une grande politique touristique. La Société hotelière et touristique de Tunisie (SHTT) en fut le moteur et treize grands hôtels fonctionnaient dès 1963 ; elle ne disparaîtra que vingt ans plus tard devant la réussite de l'entreprise privée et le boom touristique qui s'en suivit.
En revanche, la monopolisation du secteur commercial dans les nouveaux offices - si elle se justifiait provisoirement pour réorganiser nos exportations et nos importations - prit à la longue une forme bureaucratique qui produisit l'effet contraire. Les centrales d'achat et de distribution, les coopératives de consommation qui devaient régulariser le marché, se substituèrent mal au secteur privé. La coexistence des trois secteurs public, coopératif et privé, devint un slogan creux, la collectivisation prit le dessus et s'imposa au détriment des deux autres secteurs. La "réforme commerciale" battait son plein ; on ouvrait partout des magasins d'Etat pour tuer le commerce individuel, celui des Djerbiens en particulier, tenus pour une caste accusée d'opposition latente.
Un soir, n'y tenant plus, nous nous rendîmes chez Ben Salah, à Radès, notre ancien professeur Ahmed Nourredine, secrétaire d'Etat aux Travaux publics, son beau-frère le Dr Hamed Karoui, vieux camarade militant et moi-même, afin de le raisonner et de le convaincre de faire une pause avant d'attaquer la réforme agricole. Jusqu'à 3 heures du matin, nous avons discuté et plaidé. En vain. Pour Ben Salah, le train était lancé, il fallait rapidement arriver au but : "Si nous laissions retomber l'élan, l'opposition s'organiserait et tout s'effondrerait. Coûte que coûte, nous devons aller de l'avant", répétait-il.
Sur le plan national, il pensait enrober tout cela dans une doctrine cohérente qu'il voulait même ériger en "nouvelle voie socialiste des pays sous-développés". La commission idéologique du parti - constituée déjà depuis 1965 et qu'il dirigeait personnellement -, était dominée par des universitaires progressistes qu'il croyait ainsi intégrer ou du moins contenir. Une charte fut élaborée comprenant ces points principaux :
"Le capital privé ou public sera effectivement mis au service de la collectivité. L'administration accordera la même assistance aux différentes entreprises. Toutefois, une préférence sera donnée aux coopératives encore fragiles et aux entreprises créatrices d'activités nouvelles ou fondamentales. Le secteur public assure les activités économiques de base, celles du service public et intervient partout où se manifeste la carence des entreprises privées. Le secteur coopératif est le meilleur type d'organisation dans un pays où la masse des économiquement faibles est très grande ; il a vocation à s'étendre à l'agriculture, au commerce et à l'artisanat. Ensuite, pourra être abordée la deuxième phase qui devrait consacrer la socialisation définitive des trois secteurs".
Cette charte tendait à neutraliser les éléments gauchistes qui prônaient "la révolution prolétarienne". Ben Salah avait, en effet, fort à faire, étant de plus en plus attaqué aussi bien à droite par les conservateurs à Tunis, qu'à gauche par les maximalistes, intellectuels et étudiants, organisés surtout à Paris.
A Tunis, la situation économique était mauvaise, la sécheresse
persistait et handicapait sérieusement toute évolution. On s'évertua
cependant à généraliser le coopératisme surtout
dans le domaine agricole. Au nord, les coopératives baptisées
Unités coopératives de production (UCP) devaient initialement
couvrir chacune plus de 500 hectares. Leur nombre qui était de 148 en
1963, passa en 1966, à 682 pour absorber 614 000 hectares. Autour des
noyaux du domaine de l'Etat, formés par les terres des colons - nationalisées
en 1964 - furent regroupées de gré ou de force toutes les terres
paysannes. Ainsi les petits ruraux se trouvaient sacrifiés et la paysannerie
annihilée : son "pouvoir de classe" devait disparaître,
bien que représentant près de 700 000 personnes : soit les 3/4
de notre population active... Evidemment, la productivité s'en ressentit.
Les ouvriers devenaient des fonctionnaires et la bureaucratie s'installa, sur
le modèle des kolkhozes. Dans beaucoup de villages, surtout dans le centre
et au Sahel, on murmurait, on regimbait. Selon les statuts, seuls les titulaires
d'apports fonciers égaux ou supérieurs à 2 hectares étaient
coopérateurs. Mais les cas sociaux et "les sans terre" furent
intégrés à charge, pour eux, de racheter dans les 5 ans
une part du noyau domanial : ce qui était bien utopique. La "coopérativisation"
du bétail, qui exigeait son rassemblement, se faisait avec les plus grandes
difficultés. Les femmes refusaient de s'en dessaisir, l'étable
ayant toujours été rattachée à la maison et à
la famille. En même temps, pour des raisons religieuses, on résista
farouchement aux pratiques d'insémination artificielle.
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