4. - Le jeudi noir : un affrontement inutile

" Le congrès du PSD : Monastir I "

 

Le 19 juin 1971, Bourguiba rentra à Tunis, après six mois d’absence pour soins à l’étranger . Son arrivée fit espérer un moment que les contradictions allaient s’émousser. Mais l’affrontement feutré, conséquence des incertitudes sur sa santé, reprit de plus belle. Sur l’insistance d’Ahmed Mestiri, chef de la tendance “libérale”, le Président se résolut, le 24 juillet, à annoncer pour octobre la tenue d’un congrès du parti à Monastir tout en avertissant : “Tout dernièrement, ces calculs ont pris un tour exacerbé au sujet de ma succession. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont bien prématurés”.

L’allusion est claire : Bourguiba consent, à contre-cœur, à la tenue du congrès, mais il en dénonce la hâte et en limite la finalité. Comme pour prolonger l’avertissement, Mestiri, le 7 septembre, se voit piégé par la nomination de gouverneurs sans son aval. Il démissionne encore une fois du gouvernement et sa volonté de rupture s’en trouve ainsi renforcée.

C’est donc dans un climat tendu que le congrès s’ouvre, le 11 octobre. A la détermination des uns de réaliser une véritable OPA sur le parti, répond le désarroi et la résignation des autres, qui résistent mal à cette offensive. Du coup, le renouvellement du système et la réforme des institutions passent au second plan, malgré les signes sans équivoque venus récemment de toutes les couches de la population, lors de leur consultation, pendant “la pause d’observation”.

Dès la première séance du congrès, un Bourguiba visiblement épuisé donne aux congressistes l’impression d’un homme sur le départ, venu leur faire ses adieux. Secrétaire général du parti, Nouira se lance alors, en six heures, dans un véritable cours de vulgarisation économique qui distille un ennui certain, sans pour autant apaiser les esprits. Les accusations vont se croiser, tandis qu’on s’apostrophe sur les milices, sur les trahisons, les intrigues... Le congrès est bien verrouillé, et les interventions déclenchent des ovations fort organisées. Personne n’ose apporter la réplique. Nouira, dépassé, reste silencieux. Seuls, deux fidèles, Allala Laouiti et Hassine Lassoued, montent à la tribune pour défendre Bourguiba et son œuvre. Ils sont chahutés et doivent interrompre leurs interventions malgré les efforts du président du congrès, Ferjani Bel Haj Ammar. Non moins significativement, l’arrivée de Bahi Ladgham, en disgrâce, est saluée par une ovation des assistants, debout. Puis c’est le vieux militant, Béchir Zargayoun, qui monte attaquer Habib Achour et l’UGTT : et voilà le leader syndicaliste, alors allié de Nouira, qui répond, à sa manière virulente, comme pour compenser la passivité des “bourguibistes”.

Au palais de Skanès, le Président suit les séances en direct, sur vidéo interne ; il est trop fatigué pour venir porter la réplique, ce qui ajoute au désarroi de ses partisans et fidèles, déjà démoralisés par sa mauvaise prestation d’ouverture. Le dernier jour seulement, Nouira et Farhat se rendent à Skanès pour prier instamment Bourguiba de venir clôturer les assises. Nous sommes alors, quelques camarades et moi, appelés par Wassila qui craint que le Président, fatigué, ne refasse une autre fâcheuse prestation devant le congrès. Le Premier ministre insiste : seul Bourguiba peut encore sauver la situation. Le Président y consent, malgré nos réserves et celles de son épouse.

Bourguiba arrive donc au congrès, monte péniblement à la tribune et fait, en pleurs, une intervention pathétique... Il sait que le problème de sa succession est au centre de tout, et pense calmer le jeu en désignant trois dauphins successifs : “C’est avec confiance, dit-il, que j’entrevois le jour où, mon passage dans ce monde arrivant à son terme, Nouira me succédera, tout comme plus tard Mestiri et Masmoudi”. Puis, il appelle les congressistes à la concorde, en faisant vibrer la fibre patriotique. Sa condition physique est telle que nous avons tous l’impression d’entendre son testament.

Les maîtres du congrès réagissent en conséquence. Rejetant la thèse bourguibiste d’une succession automatique du Premier ministre jusqu’à la fin du mandat présidentiel, ils font voter une résolution — reprenant les dispositions de la constitution de 1959 — stipulant qu’en cas de vacance, l’intérim sera assuré provisoirement par le président de l’Assemblée nationale. Non moins significative, une deuxième résolution prévoit que le bureau politique ne sera plus désigné, mais élu durant le congrès par le comité central.

Tout aussitôt, les adversaires de Nouira dressent une liste semi bloquée des 58 membres de ce comité central et la font élire sans surprise. En tête, vient Ladgham, suivi par Mestiri et Sadok Mokaddem. Nouira n’est que cinquième, Farhat trente-et-unième et Sayah quarante-cinquième. Zargayoun, Hassan Belkhodja et moi-même sommes écartés, comme d’autres vieux militants : Mahmoud Allafi, Mabrouk Abdessemad, Mahmoud Zhioua, Allala Laouiti...

Dans la foulée, Hassib Ben Ammar propose que ce comité central élise, immédiatement, le bureau politique. Ainsi la boucle serait bouclée, avec une instance suprême qui s’imposerait au Président, lui imposerait un gouvernement et lui dicterait sa politique : le tout légitimé par le congrès, un congrès qui devait initialement se consacrer à une analyse approfondie de la catastrophe collectiviste et en tirer les leçons nécessaires, en faisant avancer la cause démocratique à l’intérieur et à l’extérieur du système ; mais qui se réduit finalement à une translation du pouvoir dans le cadre du parti unique, à l’intérieur d’un système présidentiel diminué.

Dans un ultime sursaut, Nouira demande que l’élection du bureau politique se fasse à Tunis, devant le Président. En effet, Bourguiba avait habilement choisi de regagner la capitale, dès le 13 octobre, avant la fin du congrès, prétextant les fêtes de l’évacuation de Bizerte. Ne pouvant moralement défier Bourguiba à ce point, la majorité du comité central accepte, non sans quelque amertume pour les uns et une certaine satisfaction pour les autres. Mestiri confiera, le 19 au Monde et au Figaro, que “le congrès n’a pu achever normalement ses travaux”.

Prescience justifiée : ne réunissant le comité central que le 20, Bourguiba contre-attaque. Les “libéraux” rejettent, pour le bureau politique, la liste de compromis qui leur est proposée. Le lendemain, Bourguiba suspend Mestiri et ses compagnons de toute activité au sein du PSD et déclare clos les travaux du comité central ajoutant : “Il est non moins évident que, tant que je serai de ce monde, je serai maintenu à la tête de l’Etat”.

Le 22, il fait “élire” quatorze membres sur la liste de vingt choisis par lui. Une fois de plus, le Combattant suprême l’a donc emporté. Mais l’alerte a été chaude : pour la première fois, dans un congrès de son parti après l’indépendance, il a été ouvertement contesté, tandis que ses compagnons et ses proches collaborateurs, amoindris et effrayés, s’abstenaient de le défendre ou du moins ne surent pas le faire.

Le congrès fut suivi d’un remaniement ministériel, et je serai nommé, en novembre 1971, Représentant permanent auprès des Nations unies à Genève, en même temps qu’ambassadeur auprès du Saint Siège, à Rome. Au Vatican, lors de la présentation de mes lettres de créance, le Pape Paul VI me confia “tenir Bourguiba pour le chef d’Etat capable d’œuvrer à un grand rapprochement entre l’Islam et la Chrétienté, en vue d’une meilleure interaction entre les deux civilisations arabe et occidentale”. A cet effet, le Pape me fit le privilège de tenir plusieurs fois conférence avec les Pères Blancs, à leur siège de Rome, où nous évoquâmes longuement “les problèmes des consciences musulmane et chrétienne aux prises avec les défis du développement”.

Le 4 février 1973, l’évasion de Ben Salah, allait être l’occasion de précipiter mon retour à Tunis. Les tractations politiciennes furent intenses pendant tout le mois. Finalement, le 17 mars, le Premier ministre me téléphone à Genève :

“Vous êtes prié de rentrer dès demain, vous êtes appelé à d’autres fonctions (qu’il ne me précise pas).

 — Bien. Je me renseigne aussitôt sur les horaires d’avions.

 

 

 — Inutile, j’ai déjà fait votre itinéraire. Il n’y a pas de vol direct demain. Vous prenez l’avion pour Rome à 8 h 30, puis la correspondance à Tunis où vous arrivez à midi. Une voiture vous amènera directement à mon bureau”. On sentait là, la volonté expresse de Bourguiba.

C’est ainsi que, le lendemain, j’arrivai au Premier ministère à la Kasbah. Introduit, je me trouve devant une scène bien insolite : Nouira est écarlate, le visage tourné de côté. En face de lui, se tient Hédi Khefacha, le ministre de l’Intérieur, manifestement effondré. Le Premier ministre se contenta de me dire : “le chef de l’Etat vous a nommé ministre de l’Interieur”. Puis s’adressant à Khefacha : “Voudriez vous faire la passation à 14 heures”. Ce fut tout.

Nous sortons, longeons les couloirs, descendons les escaliers en file indienne, en silence, puis montons dans nos voitures respectives. L’après-midi, je retrouverai Bourguiba à Carthage, dans une toute autre ambiance qui nous permettra de passer en revue, sérieusement, la situation dans le pays.
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