4. - Le jeudi noir : un affrontement inutile
"Le pacte social"
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Les problèmes sociaux, plus ou moins bien gérés au sein de l'entreprise, se verront donc vite transférés à la table du ministre des Affaires sociales, c'est à dire au gouvernement. En cas d'intransigeance sociale ou de grève durable, l'intrusion du parti dans le conflit compliquera encore la situation. Ici, apparaît clairement le vice originel de l'Etat-Parti, car chaque fois, l'UGTT comme le PSD vont s'évertuer, chacun à sa manière, à faire monter le conflit dans l'arène politique, tandis que les médias des uns et des autres s'emploieront à échauffer les esprits. La négociation initiale entre le syndicat et l'Etat-patron dérivera alors vers une confrontation entre le syndicat et l'Etat-parti.
C'est pourquoi nous étions plusieurs à nous inquiéter de la fragilité de cet accord. Le pacte était bon, mais ne pouvait être durable que si la base y était réellement associée, au delà des seuls dirigeants, de leurs alliances ou de leurs querelles, tant au PSD qu'à l'UGTT. Car Achour, lui, a les mains encore moins libres que Nouira et c'est un peu aux dépens de son hégémonie personnelle que la montée en puissance de la centrale permet alors la signature de quelque 74 conventions collectives, dans les départements-clés de l'économie : les banques, les assurances, l'hôtellerie, les mines, les transports etc. [Le Premier ministre avait déjà décidé, en 1974, unilatéralement, et en dehors de toute négociation, de généraliser la prime de rendement à tous les fonctionnaires de l'Etat : ce qui, pour une fois, prit de court le leader syndical].
De fait, des cadres jeunes et progressistes deviennent majoritaires dans l'administration. Leurs camarades, au syndicat, sont aussi rigoureux que perturbateurs, ce qui rend plus anachronique la direction trop personnelle d'Achour. L'UGTT, en dix ans, a changé. Ce n'est plus le syndicat uniquement ouvrier qu'il était à l'origine. C'est devenu un rassemblement ouvert, dynamique, d'intellectuels, de techniciens, de cadres, de toutes tendances mais surtout de gauche, qui faute de pluralisme politique, y ont trouvé refuge, y débordant Achour et les vétérans pour créer un véritable cocktail explosif.
Explosif, du fait de l'ardeur de tous ces jeunes cadres sortis des grandes écoles françaises, ambitieux et impatients de tout changer. Devant le blocage du parti, ils ont conquis d'abord la direction des syndicats de base des grandes institutions économiques et de la fonction publique, avant de se retrouver dans les instances centrales de l'UGTT. Minoritaires, "ces jeunes loups", sains mais impétueux, doctrinaires, n'en convergent pas moins dans l'utopie d'une "révolution prolétarienne".
Ce mélange, détonant, bien que fort bien maîtrisé, d'un côté par Achour et les vétérans radicaux de son bureau exécutif, de l'autre, très subtilement endigué par l'universitaire Taieb Baccouche - conscience intellectuelle et référence de tous ces jeunes gauchisants - donnait facilement prétexte à la direction du PSD de les rendre responsables de tous les maux du pays. C'était un épouvantail providentiel qu'on agitera pendant des années pour expliquer les troubles étudiants et les conflits syndicaux.
Cependant, on ne pouvait occulter indéfiniment un déséquilibre dangereux, dû à la sclérose des structures politiques qui n'avaient pas été adaptées aux conditions nouvelles du pays. Le parti unique se voulait toujours omnipotent, avec l'appui des organisations satellites ; mais son encadrement avait de moins en moins de prise sur les couches les plus dynamiques de la population. Et celles-ci, en revanche, trouvaient dans le syndicat le lieu et les moyens de leur combat et de leur militantisme. Le PSD continua donc de s'affaiblir, tandis que l'UGTT se renforçait. Plus ouvert, par la force des choses, le syndicat devint inévitablement le creuset du bouillonnement politique et intellectuel de la société.
Nous étions conscients du fossé grandissant entre le pays légal et le pays réel. Le Premier ministre pensait régler cette dichotomie par le pacte social. En fait, le problème était tant politique qu'économique, et cet accord, n'étant pas accompagné de "mesures-chocs", ne pouvait que trébucher, faute d'adaptation de toutes nos structures au nouvel environnement politique.
Le premier incident significatif, la première éraflure à ce pacte, survint moins de deux mois après sa signature, alors que le secrétaire général de l'UGTT, jouant le jeu, n'avait cessé de silloner le pays pour en vanter les mérites. Réuni en mars 1977, le XIVème congrès syndical se traduit bien par un triomphe personnel pour Habib Achour, réélu à l'unanimité après avoir refusé d'être nommé "secrétaire général à vie". Le "pacte social" a été approuvé par les délégués, sans difficulté apparente. Mais les débats à peine clos, le journal Le Monde publie le texte d'une pétition qui, circulant dans les couloirs du congrès, a recueilli 600 signatures et qui dénonçait vivement ce pacte. L'UGTT, expliquent ses auteurs, "doit être un élément de combat permanent contre le pouvoir (...) elle ne saurait accepter d'être pratiquement bâillonnée pendant cinq ans, sans même que ses instances en aient délibéré". Choqué, Achour nie l'existence du texte et n'hésite pas à poursuivre en diffamation le correspondant du Monde, Michel Deuré - apprécié (en dehors du gouvernement) pour sa rigueur et sa perspicacité. - Mais le procès n'aura pas lieu, le document est bien authentique et Achour retirera discrètement sa plainte.
Néanmoins, il a compris l'avertissement ; il sait qu'il peut redouter une "gauche" forte, marxisante, adepte de la lutte des classes et qui n'acceptera rien qui puisse faire apparaître l'UGTT comme une simple courroie de transmission du gouvernement ou du parti. Achour, de par sa formation militante propre à toute sa génération "nationaliste", était plus enclin à un certain degré de compromis dans l'intérêt général du pays. Il le sera moins, désormais, sans pour autant rechercher l'affrontement.
Cependant, les provocations s'amplifient, soit qu'on essaie - comme d'habitude - de remplacer Achour à la tête du syndicat, soit qu'on tente de créer, face à l'UGTT une organisation rivale, la Force ouvrière tunisienne (FOT) dont les statuts étaient prêts dès juin 1977 ; soit enfin, plus insidieusement, qu'on accuse le chef syndicaliste d'un complot visant à l'amener au pouvoir suprême : vieille tactique. Cependant, la formation d'une "anti-UGTT" ne sera sérieusement envisagée qu'en novembre suivant.
En cet été, c'est le mythe du complot qu'on tente plutôt de ranimer. Un élément servira à nourrir cette fable : les relations d'Achour avec Masmoudi, et de celui-ci avec Kadhafi. Car l'ancien ministre, artisan de l'éphémère accord de Djerba sur l'union tuniso-libyenne, chassé du gouvernement et du parti, avait choisi l'exil, sans manquer aucune occasion de rappeler son existence. Ainsi, lors du congrès de l'UGTT, avait-il envoyé un télégramme appelant au "renouveau arabo-musulman et à la nécessaire réconciliation des Tunisiens avec eux-mêmes et avec leurs voisins" : formules à peine codées, tant leur sens était clair.
L'ambiance était donc de plus en plus tendue. Perçu personnellement comme le dernier rempart avant l'affrontement avec l'UGTT, et détenant le ministère de l'Intérieur, un rouage essentiel, il fallait sinon m'éliminer, du moins m'affaiblir suffisamment pour pouvoir s'en prendre directement à l'organisation syndicale et à ses hommes, afin de retourner la situation. Le plan avait été bien établi.
Son premier épisode eut lieu l'été, saison propice aux coups fourrés et celui de 1977 n'y dérogea pas. En août, à Mahdia, j'eus à présider l'assemblée générale d'El Makarem, l'association sportive de ma ville natale : rôle normal d'un élu, suivi du discours de circonstance. Puis quelqu'un fit applaudir un comité d'honneur composé de personnalités de la ville et notamment d'anciens ministres qui en étaient originaires, y compris, donc, Masmoudi. Ce fut le point de départ d'une petite opération montée à Monastir où, comme d'habitude à cette époque, se trouvait Bourguiba. On souligna au Président qu'on avait pu applaudir le nom de Masmoudi en présence de son "cher" ministre de l'Intérieur, sans que celui-ci éprouvât le besoin de réagir. Et Bourguiba, toujours prompt à céder à ses ressentiments, ne cessa les jours suivants, à déjeuner ou à dîner, de répéter sa surprise et sa déception. Ainsi lui faisait-on associer, dans la même réprobation, son ancien ministre des Affaires étrangères, à qui il n'avait jamais pardonné, et son ministre de l'Intérieur, coupable au moins de complaisance.
Monastir n'est qu'à quarante kilomètres de Mahdia, mais il ne me fit pas appeler. Je décidai donc d'aller m'expliquer et un beau matin, à 7 h 30, je me présentai au palais de Skanès, à l'improviste : ce que Bourguiba déteste par-dessus tout. Il était encore dans sa chambre à coucher, quand son valet l'avertit que je demandais à le voir d'urgence. Ainsi pus-je, en tête à tête, pendant une demi-heure, lui expliquer qu'en parlant sur ce ton de ses ministres, jour après jour, au long de repas dont les échos s'amplifiaient, il donnait des armes à ceux qui cherchaient à atteindre son prestige personnel et celui de l'Etat. Bourguiba n'était jamais insensible à ce genre d'arguments. Je lui fis entrevoir habilement la portée de mon départ, tel que "calculé par certains de mes collègues". Il parut ébranlé, s'indigna que des "salopards" pussent ainsi nuire aux intérêts de l'Etat, puis répéta que j'étais son fils et qu'il me faisait toute confiance.
L'affaire en serait peut-être restée là, si Masmoudi, personnellement cette fois, ne l'avait faite rebondir de nouveau, malencontreusement, par le biais d'Achour. Le 4 septembre suivant, le secrétaire général de l'UGTT se rendit à Tripoli, où il fut reçu par Kadhafi, mais en présence de Masmoudi : ce qui déclencha l'orage à Tunis. Le voyage en lui-même, à vrai dire, n'était pas scandaleux. Au mois de mai, Achour était déjà allé à Tripoli à la demande expresse de Nouira, et sa visite avait contribué à détendre les rapports entre nos deux pays, assombris par la polémique sur le partage du plateau continental et de ses ressources pétrolières. Achour, cette fois, était parti de son propre chef et il pouvait arguer de bons résultats : il avait obtenu une forte revalorisation des salaires des cadres et des ouvriers agricoles tunisiens travaillant en Libye, par rapport à l'accord désavantageux précédemment conclu par notre ministre de l'Agriculture. En outre, d'importants projets communs entre les deux syndicats avaient été élaborés dans les domaines du bâtiment et de la pêche ; mais dans le même temps, pour la construction du siège tunisois de l'UGTT, Achour avait imprudemment accepté de Kadhafi une contribution de 100 000 dollars et il avait créé à Tripoli une représentation de son organisation, alors que l'UGTT, selon ses statuts, devait cantonner son activité à l'intérieur du pays : c'est le parti qui, à l'étranger, avait la charge des immigrés.
Bref, Achour s'était au moins montré maladroit, acceptant en outre, de revenir dans un avion spécial mis à sa disposition par Kadhafi. Pis, il s'était fait piéger en tolérant de figurer avec Masmoudi aux côtés du chef libyen, image qu'on exploita aussitôt dans les médias. Achour eut beau dire qu'il avait été surpris de le trouver là, ses adversaires furent trop heureux de ne pas le croire. La vérité était que les Libyens s'étaient toujours employés, en Tunisie comme ailleurs, à circonvenir des personnalités influentes pour les gagner à leurs vues. Et l'opération politique, en l'occurrence, devint claire lorsque le communiqué libyen fit état du soutien de l'UGTT à la déclaration de Tripoli qui refusait tout compromis avec Israël : allusion implicite à l'accord de camp David, condamné par "le Front du refus" lors d'une conférence arabe au sommet, réunion à laquelle, précisément, la Tunisie avait refusé de participer. Achour, bien sûr, démentit cette information lors de la conférence de presse qu'il tint à Tunis dès son retour, le 6 septembre ; mais le mal était fait et le prétexte trop beau pour ses ennemis, qui n'attendaient qu'une occasion.
Le doute sur cette "conspiration" entre Kadhafi, Masmoudi et Achour, entretenu par les jusqu'auboutistes aurait dû normalement s'éclaircir avec le Président ou au bureau politique. Encore eût-il fallu que les esprits fussent disposés à calmer le jeu plutôt qu'à l'envenimer, et dans de telles circonstances, hélas, Nouira se montrait fâcheusement perplexe, partagé, toujours hanté par le lendemain. Je m'efforçais pour ma part, avec certains de mes collègues, de rétablir l'équilibre. Mais Nouira balançait entre les uns et les autres.
Il balançait, mais le "coup de Tripoli" l'avait visiblement ébranlé. Il s'alarmait de cette apparente conjonction entre le puissant chef syndicaliste et le duo Kadhafi-Masmoudi ; il y voyait, de plus, une manière de trahison à son égard : son allié semblant se compromettre avec son adversaire.
Le 17 septembre, le bureau politique s'ouvrit en l'absence d'Achour. Une décision avait déjà été prise par les "durs" réunis au préalable en catimimi et en petit comité. D'emblée, Abdallah Farhat prit la parole pour proposer l'exclusion d'Achour du bureau politique, proposition qui serait soumise à Bourguiba le lendemain. Les opportunistes apportèrent leur soutien, d'autres préférèrent garder un silence empreint d'inquiétude.
Je formulai alors des objections et déclarai notamment :
"Il serait aberrant d'exclure Achour du bureau politique, tandis qu'il resterait à la tête de l'UGTT. Cela dresserait toute l'organisation contre nous et consacrerait la rupture entre le parti et le syndicat, avec les conséquences qu'on pouvait imaginer (...). Si l'on décidait d'aller dans cette voie, il fallait procéder à l'inverse et remplacer d'abord Achour à la direction de la centrale (...) ce qui posait évidemment de tout autres problèmes". Mon intervention jeta un froid, sans susciter de vraie réponse.
Dès le lendemain à 7 heures, Bourguiba m'appelle au téléphone : il veut connaître tous les détails.
"Le Premier ministre va venir vous en parler aujourd'hui même : répondis-je.
- Je n'attends pas, dis-moi ce qu'il en est (...).
Je lui rapportai donc ce qui avait été décidé, tout en lui expliquant ma position. Et sa réaction fut, comme souvent, aussi immédiate qu'imprévue :
- Viens immédiatement à Carthage. Téléphone toi-même à Nouira et à Achour pour qu'ils nous rejoignent.
Echafaudant son scénario au fur et à mesure qu'il parlait, il précisa même, en concluant :
- Dis à Achour de venir à 9 heures et viens avec Nouira à 8 heures.
Ma position était délicate. Aussi naturellement que possible, j'appelai le Premier ministre, plutôt froissé que le Président ne l'eût pas fait lui-même.
Bourguiba nous reçut aussitôt, Nouira et moi même, et entra d'emblée dans une de ses colères noires que nous redoutions tous. De plus en plus gêné, je l'entendis développer les arguments que j'avais avancés la veille :
- Comment pouvez-vous écarter Achour, alors que vous êtes dans une situation si difficile ? (...) Comment pouvez-vous dresser ainsi les travailleurs et leur organisation contre vous et contre le parti ?
Ecarlate, comme toujours en pareille situation, Nouira subissait l'algarade sans dire un mot. Bourguiba n'attendait pas de réponse. Ayant bien calculé son effet, il fit entrer Achour, le pria de s'asseoir et l'on assista à une scène extraordinaire. Le Président, balayant sa colère, se mit à pleurer à chaudes larmes, en s'exclamant :
- A mon âge, vous me faites ça ? Le pays est malade, maintenant il va s'écrouler (...) Vous trois, qui êtes avec moi les premiers responsables de la Tunisie ; vous, sur qui je compte par-dessus tout, comment pouvez-vous en arriver à une telle impasse ?
La scène était tragi-comique. Avec son incroyable talent de comédien, Bourguiba jouait le père désespéré par la discorde de ses fils, qu'il veut ramener à la raison :
- Vous n'avez pas le droit (...) je veux absolument que vous vous accordiez. Je veux qu'en sortant d'ici, tout soit terminé (...) Je vous en conjure au nom de tous les martyrs de ce pays".
Et de nous renvoyer tout aussitôt, sans attendre la moindre réaction.
Je me retrouvai dans la même voiture que Nouira. Achour devait nous rejoindre à midi, au Premier ministère, accompagné des membres de la commission administrative de l'UGTT. Par le radio-téléphone de la voiture du Premier ministre et en son nom, je convoquai pour la même heure les membres du bureau politique et là, enfants dociles, nous sommes presque tous tombés dans les bras les uns des autres pour la plus émouvante des réconciliations. Une réconciliation qui, bien sûr, ne réglait rien car, au-delà même des rivalités et des intrigues personnelles, il y avait de vrais et graves problèmes de fond que des embrassades ne pouvaient suffire à résoudre.
Son caractère théâtral mis à part, cet épisode n'en avait pas moins une réelle signification politique. Descendant directement dans l'arène, Bourguiba, pour la première fois, appuyait sans ambiguïté une ligne d'apaisement et d'entente. L'alliance Nouira-Achour en sortait renforcée, le Président les aidant à neutraliser leurs "faucons" respectifs. De notre côté, tant au gouvernement qu'au bureau politique, ceux-ci, provisoirement, s'en trouvèrent assagis. Avec mes camarades plus particulièrement impliqués - comme le ministre des Affaires sociales, Ennaceur, ou le secrétaire général du gouvernement, Belhadj Amor, ainsi que Kooli, le ministre de la Santé - nous nous employions donc tout à la fois à réconforter Nouira et à agir auprès d'Achour. Les uns et les autres, nous avions conscience d'en être arrivés à l'heure de la dernière chance. Entre les "durs" du parti et les "excités" du syndicat, il semblait encore possible d'éviter l'affrontement. L'intervention de Bourguiba confortait en ce sens l'action du Premier ministre qui, tenu régulièrement informé de nos démarches apaisantes, nous encourageait dans nos efforts.
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