3. - Le socialisme destourien
: une aventure politico-économique
"
Le collectivisme "
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Au secrétaire d'Etat à la présidence, Bahi Ladgham, qui,
en février 1968, recommandait "la prise en considération
des données humaines", le secrétaire d'Etat à l'Economie,
Ben Salah répondait : "Nos options sont définitives et ne
peuvent être en aucun cas révisées". Pour sa part,
le directeur du parti renchérissait, le 13, dans un éditorial
du journal L'Action : "Le socialisme destourien confirme la théorie
de la propriété fonction sociale". Dans toutes les régions,
la bataille pour le socialisme faisait rage selon la rhétorique habituelle
des pays communistes. Certains gouverneurs opportunistes se distinguaient par
leur zèle, on collectivisait rapidement et à outrance dans tous
les domaines.
C'est alors, que fin février 1968, l'occasion me fut donnée d'obtenir
un document classé "très confidentiel" élaboré
par les ambassadeurs de la Communauté économique européenne
(CEE). Mes agents en avaient tout simplement subtilisé et photographié
un exemplaire, opération classique dans tous les services de sécurité
du monde. Ces diplomates avaient fort sérieusement étudié
la situation du pays et signé collectivement ce rapport qui démontrait,
impitoyablement, que tous les bilans officiels étaient faux, que les
statistiques étaient truquées, que la Tunisie courait au désastre
économique...
Je ne pouvais plus me taire. J'envoyai directement une copie du texte au Président.
Dès le lendemain, de bon matin, il m'appela :
"D'où as-tu sorti ce rapport ?
Je le lui fis comprendre à demi-mot. Ebranlé, il me demanda si
j'en avais remis une copie à Ben Salah.
- Il ne doit pas circuler entre toutes les mains.
- Tu vas le lui transmettre.
Ce que je fis. L'après-midi, Bourguiba me rappela :
- Ben Salah affirme que c'est un faux.
Dès le soir, je me rendis à Carthage pour lui expliquer de vive
voix comment nous nous l'étions procuré. Stupéfait, blême,
il ne fit aucun commentaire. Le lendemain, il me téléphona pour
me dire impérativement :
- Ce document doit reste secret".
Ben Salah estimait que la police devait être au service de sa politique.
Il ne pouvait admettre que son action indépendante ait créé,
depuis mon arrivée, une sorte de brèche dans son système.
Cependant, le ministre de l'Intérieur était au fait de la situation
grâce aux rapports que je lui transmettais et qui restaient "lettre
morte" ; ses pouvoirs réels étaient aussi limités,
Ben Salah ayant réussi à lui confisquer pratiquement la nomination
des gouverneurs et même des simples délégués.
Par ailleurs, la nouvelle équipe : Moalla, Fakhfakh, Chelli, semblait
avoir convaincu Ben Salah d'instituer de nouvelles sociétés de
distribution correspondant aux société classiques de capitaux.
Les décrets furent signés en conséquence et donnaient le
choix aux intéressés entre la forme coopérative et la forme
sociétaire. Mais, aux yeux de Ben Salah, l'engouement pour ces nouvelles
sociétés mettait en danger le mouvement coopératif. Très
vite, en présence de ses nouveaux collaborateurs, au cours d'une réunion
- dûment agencée - du parti, dans la capitale, Ben Salah soutint
l'exclusivité des coopératives dans le domaine de la distribution.
La situation devenait burlesque : des décrets officiels étaient
bafoués. Moalla partit alors s'expliquer chez le chef d'Etat à
la pêcherie de Bizerte, en juillet. "J'ai senti le Président
ébranlé et peiné" : dira Moalla, qui quitta le gouvernement
en octobre 1968.
Au début du mois de décembre 1968, le Président se rendit
en visite à Sfax. Faisant nommément mon éloge devant le
gouverneur Hédi Baccouche et les cadres de la région - comme à
son habitude et afin que cela se sache rapidement - il laissa prévoir
du changement dès son retour. C'était imprudent, la nouvelle devança
Bourguiba à Tunis et aussitôt la riposte s'organisa.
Dès le retour du Président, Ben Salah se rendit à Carthage,
et là, il monta tout un scénario tendant à démontrer
qu'un complot s'ourdissait contre la politique économique du pays et,
sous-entendu, de Bourguiba, dont je serais l'élément moteur :
à preuve un déjeuner avec Sayah, Kooli, Bennour, Sabag et quelques
autres responsables, au cours duquel avait été dénoncée
l'hérésie de la politique collectiviste, et où j'avais,
notamment, cité le fameux proverbe tunisien que le Président répétera
plus tard : "Notre socialisme, c'est la chéchia de l'un sur la tête
de l'autre".
Pour Ben Salah, le gendre de Wassila, Tewfik Tordjman, était, lui aussi,
"dans le coup" et avait dit à Hédi Baccouche que "Ben
Salah, très bientôt, mettrait le pays à feu et à
sang". L'amalgame était vite fait entre les "objectifs nocifs
de Wassila, de son gendre et de moi-même".
Bref, Bourguiba fut pris de court ; Ben Salah menaçait de rendre son
tablier. Le 6 décembre, sans que j'aie pu voir le Président, un
communiqué annonça mon limogeage de la Sûreté nationale,
suivi de celui de Ahmed Bennour. Je rentrai chez moi, plus ou moins en résidence
surveillée. Sayah, pour sa part, convoqué chez le Président,
lui confirma la teneur des déclarations faites au déjeuner et
ne fut pas inquiété : Ben Salah assura qu'il l'avait reçu
et qu'il avait fait amende honorable. Le lendemain, au bureau de Bahi Ladgham,
je défendis le comportement de mes services envers l'Etat et le Président.
Très embarrassé, Ladgham me parut surtout soucieux de manifester
qu'il se bornait à appliquer les instructions du chef de l'Etat. Ayant
convoqué le bureau politique, Bourguiba "joua" la grande colère.
Je me justifiai, mais les jeux étaient déjà faits.
Certes, Bourguiba forçait volontairement la dose, en semblant m'incriminer,
mais il devait couper court à toute crise et retenir son ministre Ben
Salah qui avait menacé de tout laisser tomber. Il ne pouvait lui laisser
le moindre prétexte pour se dégager facilement d'une situation
qui avait dangereusement empiré. Wassila et Laouiti me l'avaient fait
comprendre en me recommandant de ne pas réagir à la colère
"affichée" du Président à la réunion du
bureau politique.
Wassila, elle-même, était d'ailleurs neutralisée, depuis
que son gendre avait été placé en résidence surveillée.
Ben Salah, voulant aussitôt exploiter son succès, présenta
à Bourguiba une liste de quarante personnalités "anti-socialistes"
qui, assurait-il, s'employaient à paralyser sa politique. Soutenu par
Bourguiba junior, il envisageait un grand procès politique contre les
"ennemis du socialisme". Plus habile, le gouverneur Hédi Baccouche,
maître à penser pour les uns, mauvais conseiller pour les autres,
et quelques acolytes optaient pour un procès de droit commun visant des
délits artificiels. Cette thèse, finalement, prévalut.
On prétendit alors qu'un rapport d'un inspecteur de police ne serait
pas arrivé aux archives du ministère de l'Intérieur : d'où
l'accusation de disparition de documents administratifs.
Ainsi donc, précédé par Ahmed Bennour, je passai le "réveillon
du 24 décembre" devant la cheminée de l'infirmerie de la
prison, d'où je rédigeai, le soir même, à l'intention
du Président, une longue lettre très argumentée que je
fis parvenir directement, mais non sans complicité, à son secrétaire
particulier, Laouiti, qui la lui remit en mains propres. Bourguiba, sauvant
toujours les apparences, lui reprocha de l'avoir acceptée, tout en le
priant de la laisser sur son bureau. Et je tins de son épouse, par la
suite, qu'il se leva sans bruit, dans la nuit, pour la lire avant de la remettre
soigneusement à sa place.
Dans quelle mesure influa-t-elle sur ses réflexions ? Je ne sais. Toujours
est-il que certains hauts responsables s'attendaient à ce que son allocution
radiodiffusée du 31 décembre soit l'occasion d'une condamnation
virulente des "coupables et des ennemis de la nation". Or, ne faisant
aucune allusion à un quelconque complot, il se borna à déclarer
qu'on "rechercherait les abus de pouvoir de l'ancien directeur général
de la Sûreté et de ses collaborateurs". Assis, côte
à côte, dans l'amphithéâtre où parlait Bourguiba,
les deux ministres de l'Economie et de l'Intérieur blêmirent, me
dit-on, en l'entendant. L'un d'eux murmura : "C'est foutu".
L'instruction de mon affaire, puisqu'il en fallait bien une, se déroula
de façon fort civile. Le juge me faisait toutes sortes de confidences
et me réconfortait en me répétant : "L'appui de tous
est unanime, mais timide". Outre la thèse fallacieuse - propagée,
dès le début, pour créer l'ambiance - quant à la
surveillance de certains membres du gouvernement, seule l'affaire de la disparition
du rapport de police fit défiler devant le juge mon fidèle chef
de cabinet Béchir Ben Jaafar et mon secrétaire Larbi Aïssa,
points de passage du courrier. On voulut aussi vérifier si j'avais dit
chez moi, à Mahdia, à un de mes anciens camarades de l'UGET que
"Ben Salah finira par provoquer la guerre civile, à l'instar de
Ben Youssef". On fit revenir le faux témoin de Moscou où
il terminait ses études. Il le confirma, mais sans preuves : nous étions
en tête à tête.
Tout cela ne pouvait abuser l'opinion publique qui savait que le problème
était politique et que le gouvernement cherchait à camoufler les
dissensions entre les plus hauts responsables.
C'est alors qu'un événement dramatique donna plus sérieusement
l'alarme à Bourguiba. Le 25 janvier 1969, sommée de céder
à la coopérative toutes ses terres et ses vergers, dont les haies
de cactus traditionnelles devaient être détruites, la population
de Ouardanine, dans le Sahel, se révolta et tenta de s'opposer violemment
aux tracteurs. Les forces de l'ordre ouvrirent le feu : il y eut deux morts,
des dizaines de blessés, des centaines d'arrestations. Or, Ouardanine
est particulièrement chère à Bourguiba : c'est le village
qui lui avait fourni, jadis, nombre de résistants tout au long de la
lutte nationale. C'était aussi la ville natale de Mohamed Farhat, le
Procureur général de la république, qui l'avait tant aidé
à mater les anciens dignitaires du protectorat, puis les youssefistes.
Un peu partout, d'autres incidents éclatèrent et pour les mêmes
raisons : le refus de la collectivisation autoritaire. A Bou Arada, au Cap Bon,
on se mit à scier les poteaux électriques, comme au temps du protectorat.
Mais c'est le drame de Ouardanine qui choqua d'autant plus Bourguiba que la
veille même, aux côtés de Ben Salah, il avait célébré
la création de l'Union nationale de la coopération, couronnement
de l'uvre que le ministre du Plan assimila même à la naissance
du parti de Bourguiba : "Cette imposante réunion aura constitué
le prolongement du congrès constitutif du parti Néo-Destour, à
Ksar Hellal, le 2 mars 1934", affirmait Ben Salah, sans se rendre compte
de l'hérésie qu'il proférait.
C'est "la République coopérative tunisienne" : écrivait
un journaliste étranger. Néanmoins, Bourguiba, recevant, en mars
1969, le bureau de la nouvelle union, semblait plus prudent : "Je préfère
l'adhésion réfléchie à l'obéissance".
Et de charger Bahi Ladgham de délivrer partout le même message
aux allures d'avertissement : les réformes doivent se poursuivre, mais
avec l'adhésion volontaire de la population.
Formule caractéristique : Bourguiba avait toujours pensé qu'il
fallait changer la mentalité des hommes pour les adapter aux structures
nouvelles. Il approuvait la discipline, mais n'admettait pas la coercition,
génératrice de révolte. Ben Salah n'avait cessé
de faire le pari inverse ; il déclara un jour :
"La mise en place, fût-ce par voie autoritaire, des nouvelles structures
remodèlera le peuple tunisien (...) Il est impossible d'attendre, comme
cela a été le cas dans les pays nantis, que le progrès
technique bouleverse les structures. Bien au contraire, il faut transformer
celles-ci afin de permettre un chemin net et rapide de ce progrès technique".
Or, entre ces deux approches, aux yeux de Bourguiba, les événements
de Ouardanine avaient tranché. Il se rendait de plus en plus compte que
le pays ne marchait plus. Le Sahel, son premier fief, frondait malgré
les 900 réunions d'explication comptabilisées par Ben Salah lui-même.
En fait, la première brèche avait été ouverte par
le rapport catastrophique, déjà cité, des ambassadeurs
de la CEE, suivi par la secousse enregistrée dans tout le pays après
mon éviction de la Sûreté nationale. Les incidents plus
ou moins dramatiques de M'Saken, Jebeniana, de Bou Arada, du Cap Bon et de Ouardanine
représentaient de très sérieux sursauts de la population.
Dès mars 1969, Bourguiba apprit d'ailleurs, non par Ben Salah, mais indirectement,
que les rapports des institutions internationales étaient édifiants.
Une commission mixte de la Banque internationale pour la reconstruction et le
développement (BIRD) et du ministère du Plan avait déjà
constaté la productivité désastreuse des UCP, aggravée
par une mauvaise gestion et accentuée surtout par les réticences
des premiers intéressés. Cette banque - qui avait cru un moment
avoir trouvé dans l'expérience tunisienne un modèle pour
les pays en voie de développement - ne pouvait plus donner sa caution
et reconsidérait sa participation financière.
Restait à prendre le tournant, sans discréditer l'Etat. Bourguiba
en donnera un premier indice le 20 mars 1969 : le Procureur général
de la république, Mohamed Farhat, à la demande expresse du Président,
réunit, ce jour férié, la Chambre d'accusation, qui conclut
à l'inanité des accusations portées contre moi. Cela confirmait
l'attitude honorable d'un des premiers compagnons de Bourguiba, le ministre
de la Justice d'alors, Mongi Slim, et la rectitude de la position du Procureur
général, qui avaient résisté à toutes sortes
de pressions politiques pour envenimer indûment mon "affaire".
Par ailleurs, leur rigueur avait préservé la justice d'altérations
trop graves pendant toute la période collectiviste et freiné les
abus du super- ministre de l'Economie, qui avait réussi à inféoder
presque tous les autres rouages du pays.
Fin mars, Bourguiba me reçut et me donna l'accolade comme s'il voulait
atténuer l'effet de son précédent "courroux"
au bureau politique (décembre 1968). Puis, poussant pathétiquement
un ouf de soulagement, il eut cette phrase significative : "Je savais ce
qui se passait. Tu as perturbé ma stratégie. C'était à
moi d'agir en temps opportun et tu m'as acculé à sévir
contre toi". [Bourguiba l'explicitera, le 8 décembre 1973, dans
une des ses conférences à l'Institut de presse : "Ben Salah
a réussi à abuser de ma bonne foi en me faisant croire à
un complot".]
Le 6 juin, les Affaires étrangères, observant dans une note que
"l'information ouverte à mon égard s'était révélée
sans objet", demandaient mon accréditation, une nouvelle fois, comme
ambassadeur à Dakar. J'y résiderai seulement quelques mois, avant
d'être nommé à Madrid.
Me remettant mes lettres de créance, en mai 1969, le Président
me dit solennellement "toute la reconnaissance qu'il voue au général
Franco qui l'avait accueilli en 1952, à Madrid, après son expulsion
sous la pression française de la zone internationale de Tanger".
[Je resterai moins d'un an en Espagne avant de revenir à Tunis, en juin
1970, comme secrétaire d'Etat à l'Agriculture. Je retournerai
bien volontiers à Madrid, le 27 novembre 1975 pour représenter
Bourguiba à l'intronisation du roi Juan Carlos.]
[1] Les Temps modernes, octobre 1966.
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