4. - Le jeudi noir : un affrontement inutile
"Le pacte social"
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Cependant, le Premier ministre - handicapé à un certain moment par le parti - chercha à dépasser ce péché originel, en enjambant des structures qu'il trouvait bien sclérosées depuis la période collectiviste. Il tenta, un moment, de créer un nouveau collège autour de lui. En 1974, deux à trois fois par semaine, il se mit à réunir, sous forme de "grand conseil", le directeur du PSD, le ministre de la Défense et moi même, ministre de l'Intérieur : cela pour discuter des plus grands problèmes et préparer les décisions à l'échelle nationale. Je participai avec enthousiasme à ces réunions, jusqu'au jour où je découvris que Nouira et mes deux camarades avaient "déjà" débattu de l'affaire avant la séance, et que notre rencontre visait seulement à me faire entériner leur décision. Je priai donc le Premier ministre d'en revenir aux procédures normales, non sans lui laisser entrevoir, avec toutes les nuances désirables, mon opinion quant à la conjonction d'intérêts entre les deux autres collègues.
Avec le recul, on ne peut d'ailleurs que s'interroger sur le sens exact de ce jeu subtil mené par Hédi Nouira : entente personnelle avec Achour ; engagement presque aussi personnel avec le directeur du PSD et le ministre de la Défense, en m'y associant accessoirement ; le tout, dans le cadre de la confiance absolue que Bourguiba, pour la première fois, s'était résigné à consentir au premier de ses collaborateurs. Du reste, le Premier ministre avait choisi judicieusement de revaloriser la fonction de chef d'Etat et n'entretenait plus Bourguiba que des grands problèmes, évitant, non sans difficulté, de le mêler à la gestion des affaires courantes.
Mais les graves problèmes de la nation ne pouvaient plus se régler au sommet, comme d'habitude, avec une population qui nous avait toujours réconfortés par sa discipline. De plus en plus, ces dernières années, du fait de l'évolution rapide du pays, la société tunisienne était devenue plus exigeante et moins docile.
Depuis mon arrivée au ministère de l'Intérieur, tous les rapports que je recevais confirmaient ces nouvelles réalités ignorées plus ou moins volontairement par la plupart des responsables : de telles mutations ne pouvaient que faire éclater, à plus ou moins brève échéance, les structures trop figées qui encadraient le pays ; et même le mouvement syndical, du fait de sa nature même, serait le premier à en être affecté.
Le 20 mars 1975, à l'occasion du XXème anniversaire du congrès de Sfax, je voulus attirer l'attention sur la gravité du problème. Et je publiai dans le quotidien La Presse, un éditorial qui pouvait paraître insolite, étant donné mes fonctions :
"Le parti ne peut être une mosaïque d'éléments incapables d'opposer un front commun à l'épreuve du temps et des événements (...) Il est essentiel que ses débats appréhendent les véritables problèmes, au lieu d'épuiser les dirigeants et les masses dans des discours stériles sur les intérêts de chacun ou le menu quotidien (...) Le peuple tunisien n'est plus celui qu'il a été il y a vingt ans. Il s'est opéré en lui une extraordinaire métamorphose, bien qu'il ait gardé l'âme et le tempérament du peuple de Jugurtha (...) Nous assistons aujourd'hui à une formidable explosion, près de trois millions de jeunes n'étant pas nés en 1955, l'année du congrès de Sfax. Ils font aujourd'hui irruption sur la scène, en entrant dans la vie moderne. Ce sont des jeunes assoiffés de savoir, de progrès et de pouvoir. Ils sont exigeants et impatients. Leur développement physique et intellectuel est en train de se faire dans un monde où les idées et les cultures ne connaissent plus de frontières. Notre premier devoir est de susciter leur méditation sur cette extraordinaire mutation (...) Le parti peut se permettre d'aller plus loin que les démonstrations de foule ou les réunions traditionnelles (...)".
C'était encore un pavé dans la mare. Je sus qu'on avait fait lire ce texte au Président. Dans le même temps, tout en ignorant la réaction hostile et insidieuse des "faucons" traditionnels au sein du parti, ce que je pus savoir de l'accueil des cadres et des jeunes me confortait dans l'idée que j'étais dans la bonne voie : j'avais brisé le silence.
Trois mois plus tard, le 1er juin 1975, commémorant le XXème anniversaire du retour de Bourguiba, je revins donc à la charge par un second éditorial dans le même journal :
"Ce que nous avons fait jusqu'ici n'est plus suffisant pour l'avenir (...). Il y a cette mutation extraordinaire : cette révolution que nous constatons dans les rues, dans les écoles, dans les familles, dans les villes et les campagnes, avons-nous réussi à mesurer son ampleur et ses conséquences ? Les femmes à l'usine, au barreau, à la police, la pilule anticonceptionnelle, les mariages modernes et cette élite qui prospère dans les administrations et le parti, et cette prospérité qui engendre une frénésie de changement de mode de vie (...) Les signes de mutation sont là, éclatants (...). Le chemin à parcourir est long, semé d'embûches. Il nécessite lucidité et audace pour fabriquer la Tunisie dont nous avions toujours rêvé".
Dans le ton, autant que dans la substance, il y avait là quelque chose d'iconoclaste. Et c'est peu dire que je ne fus pas suivi : on attribua ma véhémence à l'ambition personnelle et le parti, au lieu de s'ouvrir, se crispa sur lui-même. "Ambitieux" : je l'étais sans doute, comme toute homme politique qui croit à ce qu'il fait, mais j'ai toujours été légaliste. Je ne représentais aucun clan du PSD. Beaucoup m'approuvaient, mais en privé, sans oser me soutenir publiquement.
Les responsables et les cadres du pays étaient en outre inquiets quant à l'après-Bourguiba. Le chef de l'Etat avait pourtant pensé l'avoir réglé quand il avait signé en janvier 1971 à son départ pour soins aux Etats-Unis, le décret déléguant les prérogatives présidentielles au Premier ministre. Cela, dans une certaine mesure, consolida l'alliance entre Achour et Nouira, l'un et l'autre s'opposant à toute prétention du "groupe de la capitale", au premier rang desquels Ahmed Mestiri. Pourtant, si Achour est hostile à une succession "tunisoise", il n'est pas pour autant un partisan inconditionnel de Nouira. Sans doute, au fond de lui même, lui arrive-t-il de penser : "Pourquoi pas moi ?" Il y a là, entre les deux alliés, l'amorce d'une première fêlure qui va lentement prendre forme.
Saisissant l'enjeu, Bourguiba, de plus en plus obsédé par sa succession, va donc s'employer à la verrouiller. En avril 1976, une réforme constitutionnelle confirmera juridiquement le Premier ministre comme successeur immédiat du chef de l'Etat.
Mais ce problème de la succession, comme toujours dans l'histoire, n'était "verrouillé" qu'en apparence. D'abord, parce que Nouira, désormais, n'était plus vu par personne - à commencer par lui-même - comme simple Premier ministre, mais comme dauphin constitutionnel. Ensuite, parce que Bourguiba, toujours hanté par l'après-Bourguiba, ne se contentait plus de connaître seulement son successeur, il voulait aussi savoir qui succéderait à son dauphin, pour assurer ainsi sa postérité ou plutôt sa propre pérennité à travers la perpétuation de l'Etat bourguibiste.
Durant tout l'automne 1976, le Président avait été frappé d'une de ses crises de dépression qui l'affectaient périodiquement, depuis cinq ans. Enfermé au palais de Carthage, il ne recevait presque plus personne. J'étais un des rares qu'il faisait appeler chaque après-midi. Et pour moi, qui l'avais connu dans toute la plénitude de ses moyens, il offrait un spectacle poignant. Dans sa chambre à coucher, vêtu simplement d'un slip et d'un tee-shirt blanc, il était assis dans une quasi-obscurité. Auprès de son fauteuil, des sonnettes, mais pas de téléphone. Chaque fois, je restais près d'une heure à ses côtés, essayant de le réconforter en évoquant des souvenirs heureux. Il se levait de temps en temps pour tourner autour de sa chaise, sans vraiment écouter. A ces phases de confusion, succédaient des moments de lucidité, où il s'extériorisait sans retenue, parlant de tout avec une étonnante franchise, sans rien éluder ni ménager personne.
Un problème majeur, un seul en fait, le tourmentait : l'avenir de la Tunisie après lui. Sans cesse, il m'interrogeait sur la capacité de Nouira à affronter les épreuves, sur les collaborateurs dont il s'entourerait : "J'ai demandé à Nouira de te nommer ministre d'Etat, me répétait-il, chaque jour (...). Je voudrais garantir la pérennité du système". J'essayais de le calmer, lui disant qu'il avait tout le temps d'en décider, l'essentiel était de se rétablir. Je sus par la suite que Nouira, acquis à cette idée, devait en effet rapidement procéder à un remaniement ministériel, mais "l'entourage" à Carthage, qui avait d'autres calculs, parvint à l'éluder.
Bourguiba rêvait de successeurs correspondant à sa vision, tout en se jugeant irremplaçable. Il se refusait à penser que sa disparition exigerait de passer de l'exceptionnel au normal, qu'il faudrait réorganiser le pays et le faire accéder progressivement à un régime plus démocratique, ou du moins, aussi réaliste que légaliste.
Eût-on essayé de le lui expliquer, de l'en convaincre, en ménageant son orgueil, peut-être aurait-on réussi ? Peut-être. Le fait est que personne n'a vraiment essayé. D'abord, par manque de courage ; ensuite, parce que chaque successeur potentiel optait volontiers pour la solution de facilité : hériter de Bourguiba et de tout son système, d'autant plus que tous craignaient ce "mangeur d'hommes", ce joueur subtil et presque toujours gagnant, qui effaçait tout sur son passage.
C'est donc dans ce contexte, avec un Bourguiba quelque peu hors jeu et une succession désormais organisée, que Nouira conçoit l'idée d'un "pacte social". Le ministre des Affaires sociales, Mohamed Ennaceur, en avait présenté le projet. Or d'emblée, ce projet est vicié, faute de reposer sur une base idéologique ou, du moins, sur le consensus de tous les intéressés.
Le 19 janvier 1977, n'en est pas moins signé entre le gouvernement et les partenaires économiques et sociaux, dont surtout l'UGTT, ce pacte social, censé garantir pour la durée du plan quinquennal (1977-1982), tout à la fois la paix civile, l'accroissement de la production et la hausse du pouvoir d'achat... : "Nous avons substitué la confiance à l'affrontement et l'objectivité au sectarisme" déclare le Premier ministre.
Ce "contrat" chaleureusement salué de toutes parts comme unique dans le tiers monde, ne pourra pourtant pas empêcher le drame, du fait des dysfonctionnements du système et des contradictions entre ses quatre grands acteurs : Bourguiba, l'Etat, le Parti et le Syndicat. La réforme, représentée par ce pacte social, considérait la société comme malléable à merci et cherchait à lui imprimer, par voie d'autorité, les traits conformes à la propre conception des dirigeants, au risque d'aggraver le fossé entre gouvernants et gouvernés.
Hélas : "si l'Etat est partout, il n'est nulle part". Dans les vraies démocraties, l'Etat, en ses fonctions essentielles, incarne la pérennité nationale. Les partis, multiples, concourent à l'expression de la volonté populaire ; les syndicats, nombreux eux aussi, constituent, plus ou moins, un contre-pouvoir. Tout à l'inverse, dans les régimes de type communiste, le parti unique et l'Etat se confondent ; les syndicats, réunis dans une seule centrale, sont l'émanation directe du parti, à qui ils servent de simples et dociles courroies de transmission.
La Tunisie de Bourguiba oscille entre les deux systèmes. Son organisation intérieure s'inspire franchement du modèle communiste, surtout depuis le congrès de Bizerte (1964). Mais le même Bourguiba n'en a pas moins, profondément, le sens de l'Etat dans sa plénitude moderne et occidentale, bien qu'il l'identifie trop à sa personne, faisant du chef du gouvernement le chef de son cabinet et l'exécutant de sa propre politique. La personnalisation de l'Etat est ainsi consolidée par un système de relations interpersonnelles qui, derrière la façade institutionnelle, favorise davantage le couple Etat-Parti. Et cette personnalisation à outrance consacre la gestion "privée" de l'Etat, concrétisée par des pratiques de nature néo-patrimoniale. Les institutions, amputées alors de leur fonction de régulation, ne sont plus que des enjeux du pouvoir.
Le parti unique, le PSD, s'emploie donc à affirmer son existence en interférant dans tous les domaines. Quant à l'UGTT, elle est syndicat unique, mais non "aux ordres". Ayant su préserver son indépendance, elle s'est renforcée aux dépens du parti et, devenue la plus puissante organisation du pays, tend naturellement à s'ériger en contre-pouvoir. Mais, faute d'un vrai pluralisme institutionnalisé, ce jeu, manipulé ou arbitré par Bourguiba, se personnalise à son image, mais à l'excès, dans toutes les institutions politiques, économiques et sociales. Au césarisme de Bourguiba, correspond un autoritarisme non moins contraignant d'Achour dans sa direction du syndicat.
Toutefois, en ce début de 1977, le "pacte social" semble ouvrir au pays les perspectives les plus prometteuses. Dans un premier temps, Bourguiba va cautionner cette entente conjoncturelle, fondée sur l'alliance entre deux hommes, Nouira et Achour. Mais si leurs intérêts convergent pour le moment, ils n'en poursuivent pas moins des buts fort différents. Pour Hédi Nouira - se référant au "contrat social" imaginé en France par le Premier ministre Chaban-Delmas - le pacte social entre le patronat et les travailleurs, voire entre l'Etat et la société civile, devait garantir la paix sociale pendant cinq ans et rassembler tous les agents économiques autour d'un grand projet national. Homme de droit, intellectuellement rigoureux mais sans pragmatisme politique, Nouira n'imagine pas qu'un tel pacte, une fois signé, puisse être remis en cause.
Pour Achour, plus sensible aux circonstances, il n'y a là qu'un accord, éventuellement provisoire qui consolide l'UGTT et le renforce personnellement. Il obtient en effet, de substantiels avantages sociaux : augmentation de 33 % des salaires, avec leur révision chaque fois que les prix augmentent de plus de 5 %, et une nouveauté : les conventions collectives dans les différentes branches de l'économie.
A cette divergence dans la vision et dans la finalité, première cause de fragilité, s'ajoute une seconde, propre au système bourguibiste. Etant fondamentalement un accord personnel, le pacte n'a été préparé que par les deux intéressés, entourés de leurs experts, mais sans concertation ni débat profond, conforté seulement par une adhésion machinale des grandes instances du pays : Assemblée nationale, PSD et même UGTT. Le système est tel qu'il suffit de l'accord des auteurs, outre bien sûr celui de Bourguiba, pour qu'il soit automatiquement entériné. Avec un corollaire, que tout le monde connaît sans vouloir l'avouer : il ne durera que tant que l'alliance se maintiendra entre Nouira et Achour. Or, Nouira croit avoir les mains relativement libres : les concessions salariales faites, il n'a qu'intérêt à faire taire, pendant cinq ans, les revendications sociales. Quelle illusion ! Qui ose, en matière économique et sociale, s'engager sérieusement pour cinq ans, quand tant de facteurs endogènes et exogènes peuvent jouer, depuis la fidélité des partenaires jusqu'à la pluie et le prix du pétrole, sans parler de la conjoncture internationale ?
Le pacte avait été signé par les partenaires sociaux et cautionné par le gouvernement qui devait initialement se cantonner dans son rôle d'arbitre. Mais la situation de l'Etat-patron - qui dirigeait les entreprises publiques et semi-publiques, représentant près de 80 % de l'activité économique du pays - allait inévitablement l'impliquer dans la plupart des conflits sociaux. Les PDG, à la tête de ces entreprises, pour la plupart en mauvaise position financière - séquelle économique de la période collectiviste - ne manifestaient en effet, ni imagination, ni rigueur. Pis, ils étaient handicapés par le conflit permanent au sein de leur entreprise entre la cellule syndicale de l'UGTT et la cellule professionnelle du PSD : encore une autre séquelle politique, et non des moindres, du congrès de Bizerte.
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