4.
- Le jeudi noir : un affrontement
inutile
" La consultation populaire "
La décennie 60 s’était terminée sur le désastre du “socialisme destourien” : cette hérésie politico-économique qui avait failli emporter le régime. La décennie 70 s’achèvera, pour sa part, dans le sursaut populaire de ce qu’on appela le “Jeudi noir” : ce 26 janvier 1978, où le régime, à nouveau, faillit sombrer.
Tout avait pourtant commencé dans un certain optimisme. Dès le 8 juin 1970, après la condamnation de Ben Salah, Bourguiba — dont le système n’avait dû sa survie qu’à son prestige et à son mythe — reconnaissait implicitement s’être trompé. Il préconisa aussitôt des réformes dans les structures de l’Etat et du PSD et, sans trop d’enthousiasme, remplaça le bureau politique par une commission qui se dénommera d’elle même : “Commission supérieure du parti”.
Plus que jamais en position de faiblesse, il avait été contraint de créer cette nouvelle structure, chargée de définir les limites de son pouvoir : “Je lui ai confié la mission de modifier la constitution, expliqua-t-il. Le congrès décidera des modifications à apporter dans les rouages de l’Etat et du parti”.
La Commission sera composée de huit hauts responsables vétérans dont : Ladgham, Nouira, Masmoudi, Mokaddem, Farhat, Achour et Mestiri, ce dernier étant nommé rapporteur, parce que, écrivait ironiquement L’Action, le 9 juin, “il dispose plus que d’autres du temps nécessaire pour ce travail”. Le 20, il adjoindra à la commission, Béchir Zargayoun : il voulait s’entourer comme d’habitude de ses plus fidèles, dans les moments difficiles.
Le 25, L’Action publie “le manifeste” de ce nouveau comité : une véritable déclaration révolutionnaire dans le contexte politique de l’époque, car il soumet à une consultation populaire les principes suivants :
“La répartition précise des pouvoirs entre le législatif et l’exécutif ; la délimitation des prérogatives du chef de l’Etat, du gouvernement, et de l’Assemblée nationale ; l’institution d’une procédure adéquate, en cas de vacance de pouvoir ; la définition des responsabilités et des tâches du PSD et de l’Etat ; enfin, le rétablissement des principes de la morale au sein des structures du parti et de l’administration”.
Aussitôt, le pays entre en effervescence : “la politique est à la société ce que l’air est à l’être humain”. La réaction populaire dépasse toute attente, un espoir ardent se fait jour pour un profond changement.
Exceptionnellement, l’organe du parti en langue arabe El Amal (28 juin 1970), dans sa rubrique : Tribune de l’opinion — tribune bien éphémère — publia comme un “modèle”, la lettre d’un étudiant, Salem Sghaier, adressée à la commission supérieure où il suggérait notamment :
“La séparation de l’autorité de l’administration de celle du parti, dont la direction doit être désignée par voie d’élections libres ; l’instauration de la liberté d’expression, d’opinion et de proposition ; le respect des valeurs morales et l’obligation de dire la vérité au peuple ; la reconsidération de la mission du parti et la révision des structures de l’union de la jeunesse(...)”.
Le 4 juillet, L’Action publie un autre “questionnaire” élaboré par la commission, adressé directement à tous les militants et à tous les citoyens à travers les médias. On les interroge, notamment, sur les attributions du Président de la République et le mode de sa succession ; on propose la création d’un Conseil constitutionnel ; mais on rejette implicitement le multipartisme, conformément aux réserves formulées par Bourguiba dans son discours du 8 juin. Le questionnaire pose le problème de la séparation de l’Etat et du PSD et de la primauté de l’un par rapport à l’autre. Une autre question importante traite d’une vieille ambiguïté : quid des relations entre le parti et les organisations nationales ? Le questionnaire traite aussi de la démocratie interne au sein du PSD : à savoir le mode d’élection des dirigeants, la périodicité et les prérogatives du congrès, du comité central et du bureau politique. Enfin, tout en sauvegardant le principe du “parti unique”, on déclare que le choix pour les élections législatives et municipales doit être le plus démocratique possible ; on questionne les citoyens sur leur préférence quant à la compétition entre les listes du parti et des listes indépendantes : l’organisation d’élections primaires au sein du parti, ou l’établissement de listes doubles de candidats. La commission va plus loin encore et s’interroge sur le remplacement du scrutin de liste par un scrutin uninominal à un tour..., enfin on demande ce que sont les préoccupations principales économiques et sociales.
Le manifeste et ce questionnaire évoquent des sujets graves : la structure juridique de la république et l’organisation politique du pays dans toutes ses institutions. La commission avait, en fait, élaboré une nouvelle conception de l’exercice du pouvoir et esquissé les fondements d’une “nouvelle république”. La tâche, peut-être assez ardue dans la formulation, ne l’était point sur le plan politique : nous étions les uns et les autres, toutes tendances confondues, conscients de la nécessité de réorganiser le pays afin de lui éviter d’autres soubresauts.
Cette nouvelle donne politique, dénommée “pause d’observation”, donne alors le signal d’un véritable défoulement collectif : c’est l’allégresse dans les villes et une vague de joie déferle sur les campagnes ; l’euphorie de la délivrance l’emporte, dans l’immédiat, sur les rancœurs. Mais on distingue bien une fureur populaire qui se tourne surtout contre les responsables régionaux, politiques ou administratifs, qui s’étaient faits les exécutants zélés, jusqu’à l’excès, de la collectivisation.
L’antenne de la radio sillonnait la Tunisie et les correspondants régionaux recueillaient toutes sortes de reproches véhéments adressés aux anciens tenants du collectivisme. Les commerçants et les agriculteurs racontaient leur faillite et leur ruine, les enseignants et les membres des professions libérales évoquaient des problèmes de principe et, notamment, la démocratisation du système. Les journaux publiaient des interventions sévères et se faisaient l’écho de l’effervescence générale.
La population, profondément traumatisée pendant presque toute une décennie, était en ébullition. Il lui fallait un exutoire : l’ex-ministre de l’Economie et les responsables locaux du parti et du gouvernement furent vilipendés. Au sommet de l’Etat, Bourguiba, ses proches collaborateurs étaient cités plus discrètement et selon leurs responsabilités. Il en fut ainsi pendant tout le mois de juillet. Pour la première fois dans l’histoire du pays, la porte était grande ouverte devant les citoyens ; on se défoulait sans vergogne vis à vis du système, on dénonçait les dirigeants, on pourfendait l’administration et le parti, mais sans rejeter explicitement le régime ni oser critiquer directement Bourguiba. Plus de mille cellules du PSD répondirent, par écrit, au questionnaire en récusant la rigidité du système et en appelant à la refonte de la république, à la libéralisation politique et économique. L’emploi, la santé, l’aide agricole étaient les sujets les plus expressément évoqués.
C’est dire combien le sursaut populaire, la révolte de toutes les couches de la population contre le mauvais fonctionnement des institutions, étaient significatifs ; c’est dire aussi, combien le réveil des dirigeants fut douloureux devant une situation qu’ils croyaient maîtriser et une population qui les avait habitués à la docilité.
Ainsi, de jour en jour, la contestation s’amplifia. Les médias se voyaient submergés, mais pas toujours par des interventions sérieuses. La concertation n’étant pas organisée, la foule exprimait spontanément, mais maladroitement, son émotion et son désarroi. Le régime se trouvait confronté à une levée généralisée de boucliers. Malheureusement, le débat était faussé : à une réflexion approfondie se substituaient des réactions épidermiques et le dialogue dégénérait en cacophonie. Tout simplement, la commission n’avait pas prévu l’ampleur de la réaction populaire. Nous avions jeté un pavé dans la mare avec ce questionnaire plutôt académique, sans aucune indication des choix pratiques de la direction politique. Nous n’avions pas su organiser un débat sérieux, tourné vers l’avenir.
En même temps, au sein de la commission, Mestiri et ses compagnons, impatients, militaient pour un congrès dès la fin de 1970, et c’est non sans difficulté que la décision fut différée de quelques mois. Nous savions que Bourguiba, déjà mécontent des lenteurs mises à tourner “la page Ben Salah”, maugréait contre la tournure prise par la consultation populaire. Enfin, nous nous sentions tous débordés par ce flot “révolutionnaire” et cette mise en cause de tout le système.
Brusquement, au début d’août, le Président, réunissant à Skanès un comité restreint, met l’accent sur les problèmes sociaux et économiques, insiste pour que justice soit rendue aux victimes du collectivisme et demande surtout de taire les problèmes politiques. Dépassés par les événements, nous nous exécutons, quoique certains d’entre nous avaient beaucoup à redire. Bahi Ladgham, pour sa part, s’abstient aussitôt de présider la réunion des cadres destouriens et Mohamed Masmoudi qui le remplace, déclare : “Les militants doivent se soucier, avant tout, des préoccupations de la nation. La consultation populaire, qui passionne l’opinion, ne saurait nous en détourner”.
Du coup, le débat est clos, les radios et les journaux reviennent à leur apologie traditionnelle. Toute velléité de contestation est ainsi étouffée et le calme politique rituel se rétablit ; la population qui avait exhalé son mécontentement dans une certaine euphorie, retourne à ses occupations : l’été est là, période combien propice au relâchement. On constate, néanmoins, l’immense déception des militants, qui avaient cru au renouveau, et qui ne se privent pas de dire leurs doutes quant à la sincérité des intentions réformatrices des dirigeants. Finalement l’ordre l’emportait sur le changement.
Bourguiba compléta la commission en y adjoignant Ayari, le ministre de l’Education, Mohamed Ben Amara, le directeur du PSD et moi-même. Manifestement, il cherchait à la reprendre en mains et à rééquilibrer ses tendances.
Au gouvernement, dans le même temps, nous affrontions d’énormes problèmes économiques : les séquelles du collectivisme paraissaient insurmontables. Secrétaire d’Etat à l’Agriculture — le domaine le plus affecté par le “socialisme coopératif” — j’élaborai un rapport circonstancié préconisant la dissolution des UCP et recommandant fortement la répartition de la terre entre les jeunes ingénieurs, éparpillés comme bureaucrates au ministère et dans les régions. Le ministre de l’Agriculture, Abdallah Farhat, en fut indisposé : ces unités agricoles représentaient, selon lui, “un patrimoine national qu’on ne pouvait liquider”.
Déçu, je partis défendre mon rapport auprès de Hédi Nouira, alors ministre d’Etat chargé de l’Economie — réputé comme le plus rigoureux des compagnons de Bourguiba — qui me subjugua par son honnêteté scrupuleuse et sa vision de l’avenir. “Nous n’y pouvons rien (...), me répondit-il. Les mentalités socialistes sont encore là”.
Nous parlâmes alors longuement de Ben Salah ; nous évoquâmes les séquelles profondes de la politique collectiviste ; nous passâmes en revue tous ceux qui en furent les victimes dans leurs biens ou dans leur personne. Je ne pouvais dissimuler mon affliction qui gagna quelque peu mon interlocuteur, lequel me prêchait la patience, mais aussi la persévérance. Nouira en avait gros sur le cœur ; il me séduisit en me racontant ses mésaventures personnelles : la double pression qu’il subissait des autorités du protectorat qui le “trimballaient” de prison en exil, et de certains partisans qui s’exaltaient démesurément : ce qui l’amena à présenter sa démission du bureau politique au début des années 1950. Et dans un moment d’abandon, assez rare de sa part, il s’exclama :
“Voilà trente ans que je vis le calvaire, mais je suis encore là !”
Trente ans : depuis 1940 !... Sur le moment, je fus effaré. Plus tard seulement, je compris ce que pouvait cacher l’apparente ataraxie de Nouira : très renfermé, impassible, qui semblait tout endurer sous “une carapace de pachyderme”, mais à qui il arrivait d’exploser. De fait, Nouira, assez solitaire dans toute sa vie politique était apprécié par tous pour sa pondération, la solidité de ses convictions et sa culture générale exceptionnelle par rapport aux hommes de sa génération. Malgré les difficultés qu’il avait eues avec ses pairs pendant la période de la lutte nationale, Bourguiba l’avait toujours estimé, surtout depuis leur compagnonnage, pendant près de quatre ans, à la prison du fort Saint-Nicolas en France.
A la fin de cette longue et pathétique entrevue, je compris que la témérité n’était pas de mise, et je refermai mon dossier.
Au secrétariat d’Etat à l’Agriculture, je ne restai pas longtemps puisque, le 6 novembre 1970, le Président décida de me promouvoir comme ministre de la Jeunesse et des Sports. Je restai à ce poste près de deux ans qui me permirent notamment, en instituant “Sport et Travail”, d’organiser la pratique du sport et de la détente sur les lieux de labeur. J’étais heureux aussi de réintroduire en Tunisie le rugby, que j’avais joué pendant longtemps et qui avait disparu après notre indépendance. J’ai eu, enfin, le plaisir de recevoir plusieurs homologues de pays amis, notamment Ion Ilescu, alors ministre de la Jeunesse et des Sports de Roumanie, qui occupa récemment la première charge de l’Etat. [Nous avions milité (1957-1959), ensemble, âprement, au sein des organisations internationales comme responsables étudiants pour les causes de la décolonisation.]
Cependant, ce passage à la Jeunesse et aux Sports fut marqué par un grave incident lors d’un match de football qui était sous-tendu par une conjoncture politique tendue au sein du gouvernement.
Le 13 juin 1971, la finale de la coupe de Tunisie de football entre l’Espérance sportive de Tunis et le Club sportif sfaxien s’ouvrit dans une atmosphère électrique. Comme d’habitude, le match exaspérait les sentiments régionalistes et les chauvinismes locaux toujours latents. “Chauffés” par des controverses techniques préliminaires, les supporters s’étaient préparés à la bagarre et un différend d’arbitrage au détriment de l’Espérance suffit à la déclencher.
Mais voici l’imprévu : c’est contre la tribune officielle où je me trouvais aux côtés du Premier ministre que se tournèrent la colère et la violence des supporters du club l’Espérance. Hurlant, ils nous bombardèrent de pierres et de tessons de bouteilles, dont l’un manqua de peu le visage de Nouira, blessant la main protectrice d’un de ses gardes du corps. Ce fut la bousculade, le chaos. Nous prîmes littéralement la fuite, le Premier ministre et moi-même, enserrés par les voitures d’escorte policière qui, comble de malheur, se fourvoyèrent en cours de route dans une impasse. A la sortie, du stade à la ville, les jeunes saccagèrent tout sur leur parcours, “poussés par le démon de la destruction” : tel que les qualifia un communiqué du ministère de l’Intérieur. Le comité des supporters de l’Espérance, présidé par Ali Zouaoui — ami intime de Nouira et longtemps son second à la Banque centrale — fut dissous ainsi que la section de football : décisions que j’expliquai, le soir même, dans une longue interview, en direct à la télévision.
Néanmoins,
le Premier ministre, Hedi Nouira, était persuadé que le ministre de l’Intérieur
Ahmed Mestiri avait sciemment négligé de prendre les précautions nécessaires.
Il était pourtant difficile de le limoger sous un tel prétexte, mais la rupture
entre les deux se trouva consommée et le pays allait en pâtir pendant très
longtemps.
Suite...