3. - Le socialisme destourien
: une aventure politico-économique
"
Le collectivisme "
Page précédente
1 2 3 Page
suivante
Les paysans, enrégimentés, travaillant de 10 à 20 jours par mois, touchaient une somme dérisoire (350 millimes par jour de travail ou l'équivalent de 10 francs français de l'époque). Cela à titre d'avance sur les bénéfices annuels. Les autres jours, on leur imposait un "travail volontaire" non rétribué et considéré comme un investissement à long terme. Entre temps, le taux d'intérêt des banques passait de 4 % à plus de 10 %, à force d'extrats bancaires. Sur les bénéfices - quand il y en avait - étaient retenus encore les salaires du directeur et des techniciens ainsi que les dépenses des coopératives. Ainsi les pauvres coopérateurs faisaient-ils les frais de tout l'échafaudage bureaucratique.
Dans son enquête sur Goubellat, la journaliste Anne Guérin [1] rapportera :
"Les autorités administratives et politiques ne se montraient guère, de peur que les coopérateurs ne leur tirent dessus ...) Dans d'autres coopératives, le délégué du gouvernement et le responsable du parti se faisaient accompagner par la garde nationale (...) Ces coopérateurs, qu'on croyait primaires, réclamaient déjà, une société agricole et commerciale dont ils seraient les actionnaires".
Un second grand coup de semonce - après celui de M'saken en décembre 1964 - retentit à Jebeniana, dans le gouvernorat de Sfax, où j'accompagnais le ministre, début 1967. Nous fûmes hués et insultés au cours de la réunion et nous dûmes fuir sous les jets de pierres, protégés par la police, jusqu'au siège de la "délégation" (l'administration locale). Ben Salah, malheureusement, n'en tira aucune leçon : tout au contraire, pour lui, c'était là une région contestataire depuis toujours ; il fit muter les responsables, enjoignit à la presse de taire l'incident et accéléra encore le mouvement en choisissant d'autres cadres plus activistes.
Financièrement, le tableau ne devenait pas moins catastrophique : l'endettement des "Unités de production" atteignait un chiffre insupportable ; les chantiers de travail pour le plein emploi coûtaient beaucoup plus que ne le prévoyait le budget ; on se permit des avances de trésorerie à outrance et sans aucun contrôle. L'apport étranger finançait 73 % des investissements globaux dont 43 % provenaient des Etats-Unis.
Le 14 mars 1967, Bourguiba fut victime d'une crise cardiaque sérieuse. Il se remit assez vite, mais l'émotion fut immense dans le pays comme dans la classe politique. Tout le monde, brusquement, prit conscience que le Combattant suprême, le garant de la stabilité, pouvait disparaître. L'expérience économique pouvait donc avorter et les desseins politiques s'évanouir. De ce jour, chacun allait penser sournoisement à la succession, et pour Ben Salah, dont le Président était le soutien fondamental, ce fut une raison supplémentaire de se hâter. Sa politique économique risquait de tourner court, il fallait la rendre irréversible. Les deux années suivantes seraient donc celles, dans tous les domaines, d'une collectivisation à marche forcée.
De cette frénésie, le sort voulut que je pusse prendre mes distances, m'évitant ainsi d'affronter une alternative : ou bien rester chef de cabinet de Ben Salah en devenant solidaire de sa dérive, ou bien rompre avec lui et me heurter ainsi de front au Président, qui lui maintenait sa confiance.
Une première occasion se présenta à moi pour partir vers d'autres responsabilités. Certains proches de Bourguiba dont son secrétaire particulier et confident Allala Laouiti - certainement incités par le Président - me sondèrent en vue de me faire élire à la direction de l'organisation agricole (UNAT), qui allait tenir son congrès. Difficilement, je réussis à écarter la suggestion, car j'aurais été dans une situation fort scabreuse entre les tenants de la politique collectiviste et ceux qui, à l'arrière plan, cherchaient à contenir la dérive.
Une circonstance fortuite me permit de me dégager de ce bourbier où j'étais, malgré moi, de plus en plus impliqué. Le 5 juin 1967, le déclenchement de la troisième guerre israëlo-arabe, qui allait être celle des "Six jours", provoqua à Tunis des émeutes dont l'ampleur et la violence prirent tout le monde au dépourvu, à commencer par Bourguiba lui-même. Descendant dans la rue, des milliers de jeunes, souvent chômeurs ou marginaux, voire simplement en difficulté, mais tous perturbés par la crise qui secouait le pays, trouvèrent dans cet événement l'occasion de manifester leur angoisse et leur colère. Deux symboles furent particulièrement visés : le Centre culturel américain et la synagogue, outre les magasins de l'avenue de Londres, tenus pour la plupart par des commerçants juifs. Débordées, les forces de l'ordre, ne pouvant endiguer le flot des manifestants, allaient assister, désemparées, aux pillages et aux incendies. La population traumatisée avait brutalement fait exploser sa détresse.
Bourguiba, horrifié, se tourna vers son vieux compagnon et ministre de la Justice, Mongi Slim, et vers Ben Salah qui, croyant encore à la vitalité du parti, ne purent que tenir une réunion tout aussi improvisée qu'inefficace pour "mobiliser les militants".
Dans l'immédiat, Bourguiba réagit vivement. Pour redresser l'image de la Tunisie aux yeux du monde, il envoya aussitôt son fils à Washington pour rassurer les Américains, tandis que Bahi Ladgham allait à la synagogue présenter ses excuses au grand rabbin. Puis, l'après-midi même, il me convoqua : "Quelle économie peut-on faire dans ce pays, me dit-il, quand tout, à tout moment, peut être à feu et à sang ?" Et de m'annoncer, tout à trac, qu'il me confiait la responsabilité de la Sûreté nationale. Il savait que j'étais "bourguibiste", que je n'étais compromis dans aucun clan ; il m'avait observé directement durant sa tournée d'un mois en Afrique, et avait apprécié mes réactions depuis mon retour à Tunis. Aussi, quand j'objectai que je n'étais pas sûr d'être à la hauteur, il me répondit qu'il serait à mes côtés. Enhardi, je lui décrivis alors ce que j'avais vu le jour des émeutes : la nonchalance de la police, la passivité de l' armée, l'inaction des cadres du parti. Je lui demandai la responsabilité de l'ensemble de la police et de la garde nationale, afin de réaliser une meilleure coordination entre toutes les forces de l'ordre. Il fut tout de suite d'accord et je devins ainsi directeur général de la Sûreté nationale, seul responsable des deux corps, ce qui n'avait jamais été le cas auparavant.
Dès le lendemain, le Président réunit autour de lui, Bahi Ladgham, Caïd Sebsi, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur et moi-même et nous dit : "A mes yeux, il y a trois à quatre postes très importants, dont les titulaires sont toujours en contact direct avec moi : notamment le responsable de la sécurité dans le pays. J'ai donné à Belkhodja la responsabilité de la Sûreté nationale et de la garde nationale. Vous allez l'aider au maximum". Ladgham tenta d'objecter qu'il valait peut-être mieux conserver deux organismes indépendants, pour pouvoir mieux recouper les informations, mais Bourguiba ne changea pas d'avis. Et comme la teneur de telles réunions était rapidement connue grâce au "téléphone arabe", nul n'ignora que j'étais, désormais, fortement épaulé par le Président.
Ce nouveau poste constitua pour moi un observatoire incomparable de la situation réelle du pays. Fraîchement débarqué sur une terre inconnue, dans une atmosphère d'inquiétude généralisée et amplifiée par les émeutes du 6 juin 1967 - les premiers graves incidents de la Tunisie indépendante - j'entrepris une enquête approfondie sur les causes de l'effondrement des forces de l'ordre. Une évaluation rapide suffit à m'édifier sur la misère de nos moyens et la légèreté de nos missions. L'inquiétude sécuritaire, le malaise social et économique étaient patents ; tous les ingrédients étaient réunis qui pouvaient encore, à tout moment, compromettre la stabilité du pays.
Il fallait donc foncer et prendre le problème à bras-le-corps, réorganiser rapidement les structures et remobiliser les hommes. En trois mois, je créai la Brigade de l'ordre public (BOP ) : l'équivalent en France des Compagnies républicaines de sécurité (CRS), et des brigades anti-émeutes dans tous les pays organisés. Deux officiers, experts chevronnés d'un pays ami, les Etats-Unis, permirent de préparer le défilé de la première brigade, le 15 octobre 1967, devant le chef de l'Etat, lors de la fête anniversaire de l'évacuation de Bizerte. Bourguiba en fut très agréablement surpris. La population rassurée, applaudit la démonstration. Quelques critiques fusèrent néanmoins de certains milieux idéalistes intellectuels et étudiants, qui craignaient l'utilisation abusive de cette nouvelle force de police.
Cependant, j'étais secondé efficacement par une équipe que j'avais choisie dès ma nomination. Ce furent : à la police, Hassen Babou, camarade de promotion et ancien directeur des douanes ; à la sûreté, un militant de l'UGET et ancien gouverneur, Ahmed Bennour ; à la garde nationale, le rigoureux commandant Salem Sabag que j'avais pu apprécier en Afrique [il était l'officier d'ordonnance du Président lors de sa tournée en 1965].
Nous pûmes doter rapidement notre sécurité des moyens modernes : la police criminelle sera réorganisée avec l'assistance de Scotland-Yard de Londres ; la police canine verra le jour avec l'aide de la République fédérale allemande ; pour la première fois, la police féminine occupera les carrefours, et ce, avec la coopération de la Suisse qui nous aidera, par ailleurs, à ordonner la circulation dans les métropoles ; la France nous assistera efficacement dans la réorganisation générale de nos services, et j'eus la meilleure coopération avec le ministre français de l'Intérieur, Raymond Marcellin, et le directeur de la police, Maurice Grimaud.
Mais le plus dur était de reconvertir moralement les cadres et les agents des deux corps de la police et de la garde nationale pour les amener à se mettre au strict service de l'Etat, car ils tenaient tous leurs avantages des responsables locaux - qui devaient eux mêmes tout au ministre de l'Economie -, et cela avait entraîné la généralisation d'une complicité intime et dissimulée depuis les structures régionales jusqu'à l'administration centrale et donc jusqu'au gouvernement. Je m'en étais douté au cabinet de Ben Salah, mais je ne pensais pas que le phénomène était si général, que la tromperie était aussi organisée. Tous les rapports de police, contrôlés par les autorités locales, étaient complaisants. Certaines démonstrations étaient cocasses : des gouverneurs faisaient, par exemple, exposer des quantités de fruits achetés le matin même au marché de gros, et qu'on présentaient au chef de l'Etat comme production de la coopérative. Des puits étaient remplis à bon escient, pour lui faire miroiter la prochaine irrigation du périmètre, etc.
Cependant, la résistance était diffuse et se manifestait sporadiquement ; mais malheureusement, les réactions fébriles de la population ne dérangeaient plus les hauts responsables. Accélérant l'application de son programme, Ben Salah devenait de plus en plus autoritaire. Les gouverneurs, les délégués et les représentants du parti, bien que confrontés concrètement aux émotions populaires, renchérissaient pour imposer la collectivisation dans tous les domaines. Les réticences, les plaintes des paysans, et même leurs réactions violentes étaient occultées ; les témoignages ne rappportaient que des éloges dithyrambiques.
Il fallait voir clair et rapidement. Les rapports de mes services ne furent plus soumis aux responsables locaux ; des inspections volantes veillèrent à la rigueur du travail et au respect strict du devoir. On commença alors à se rendre compte peu à peu de la véritable situation du pays. L'appareil de l'Etat et la machine du parti étaient mobilisés avec un seul objectif : réussir coûte que coûte l'expérience socialiste et l'imposer par tous les moyens.
Bien que jouissant de l'appui manifeste du chef de l'Etat, je devais compter avec mon ministre de l'Intérieur et ménager le ministre de l'Economie.
Cependant, je n'ai jamais connu autant de cas de conscience : fallait-il dénoncer, donner l'alarme, ou se taire ? Dans un premier temps, je choisis une voie médiane : j'adressai régulièrement aux secrétaires d'Etat à l'Intérieur et à la Présidence les synthèses de mes rapports de police et de la garde nationale qui, prudents dans la forme, n'en étaient pas moins, sur le fond, alarmants. Pour ma gouverne et pour affiner mon jugement, je m'entretenais souvent du problème avec Chedli Ayari, le doyen de la faculté des sciences économiques et notre ancien délégué à l'ECOSOC (l'Organisation économique de l'ONU). Je me concertais avec certains vétérans du parti et avec d'autres notables locaux, plus à même d'évaluer sur le terrain les méfaits de l'action collectiviste. Hassan Belkhodja, vieux militant et PDG de la Banque nationale agricole (BNA), qui appréhendait correctement la situation de l'agriculture et qui connaissait bien les problèmes de la finance, me donnait des avis pertinents. Ce sera de même pour le secteur industriel avec les jugements judicieux de mes amis dont Mokhtar Fakhfakh et Ali Mabrouk, qui alliaient admirablement l'économique au politique.
Les rapports alarmants de mes services étaient corroborés par les principaux décideurs et les observateurs que je recevais chez moi - là où ils étaient plus prolixes -. Aucune autocritique sérieuse n'était faite dans les structures politiques par les dirigeants du parti et du gouvernement ; nul ne voulait se hasarder à approfondir le diagnostic, ni consentir à analyser la situation ; on persistait à prendre les prétextes pour les véritables causes.
La machine pourtant s'emballait, rien ne semblait l'arrêter et encore moins la ralentir. Cependant, après mon départ du ministère de l'Economie, en juin 1967, le Président allait encore tenter de juguler le désordre. Il nomma, dès juillet, Mansour Moalla, sous secrétaire d'Etat à l'Industrie et au Commerce, qu'il épaula par de hauts responsables éprouvés, notamment : Mokhtar Fakhfakh - vieux camarade militant de l'UGET, apprécié par tous pour sa rigueur intellectuelle - à la direction du Commerce, et deux polytechniciens : Tijani Chelli à l'Industrie et Mekki Zidi aux Mines et à l'Energie. Manifestement, Bourguiba choisissait en Moalla un homme politique, connu pour sa compétence économique, venant de l'Inspection des finances de Paris et de la Banque centrale de Tunisie.
La contestation, néanmoins, se développait sur un autre plan, parmi des intellectuels de gauche associés au début, en 1963, à un courant de jeunes nationalistes arabes, puis organisés dans le Groupement d'études et d'action socialiste tunisien (GEAST). Ce mouvement dénonçait l'UGET qui, pour la première fois, se soumettait au parti en proclamant lors de son congrès du Kef qu'elle jouerait son rôle pour "mobiliser les étudiants et les masses populaires sous la direction du parti et du Combattant suprême". Ainsi se trouvait rompu l'accord tacite qui, depuis dix ans, permettait à toutes les sensibilités de coexister au sein de l'UGET : laquelle, à chaque congrès, s'employait à en faire la synthèse pour maintenir l'unité et l'indépendance du mouvement étudiant et lui permettre de jouer son rôle d'aiguillon démocratique.
L'organe du GEAST, la revue Perspectives appelait à une "véritable réforme agraire, le socialisme tunisien n'étant à ses yeux qu'un leurre, les coopératives s'orientent (...) vers l'installation d'une nouvelle bourgeoisie dans les zones rurales". On préconise surtout la constitution d'un parti révolutionnaire et le noyautage de l'UGET, de l'UGTT et des organisations coopératives afin de "coller au peuple". Ce qui sera entrepris avec plus ou moins de succès, mais créera progressivement un bouillonnement protestataire dans les structures universitaires. Leur littérature, largement diffusée à Paris dans le milieu étudiant, circulait sous le manteau dans les facultés de Tunis.
En décembre 1966, on avait assisté à l'université, à des affrontements entre étudiants de gauche et destouriens musclés. En 1967, l'affrontement se poursuivit dans un autre style. Hors de toute légalité, des étudiants, des enseignants, classés de gauche, se voyaient "corrigés" par la milice. Le parti "protégeait le régime", et Ben Salah, qu'ulcérait ce "gauchisme" perturbateur, s'en félicitait discrètement. Certains responsables, éternels observateurs s'en accommodaient. Avec quelques camarades, nous étions outrés, mais combien impuissants. Je refusai de faire prendre par la police la relève des exactions commises en marge de la police légale. Cela me valut une certaine brouille avec quelques hauts responsables ; cependant, ces rodomontades cessèrent rapidement : c'était l'essentiel.
Mais, point de répit. La visite, le 8 janvier 1968, du ministre des Affaires étrangères du Viet-Nam du Sud. - pays que Bourguiba se faisait fort d'appuyer - suivie, le 11, de celle du vice-président des Etats-Unis, Hubert Humphrey, donna l'occasion aux étudiants, encadrés par les "perspectivistes", de descendre encore une fois dans la rue. D'où des heurts avec la police, mais sans grande conséquence : j'étais là en permanence pour veiller à la conduite des opérations d'ordre, il fallait contenir les manifestants et éviter surtout les dérapages.
Néanmoins, les escarmouches devenant presque quotidiennes, je maintenais difficilement le cap en évitant des arrestations qui feraient boule de neige et accentueraient inévitablement la réaction des étudiants. J'étais, heureusement, en communion avec le doyen Chedli Ayari : nous partagions tous les deux le souci de calmer le jeu et d'éviter l'irréparable. Mais nous n'étions pas seuls, et les "faucons" du parti voulaient qu'on administre des "leçons...".
La situation se détériorait de plus en plus chaque jour. Les tracts des "perspectivistes" étaient distribués dans les boîtes à lettres, dans les cars et jusque sous la porte des appartements. Dans son n°16, leur revue se présenta comme une opposition révolutionnaire et le noyau d'un "parti prolétarien". Dans son n° 17, on proclamait : "Non au socialisme sans destruction de l'appareil d'Etat. Non au socialisme sans parti révolutionnaire léniniste".
Inquiète, la classe politique se mit à dénoncer la carence des services de sécurité et, en l'occurrence, moi-même, comme premier responsable. Alerté, le Président me fit sa première scène de colère. Mes services appréhenderont alors soixante-neuf activistes, dont quatorze membres de l'ex Parti communiste [dissous en 1962]. Les interrogatoires de la police - dont les hauts cadres tunisiens étaient encore pour la plupart, en 1968, ceux de la police du temps du protectorat - seront malheureusement accompagnés de brutalités, dont je ne connaitrai l'ampleur que plus tard.
Il n'en est pas moins clair, désormais, que le pouvoir ne jouit plus du consentement de la nation, en équilibre instable entre la peur et la révolte. Le sentiment d'oppression gagnait les différentes couches de la population : on le savait, mais on ne s'en inquiétait pas outre mesure. Seuls, dans la société civile, quelques responsables gardaient la tête froide, sans pouvoir endiguer le courant.
Sur le plan gouvernemental, il revint à Ahmed Mestiri, alors ministre
de la Défense, de faire courageusement le premier pas. Le 26 janvier
1968, au conseil supérieur du Plan, présidé par Ben Salah,
il critique durement la politique de collectivisation, en affectant d'ignorer
qu'elle avait la caution de Bourguiba. C'est le premier gros pavé dans
la mare. Le 29, le chef de l'Etat le convoque et le réprimande. Me trouvant
moi-même au palais peu après, le Président me reçoit
et, durant l'entretien, fulmine contre Mestiri : "ce bourgeois incorrigible".
J'explique, avec tact, que nous avons besoin de tout le monde dans cette période
cruciale. En sortant, pour contribuer à calmer le jeu, je me rends à
la résidence de Mestiri, à "Dar El Hana". J'y découvre
le ministre, non seulement inquiet comme moi de la dérive du pays et
du monopole du pouvoir acquis par Ben Salah, mais décidé à
ouvrir une brèche et à alerter l'opinion. Malgré mon insistance,
il rédige une déclaration qu'il communique aussitôt à
l'AFP et l'UP (United Press) : "Les rouages de l'Etat ne fonctionnent pas
normalement (...) Je suis opposé à l'orientation actuelle concernant
les réformes des structures commerciales (...) On peut faire la révolution
par la loi, sinon c'est l'arbitraire". Mestiri est exclu du parti le 30
janvier 1968. [Il ne le réintégrera qu'en avril 1970, à
la fin de l'épisode Ben Salah.]
Page précédente
1 2 3 Page
suivante