3. - Le socialisme destourien : une aventure politico- économique
" La déchéance "
A Tunis, le premier responsable de l’Economie, dédaignant les incidents qui devenaient de plus en plus graves, faisait fi de tous les rapports, notamment de ceux, très sévères, de la célèbre université américaine Harvard, puis de ceux, alarmants, de la Banque mondiale, en mars et en août 1969, qui concluaient à la faillite imminente du pays en nous avisant, cette fois, qu’ils ne consentaient plus à soutenir financièrement toute autre démarche économique.
Ben Salah, quelque peu suicidaire, choisit encore une fois la fuite en avant. Le 3 août 1969, jour de l’anniversaire de Bourguiba, il lui présenta un projet de décret-loi portant généralisation du système coopératif dans l’agriculture. Béchir Zargayoun supplia alors le Président de ne pas signer ce projet un tel jour et Bourguiba refusa de le parapher. La nouvelle se répandit rapidement ; le lendemain, le chef de l’Etat confirmait publiquement le coup d’arrêt : “On en arrive à poser le problème des limites du système coopératif ; il est valable jusqu’à un certain degré, au-delà duquel, l’équilibre est rompu”.
Ce fut le signal de l’hallali. Le 2 septembre, le Conseil de la république, qui groupe le bureau politique et le gouvernement — deux instances qui se s’étaient distinguées par leur appui machinal tout au long de la décennie — mit formellement en accusation la politique économique du ministre du Plan. Nouira, Khefacha et Hassan Belkhodja se distinguèrent par leur critique énergique, qui contrasta avec la timidité de beaucoup d’autres collègues. Ben Salah voulait pourtant maintenir son choix. Le 6, lors d’un débat télévisé avec Bahi Ladgham, animé par Abdelaziz Laroui, il défendit la rentabilité controversée des unités de production. Bourguiba, qui avait voulu ce débat, pensait confondre Ben Salah par l’intermédiaire de son premier collaborateur. Ce ne fut pas le cas : Ben Salah s’imposa tout au long de l’émission.
La riposte présidentielle ne se fit pas attendre : le 8, un bref communiqué signifia à Ben Salah son limogeage des ministères économiques et mit fin, en même temps, aux fonctions de Béji Caïd Sebsi, comme ministre de l’Intérieur, fonction qu’assumera dès lors Hédi Khefacha.
Le 22 septembre, un décret-loi scella l’abandon de l’expérience coopérative. Bourguiba junior intercèda auprès du Président, faisant valoir que Ben Salah acceptait même de partir comme ambassadeur à Madrid. Mais Bourguiba, au dernier moment, refusa.
Dans cette situation tendue, les élections présidentielles du 2 novembre 1969 permirent de remobiliser l’opinion autour de Bourguiba. Seul en lice, bien entendu, il fut réélu avec 99,7 % des voix.
Le 7 novembre, le chef de l’Etat retira à Ben Salah son dernier poste à l’Education nationale, et Bourguiba déclara au Monde : “Je me suis trompé en faisant confiance à Ben Salah. Je suis un humaniste incorrigible. Je refuse de désespérer des hommes”.
Le Président reprend aussitôt en main le premier organe sécuritaire du pays et nomme l’un de ses fidèles, Mongi Kooli, directeur général de la Sûreté nationale, puis quitte Tunis le 17 décembre, pour se reposer et se soigner à Genève.
Le 29 décembre — juste un an après mon départ de la Sûreté nationale — la Chambre des députés crée une commission d’enquête. Ben Salah est placé, le lendemain, en résidence surveillée. Ses premiers lieutenants, les gouverneurs Hédi Baccouche et Amor Chéchia étaient déjà arrêtés. Les réunions au gouvernement, au bureau politique, se multiplient sans désemparer, tous les responsables attribuant à Ben Salah la responsabilité de la catastrophe.
Le 28 mars 1970, Bahi Ladgham, secrétaire d’Etat à la présidence, cyniquement, mais tardivement déclare : “Ben Salah a disposé d’un appareil administratif confié en vertu d’un décret pris par le chef de l’Etat avec mon accord. Si, un jour, on devait me le reprocher, ma bonne foi serait mon excuse”.
La commission parlementaire présidée par Mohamed Jeddi n’en rend pas moins public, le 31, le rapport sévère adopté par l’assemblée plénière : il met en évidence l’échec de la collectivisation autoritaire, fait grief au ministre de l’Economie d’avoir accéléré, outre mesure, sa politique et lui reproche d’avoir abusé de l’artifice des avances de trésorerie. “Ces agissements, conclut ce rapport, revêtent le caractère d’une véritable forfaiture et d’un abus caractérisé à l’égard du chef de l’Etat. Ils constituent un véritable complot contre la sûreté de l’Etat”. Le mot est lâché.
Le 12 mai, date symbole, la Chambre des députés adopte la loi relative à la cession aux particuliers des terres domaniales à vocation agricole, naguère collectivisées. Quelques mois auparavant, le 2 décembre 1969, le Premier ministre avait déjà envoyé une circulaire aux gouverneurs autorisant les coopérateurs, qui demandaient le retrait de leurs terres privées incluses dans les coopératives et les UCP, à en reprendre possession.
Le 19 mai 1970, la Haute Cour ouvre le procès de Ben Salah, et de ses premiers collaborateurs notamment les ex-gouverneurs : Hédi Baccouche et Amor Chechia. La cour est présidée par Mohamed Farhat et trois assesseurs choisis parmi les militants de la première heure : Béchir Zargayoun, Mahmoud Zhioua et Mahmoud Charchour. L’interrogatoire est serré, bien qu’entremêlé d’échanges aussi vifs que bizarres.
Le Président du tribunal :
“Que veut dire d’après vous ce vers écrit de votre main, que nous avons trouvé dans vos papiers : Œdipe, où vas-tu ? je réponds que j’y vais.
— C’est un vers (...) qui m’a frappé et je l’ai noté. Il a maintenant une étrange résonance.
Puis le Président lui oppose :
— Et les techniciens qui ont attiré votre attention sur la gravité de la situation.
Ben Salah s’exclame :
— Techniciens d’occasion !
Mais les phases les plus sérieuses du procès sont accablantes. Le Président et le Procureur général s’évertuent à confondre l’accusé en lui lisant les extraits des dépositions de ses principaux collaborateurs.
Abderazzak Rassaâ, sous-secrétaire d’Etat aux Finances témoigne :
— Les avances de trésorerie étaient effectuées sur les ordres du ministre.
Puis, vient la lecture de la déposition de Sadok Bahroun, alors directeur général du Plan :
— Les mesures prises dans le cadre de la réforme économique n’ont jamais été proposées et n’ont pas été soumises à une étude (...) J’ai rédigé un rapport dans lequel transparaissait la mauvaise posture des coopératives. L’ex-secrétaire d’Etat a décidé de généraliser la collectivisation, alors que nos possibilités financières et humaines étaient très restreintes.
Ben Salah réplique :
— Un faux témoignage !”
Des épisodes dramatiques sont alors relatés par les paysans, cités comme témoins, qui défilent à la barre. A Zaghouan, on a arraché 8 000 pieds d’oliviers et c’est maintenant un désert... Ailleurs, on a abattu 300 oliviers sans les remplacer et leur propriétaire est devenu fou... Un troisième s’est pendu à un olivier de sa propriété... La coopérative a confisqué une camionnette à un agriculteur et l’a revendue à un prix supérieur à la somme accordée..., etc.
[J’avais vécu, en 1965, des événements analogues : au Mali, la révolte était venue des campagnes où les paysans devaient racheter, à des prix excessifs, le mil qu’on leur réquisitionnait...]
Touchant le rapport de “mise en garde” du PDG de la BNA, Ben Salah rétorque qu’il était daté du 15 avril 1969, quand on sentit le vent tourner. Dans un deuxième rapport de la Banque centrale, le gouverneur, Hédi Nouira s’inquiétait, prévoyant des dépassements de crédit à des taux inflationnistes pour le financement du Plan et une grave dégradation de l’économie (...) Ben Salah reconnaissait, néanmoins, que Nouira avait été le seul au Comité central du parti à s’opposer à l’extension des collectivités agricoles.
Les statistiques qui avaient été à la base de toutes les planifications sont, à leur tour, contestées par un statisticien indépendant, Mahmoud Seklani.
Le président de la Haute Cour accusa ensuite le ministre de l’Economie d’avoir caché au chef de l’Etat et aux membres du gouvernement les rapports de la Banque mondiale du 25 mars, du 20 juin et du 25 août 1969, qui alertaient le gouvernement d’une façon pressante et menaçaient même de couper tout crédit international au pays.
Le dernier jour du procès, Ben Salah tenta de mieux équilibrer les responsabilités :
“Je n’ai rencontré de réticences ni dans le parti, ni dans aucune organisation, ni à l’Assemblée nationale (...) Les gouverneurs ne me disaient rien, à la rigueur des tiraillements par ci par là. Si j’avais été au courant du dixième de ce que je viens d’entendre aujourd’hui, j’aurais été un criminel de poursuivre mon expérience (...) Si le dixième des souffrances qui ont été décrites dans cette salle est vrai, je dois regretter l’œuvre que j’ai entreprise”.
Le 24 mai 1970, la Haute Cour formula ses accusations :“ haute trahison, manque de confiance envers le chef de l’Etat, irrégularités financières et administratives, falsification des statistiques, manœuvres politiques en vue d’accaparer le pouvoir”. Et elle prononça sa sentence : dix ans de travaux forcés, dix d’interdiction de séjour, privation des droits civiques et politiques pour Ben Salah ; cinq ans pour Amor Chechia ; et une peine de prison avec sursis pour Hédi Baccouche.
A Paris, pendant ce temps, le Président préparait le remaniement et pensait à Hédi Nouira comme Premier ministre. Ambassadeur à Madrid, je fus à deux reprises, en mai, appelé par Bourguiba à Paris, où je rencontrai pour les mêmes raisons Mohamed Masmoudi, Hassan Belkhodja et Béchir Ben Yahmed. Le 20 mai, Bourguiba recevait Nouira à Paris. L’épouse du Président militait alors pour un changement avant le retour du chef de l’Etat, mais une indiscrétion de Jeune Afrique reprise par Le Monde le 28 mai, retarda momentanément la décision.
Le 1er juin, alors que place nette avait été faite, comme il le voulait avant son retour, le Président arriva triomphant. Il restait le grand patron, la seule force politique décisive de la Tunisie : la férule du chef est toujours souhaitée dans les périodes de désarroi.
Le 8, une semaine après son retour, dans son message à la nation, Bourguiba, honnêtement et courageusement, dit à son peuple :
“Constitutionnellement le premier et unique responsable, c’est moi, Habib Bourguiba. Parce que je suis homme, donc sujet à l’erreur, je me suis trompé, je le dis en toute modestie. Je demande pardon au peuple et surtout aux militants qui ont souffert (...) Je sais qu’ils sont convaincus de ma bonne foi (...) mais j’ai été abusé par un homme qui maniait le mensonge avec une adresse diabolique”.
L’opinion publique ne pouvait absoudre complètement Bourguiba, mais incriminait cependant tous ses collaborateurs. Cependant la majorité du peuple tunisien voulait oublier le passé, d’autant plus que le premier responsable était désormais hors d’état de nuire.
Le 12, est institué le poste de Premier ministre, les titulaires des départements étaient désormais dénommés ministres. Le gouvernement Ladgham est remanié : Khefacha, Mzali et Sayah le quittent, je suis nommé secrétaire d’Etat à l’Agriculture.
C’est une scène politique bouleversée que je trouvai à mon retour. Précipitant les choses, Bourguiba, en quelques mois d’été, allait fermer cette longue parenthèse de près de dix ans, qui avait tant terni le régime et son prestige personnel. Le 16 août, prononçant un discours à Monastir, au séminaire des travailleurs tunisiens à l’étranger, il dénonça : “Un vaste complot qui visait à l’instauration de la fascisation par la voie révolutionnaire”. Le 10 septembre, clôturant la conférence périodique des gouverneurs, il se montrait à nouveau accablant pour Ben Salah :
“Voilà l’homme auquel j’avais accordé ma confiance et qui s’en est servi pour se livrer à un travail de sape, substituant aux militants authentiques des carriéristes en mal de prébendes (...) et par lequel la base a été largement contaminée (...) Nous allons exorciser la psychose de rancœur créée dans la nation par Ben Salah et ses hommes (...) Le citoyen est en droit d’attendre de l’Etat qu’il soit juste et sincère”.
C’est alors, le 4 février 1973, après trois ans d’emprisonnement, que Ben Salah, déguisé en femme, s’évade un soir de la prison centrale de Tunis. A Genève, où j’étais ambassadeur, j’ai le privilège de l’apprendre, vers 5 heures du matin par un coup de téléphone discret de Tunis, d’un haut responsable de la police. J’en avertis aussitôt les proches de la présidente. Un branle- bas confirme la mauvaise nouvelle qui met Bourguiba dans une colère noire à son petit déjeuner. Durant toute la semaine, il racontera à tous ses interlocuteurs comment “il avait appris de Genève” l’évasion de Ben Salah : il préparait ainsi le terrain pour d’autres décisions.
De ces “escapades”, j’aurai à connaître, dès mars 1973, en tant que ministre de l’Intérieur, les circonstances exactes qui démontraient des failles impardonnables, aussi bien au centre du pouvoir politique qu’au sein de l’administration. L’affaire avait été bien montée, à l’intérieur comme à l’extérieur. La complicité du gardien-chef avait même permis antérieurement au détenu de sortir de prison le soir, et de rentrer au petit jour. A l’extérieur, son frère M’hamed, qui s’était préalablement rendu en Algérie, s’y était assuré en haut lieu auprès de Ahmed Taleb Brahimi — un ami commun de Ben Salah et surtout de Hédi Baccouche — d’un bon accueil à la frontière.
Le jour même de l’évasion, Masmoudi, le ministre des Affaires étrangères, partit pour Alger d’où il revint le soir, assuré simplement que l’enquête se poursuivait. Le lendemain, son homologue algérien arriva à son tour et présenta sa version au Président : Ben Salah était bien entré en Algérie, mais il était reparti le jour même pour Rome, avec son passeport et sans qu’aucune autorité politique ne s’en aperçût. Bourguiba n’en crut pas un mot, mais ne voulut pas faire de vagues. D’autant plus qu’en décembre 1967, nous avions eu à traiter un cas similaire avec le colonel Tahar Zbiri qui trouva refuge en Tunisie après son coup manqué contre le Président Boumediene ; mais à la différence de Ben Salah qui était attendu, Zbiri s’était présenté inopinément à notre frontière...
Trois mois après son évasion, le 16 mai 1973, Ben Salah fit sa première déclaration à l’organe du Parti communiste français, L’Humanité :
“La Tunisie connaît un système absolutiste et corrompu, un régime dictatorial et fasciste (...) La crise de 1969 (...) a été historiquement positive (...)” L’organe du Néo-Destour lui répondit : “Vous avez utilisé le socialisme à des desseins personnels et vous n’en avez laissé auprès des masses déshéritées qu’une image hideuse, terrifiante, mutilée”.
Dans une lettre inédite de trente pages, datée de juin 1973, et dont la revue Afrique Asie du 9 juillet publia des extraits, Ben Salah écrira, depuis son exil, à Bourguiba :
“Je devais assister à la comédie de Carthage, où s’était réuni le bureau politique devant lequel comparaissait le principal accusé, le directeur général de la Sûreté nationale : Belkhodja. Je dois dire, à la vérité, que vous aviez parfaitement joué votre rôle. Il n’avait fait qu’exécuter un plan bourguibien (...) Je n’ai pas abusé de votre confiance (...) C’est bien moi qui ai été trahi (...) Vous avez été l’homme qui a créé le désordre dans le pays et faussé sa démarche sur la voie du progrès (...) Le congrès de Bizerte de 1964 avait approuvé l’orientation socialiste (...) les principes et les modalités de la réforme agraire, la création de l’Union nationale de la coopération (...) Vous vous êtes fait le porte drapeau (...) de la nouvelle classe, et des opportunistes aussi assoiffés de richesse qu’acharnés à les développer et à les défendre (...) Combien devenue vraie la prédiction d’un leader tunisien, il y a de cela près de trente ans qui disait : La Tunisie après avoir connu le protectorat de la France, connaîtra la tyrannie de Bourguiba (...)”.
Lettre édifiante qui démentait ses déclarations devant la Haute Cour et la teneur conciliante de sa première lettre adressée au chef de l’Etat depuis sa prison en janvier 1973.
En 1975, Ben Salah créera à l’étranger le Mouvement de l’unité populaire (MUP) et déclarera que “la politique socio-économique du gouvernement Nouira était dans son esprit libéralo-coloniale”. En 1980, ses principaux adeptes feront scission, mais conserveront néanmoins le sigle du mouvement.
Nul ne voulait plus se réclamer de ce “socialisme destourien”, si personnel, si singulier. Le peuple tunisien, quant à lui, échaudé par cette aventure politico-économique, ne souhaitait plus que l’oublier, comme un affreux cauchemar.