4. - Le jeudi noir : un affrontement inutile
"Le pacte social"
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En 1973, le pays était secoué par l'activisme d'une opposition intellectuelle de gauche, conduite par les "perspectivistes" de 1968, reconvertis, cette fois, avec une autre revue : El Amel Tounsi (Le Travailleur tunisien), et qui avaient déjà annoncé, dès 1972, la "constitution d'un parti prolétarien à partir des intellectuels révolutionnaires et des ouvriers avant-gardistes". Fin 1973, la police procède aux arrestations. Plusieurs vont accomplir leur service militaire.
Le 5 août 1974, trente trois "perspectivistes" sont déférés devant la justice, en état d'arrestation. L'enquête de la police s'était déroulée d'une façon fort civile. En 1974, en effet, les services de sécurité étaient tout autre que ceux de 1968. Ministre de l'Intérieur et détenant ainsi tous les pouvoirs afférents à ma charge, je m'étais employé avec le nouveau directeur général de la Sûreté, Abdelmajid Bouslama - ancien juge éprouvé - à élaguer le département de toutes les "vieilles croûtes"et à promouvoir de nouveaux hauts cadres, - jeunes licenciés en droit, formés aux écoles de police à Lyon et de la gendarmerie en Belgique et au Canada, - qui changeront l'état d'esprit et le comportement de la police et de la garde nationale.
Dès le 20 août, j'adressai à tous mes subordonnés une circulaire qui rappelait leur premier devoir : "La garde à vue a été limitée par la loi et ses délais précisés, afin de sauvegarder les libertés individuelles consacrées par la Constitution (...) L'action de toutes les structures du ministère doit être empreinte du sceau de la légalité". Ces instructions furent scrupuleusement appliquées, et faute de codification nouvelle, cette circulaire sera souvent évoquée plus tard par les avocats comme une référence valable.
Par ailleurs, les conditions de la détention vont être encore améliorées. Déjà, en 1967, étant Directeur général de la Sûreté nationale et responsable aussi des établissements pénitentiers, j'avais commencé par créer la prison pour femmes à la Manouba, et mis fin à une promiscuité dangereuse dans la prison centrale du 9 avril. Je fis abolir de suite tous les comportements humiliants et notamment le rasage automatique du crâne dès l'entrée ; je supprimai l'usage pour "correction" de la redoutable "ceinture-cravache" accrochée à chaque porte de chambrée. Après dix ans d'indépendance, les lits superposés sont introduits, mettant fin au coucher à même le sol, et presque tous les programmes de télévision et de la radio étaient diffusés.
Dès 1973, ministre de l'Intérieur, je change la dénommination officielle des prisons qui deviennent désormais des "Centres de rééducation".
Des ateliers de formation professionnelle sont ouverts, et des activités civiques, culturelles et sportives sont organisées avec l'aide et l'enthousiame d'un ami d'enfance, le ministre de la Jeunesse et des sports : Fouad Mbazza. On verra même les détenus sortir le soir, et pendant plus de quinze jours, présenter leur pièce théâtrale au Théâtre municipale de Tunis.
Il fallait convaincre, et surtout les hauts responsables, que la détention n'est pas un supplice, mais une privation de liberté qui devait se dérouler dans des conditions humaines. Il fallait aussi leur démontrer, au vu des statistiques alarmantes, la nécessité d'une politique hardie de réinsertion sociale.
La réorganisation moderne de ce lourd département de l'Intérieur sera poursuivie inlassablement pendant plus de cinq ans. Les collectivités locales allaient devenir plus opérantes après la nouvelle loi municipale de mai 1975 ; nous verrons les gouverneurs agir plus efficacement après leur statut de juin de la même année. La nouvelle carte d'identité nationale et obligatoire fut une des meilleures réalisations de cette période, ainsi que l'institution de la "protection civile", presque inexistante après vingt ans d'indépendance. On s'attaqua ensuite au problème de la rétention des passeports. On fit adopter d'abord une loi spécifique sur les titres de voyage : le passeport est un droit, sauf injonction judiciaire. Une réunion entre les départements de l'Intérieur et de la Justice permit de régler tous les cas d'interdits abusifs. Dans la foulée, j'appelais maître Fethi Zouhir, le beau-frère de Salah Ben Youssef, et lui délivrai un nouveau passeport pour son neveu, réfugié en Egypte. J'agis de même pour les enfants de Ben Salah réfugiés en Algérie, et leurs passeports furent remis à leur oncle Docteur Hamed Karoui. J'en décidai ainsi sans consultation du Président, mais avec l'assentiment implicite du Premier ministre Nouira : homme de droit, toujours humain et tolérant dans de pareils cas.
Sur le plan économique, en ces années (1970-1977), Nouira allait assez bien parvenir à liquider les séquelles de la période collectiviste, à relancer l'économie, à gagner la confiance des investisseurs étrangers, des entrepreneurs privés et des épargnants tunisiens. La "loi 72" (de l'année 1972), en facilitant l'implantation d'industries manufacturières délocalisées, permit de créer des emplois, tandis que des banques communes d'investissement étaient fondées avec les pays arabes et que se développait le tourisme. La pluie aidant, cette orientation pragmatique et libérale ouvrait à l'entreprise privée de nouveaux horizons dans tous les secteurs. Le Premier ministre visait à faire émerger une "classe moyenne" active et raisonnable, qui contribuerait à stabiliser l'Etat et s'imposerait comme un facteur déterminant de la vie politique, économique et sociale ; mais cela ne l'empêchait pas, en privé, de s'interroger souvent sur la capacité et la fiabilité d'une telle classe.
C'est pourquoi, il fit de son entente avec Achour le moteur et le garant de cette orientation. Une alliance patronnée par Bourguiba qui, de 1970 à 1977, allait effectivement éviter au pays bien des difficultés. Elle n'en restait pas moins déséquilibrée et incertaine, car essentiellement conjoncturelle, basée sur une convergence au moins temporaire d'intérêts, mais fortement marquée par des facteurs personnels. Nouira, qui avait même dirigé brièvement l'UGTT, en 1949, connaissait bien Achour dont il avait été l'avocat en 1955, lors de son premier procès colonial à Sfax. Et c'est lui qui, en accord avec Bourguiba, bien sûr, avait fait nommer Achour, en 1970, à la tête de la centrale après la chute de Ben Salah dont il était presque l'antithèse. Le chef syndicaliste fut coopté au bureau politique du parti, comme il est de tradition pour tous les chefs des organisations nationales : cela traduisait "l'union nationale" qui fondait théoriquement le régime de Bourguiba.
En juin 1973, à la conférence annuelle de l'OIT, le Président fera publiquement l'éloge du leader syndical : "La décoration que vous voyez sur ma poitrine, c'est la médaille d'or qui m'a été décernée par la centrale tunisienne. C'est Habib Achour qui me l'a épinglée lui-même. C'est un peu grâce à lui que je suis encore en vie (...) Il fut mon compagnon de lutte des temps difficiles".
Nouira, en dernier ressort, redoutait moins le parti que l'UGTT, sachant bien que le premier, composante essentielle du système, finirait toujours par obtempérer. Du syndicat, en revanche, il attendait au mieux confiance et appui, au pire qu'il n'entravât pas son action économique. D'où ses bonnes manières à l'égard d'Achour : il le recevait presque toutes les semaines et l'invitait souvent à déjeuner dans sa résidence secondaire de Grombalia, ou à dîner chez lui, à Tunis. En cas de difficultés Nouira tranchait volontiers en faveur du syndicat aux dépens du parti, tout en essayant de maintenir un équilibre difficile entre ce dernier et l'UGTT. L'organisation patronale, pour sa part, s'alignait toujours sans susciter de difficultés majeures.
Bref, le Premier ministre tenait ainsi à faire du leader syndicaliste, qu'il informait de la plupart de ses projets, son principal partenaire politique. La prise de position d'Achour, en 1974, à l'Assemblée nationale, contre l'aventure de Djerba et le projet avorté d'union tuniso-lybienne [dont je traiterai plus loin] ne manqua pas de le conforter dans cette orientation. Et même de le combler puisque, ce faisant, Achour se déclarait indirectement contre son adversaire Masmoudi. Cette idylle entre les deux principaux acteurs de la vie nationale, Nouira et Achour - qui furent aussi alliés au congrès de Monastir I (1971) contre l'équipe des libéraux - je l'encourageais sans hésitation avec quelques collègues parce qu'elle semblait garantir, du moins pour un temps, une évolution sans à-coups de la situation économique et sociale du pays et nous éviter tout soubresaut politique.
Nous nous posions, néanmoins, des questions touchant l'emprise réelle de l'un sur l'autre. Achour était trop au courant de tout, avant même les ministres concernés. Témoin cet incident à notre conseil : le Premier ministre nous présente soudainement un projet d'amnistie fiscale au profit des acteurs économiques, afin de rétablir un certain équilibre avec le patronat, qui lui reprochait souvent son indulgence vis à vis du syndicat. Devant notre surprise et nos réticences, Nouira retire son projet, allant jusqu'à faire ramasser les documents distribués au début de la réunion. Or Achour, la veille, m'avait révélé son étonnement devant ce projet que lui avait soumis Nouira, lors d'un de leurs tête-à-tête. Ayant fait valoir au Premier ministre son incapacité à en juger d'une façon impromptue, celui-ci lui avait répondu : "Fais-moi confiance, si nous sommes d'accord tous les deux, il n'y a plus de problème dans le pays".
Là est le vice majeur du système, la source de toutes nos difficultés. De Bourguiba, nous avions tous appris à traiter les problèmes en fonction de nos convictions personnelles, puis à les personnaliser à outrance dans l'exécution. Au lieu de rechercher un consensus à travers le jeu normal des institutions, les responsables négligeaient les instances légales de décision, étant assurés que leur approbation serait pratiquement automatique.
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