4 - Le jeudi noir : un affrontement inutile
" Le Jeudi noir "
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Ainsi, le dernier semestre 1977 vit-il ce clivage définitivement installé au parti et au gouvernement, les uns et les autres se prévalant de l'appui du Premier ministre. En vérité, Nouira essayait de rester au-dessus de la mêlée, dans un équilibre instable, qu'il arrivait quand même à faire pencher en notre faveur dans la recherche d'une détente. Ceux-là même qui finiraient par démissionner du gouvernement - Chatti, le ministre des Affaires Etrangères qui nous rapportait les commentaires fâcheux de l'étranger ; Ennaceur, ministre des Affaires sociales, au fait des moindres subtilités de ses interlocuteurs ; Lasram, ministre de l'Economie nationale qui tenait à bout de bras ses entreprises ; Kooli, le ministre de la Santé, l'échaudé de Ksar Hellal ; Belhaj Amor, ministre et secrétaire général du gouvernement, le reflet du Premier ministère ; tout comme, moi-même, au ministère de l'Intérieur -, jouissaient de l'encouragement discret du Premier ministre. En effet, nous lui facilitions la tâche grâce à nos relations avec le monde politique et celui du travail. Notre souplesse et notre attitude libérale le réconfortaient et donnaient une bonne image de son gouvernement.
Le chef de l'Etat pour sa part - qui avait très clairement réagi en septembre 1977 contre l'exclusion du leader syndicaliste du bureau politique et qui nous avait prêché la réconciliation - était certes agacé cette fois par les troubles sociaux, mais imaginait mal le péril. Il gardait intacte sa confiance en son autorité naturelle et sa conviction d'une prédominance de l'Etat et du parti dans toutes les conjonctures.
Malheureusement, aucun redressement n'ayant été engagé sérieusement après les émeutes de Ksar Helall, la situation empirait. Outre la cassure politique au sommet, la dégradation sociale s'amplifiait, surtout dans les métropoles économiques : Tunis, Sfax, Sousse, Gabès, Gafsa... Les gouverneurs, qui n'étaient plus sous la férule du parti - comme pendant la période de la collectivisation - s'efforçaient de colmater les brèches. Les "comités régionaux de conciliation", comprenant les partenaires sociaux, mis au point par les deux ministères de l'Intérieur et des Affaires sociales, se trouvaient de plus en plus dépassés, les ordres d'en haut faisant tout capoter.
La conférence rituelle, mais cette fois-ci combien exceptionnelle, des gouverneurs, qui se tint du 26 au 28 novembre 1977, à Jendouba, fut l'occasion d'exposer la gravité d'une situation qui ne souffrait plus le laxisme. Les vingt représentants de l'Etat dans les régions se réunirent pour la première fois, dans une séance à huis clos avec le Premier ministre accompagné d'une pléiade de hauts responsables : le directeur du PSD, le ministre de l'Economie, celui des Affaires sociales, le secrétaire général du gouvernement et moi-même. Pathétiquement, les gouverneurs sollicitèrent un redressement urgent de la politique nationale au sommet, la seule qui puisse être répercutée efficacement à la base et calmer les velléités des uns et des autres. Le malaise était grand dans le pays : maints exemples furent donnés où les problèmes sociaux se compliquaient à l'échelle des responsables locaux, puis nationaux et qui dégénéraient enfin dans la rue par l'intrusion des marginaux et des exclus. L'action des forces de l'ordre devenait inopérante. Seul un assainissement politique permettrait de reprendre en main le pays, insistaient les gouverneurs.
Ce fut un moment de vérité, mais le Premier ministre, abasourdi, occultant les causes politiques, se contenta de rappeler que toutes les actions devaient se faire dans les limites du cadre juridique et, se refusant à l'évidence, réexpliqua la portée du pacte social tout en minimisant les derniers conflits sociaux... Visiblement, il ne prenait pas toute la mesure de l'événement que représentait cette réunion pressante des gouverneurs que certains "exaltés" au parti et au gouvernement, par la suite, lui présentèrent comme une opération montée.
Le dimanche 27, pourtant, dans une deuxième séance, à huis clos, en présence du directeur du parti et des ministres présents à Jendouba, les gouverneurs s'attardèrent sur les conflits, les expliquant par le déphasage entre l'acuité des problèmes et l'action des dirigeants. Faute d'une entente entre les représentants du parti et ceux des syndicats, soulignèrent-ils, les antagonismes deviendraient encore plus dangereux. Le directeur du PSD, sans présenter de solutions pratiques, se borna à faire appel à la nécessité de sauvegarder la concorde dans le pays, mais sans dire comment et sans répondre à l'anxiété des gouverneurs. Pour ma part, je conclus en disant mon espoir d'un sursaut collectif, tout en proclamant que "je ne prendrais jamais la responsabilité de quelque affrontement sanglant".
Le quotidien Es Sabah (29 novembre 1977) rapportera quelques extraits de mon intervention publique à la clôture de la conférence :
"Le parti a toujours œuvré pour une révolution économique qu'accompagnerait inévitablement une profonde révolution dans les mentalités. Nous sommes en présence d'une partie de la jeunesse qui ne semble pas vivre la réalité de la situation de leur pays. Faut- il user de la répression pour corriger ces éléments constitués par les défaillants de l'enseignement, les chômeurs et les marginaux dont les rangs grossissent dangereusement de jour en jour ? (...) Il est erroné de croire que la répression puisse apporter une solution quelconque, il nous faut impérativement analyser l'essence de nos difficultés. Le régime bourguibien repose sur l'adhésion spontanée des masses populaires (...) Aujourd'hui nous devons faire cesser les affrontements entre les différentes catégories de la population".
A Tunis, hélas, aucune réunion urgente ne s'ensuivit au gouvernement ou au bureau politique. L'effritement du pouvoir central ne le permettait plus. Le Premier ministre n'avait plus la situation en mains. Les problèmes devenant éminemment conflictuels, précipitèrent une sorte de déliquescence du système. Les écrits et les langues se déchaînèrent. On avait pu entendre, bavure ou provocation, un responsable proclamer qu'il fallait dresser des potences à Halfaouine, vieille place symbolique de la Médina.
On assista en même temps à la reprise de vieilles tentatives visant à dresser contre l'UGTT une organisation rivale. Déjà, au mois de juin, à la demande instante du directeur du parti, Bourguiba avait très officiellement reçu l'un de ses protagonistes Farhat Dachraoui : un agrégé d'arabe, ancien membre de l'exécutif de l'UGTT [présenté par Achour à Nouira en 1974 et nommé alors brièvement ministre du Travail et des Affaires sociales]. Les cadres de l'UGTT et la masse des adhérents y virent une amorce d'attaque contre la tête de leur syndicat.
Le procédé n'était pas nouveau. Ironiquement, c'est Achour qui, le premier, l'avait utilisé en 1956 contre l'UGTT, alors aux mains de Ben Salah : faisant scission, il avait alors créé une éphémère UTT. Mais cette fois, c'est "son" UGTT qui se trouvait menacée d'une nouvelle version de l'UTT, baptisée cette fois la FOT, pour laquelle le PSD s'efforçait d'organiser et de financer les éléments exclus de l'UGTT. Mise en sommeil durant l'été, la manœuvre resurgit clairement en novembre : d'abord avec une rencontre entre Sayah et Dachraoui, puis le 20 du mois, quand Sayah réclama carrément un congrès extraordinaire de l'organisation syndicale pour éliminer Achour.
Dans un tel climat, toutes les complications étaient possibles. Et effectivement, le conflit, loin de se limiter à ces manœuvres politiques, se transportait désormais dans la rue. L'UGTT affirma que les milices du parti, quoique illégales, sévissaient ouvertement ; que les lecteurs d'Al Chaab (hebdomadaire de l'UGTT) étaient molestés, des dirigeants de l'organisation interpellés, non moins illégalement et conduits au siège régional du parti... Al Chaab relatait abondamment en détail, toutes ces exactions provoquant l'émotion du public... Achour avait réuni un dossier complet, circonstancié, récapitulant tous les "exploits" de ces milices, avec dates précises et témoignages à l'appui. Je fis procéder à une enquête au ministère qui confirma toutes ces violences. Lors d'une réunion du bureau politique, on me demanda de publier un communiqué démentant l'existence de milices du PSD. Embarrassé, je publiai un communiqué, assurant que "le ministère de l'Intérieur n'avait pas connaissance de l'existence de telles milices", sans toutefois affirmer qu'elles n'existaient pas...
Il faudra attendre le "Jeudi noir", pour que le directeur du parti, dans une déclaration à Jeune Afrique (26 janvier 1978) confirme officiellement leur présence :
"De tout temps, le PSD a eu des personnes affectées à son service d'ordre. Leur nombre a été réduit à 200 ces derniers temps, mais avant le 26 janvier, nous avons fait appel à 500 éléments(...) Le service des ces jeunes supplétifs a été requis dans des circonstances précises pour assister les forces de l'ordre".
Ces milices, qui intriguaient si fort la population, n'avaient jamais agi ouvertement, connaissant mon hostilité à leur égard. Mais je savais leurs agissements et durant cet automne 1977, si elles se manifestaient de plus en plus brutalement, elles n'étaient jamais en tenue. Un jour, Habib Ben Gamra, le commissaire central de police de la capitale, avisa le directeur général de la Sûreté que des voitures banalisées, remplies de miliciens, tournaient dans les rues, surtout le soir, soi-disant en "missions de vigilance", testant probablement ma réaction. Je décidai donc de tirer un coup de semonce et donnai instruction d'arrêter ces hommes puis de les garder au poste de police toute la nuit, pour les interroger, sans que personne ne me dérange jusqu'au lendemain matin. Qu'on imagine un ministre de l'Intérieur jetant en prison la milice de son parti ! Je n'avais avisé ni Nouira, ni Sayah, ni personne d'autre, considérant qu'il s'agissait d'un problème d'ordre public dont j'étais personnellement responsable et d'un problème politique qu'il faudrait rapidement circonscrire. Mais, bien entendu, le commissaire central, en bon flic politisé, informa discrètement de mes ordres certains responsables du parti. Les membres de ces comités dits de "vigilance" cessèrent immédiatement de s'afficher. Pour un moment au moins, j'avais freiné une dérive dangereuse. Freiné seulement, car le PSD, comme d'ailleurs l'UGTT dans une moindre mesure, croyaient tous les deux en l'efficacité de leurs "gros bras". Des deux côtés, on se trompait lourdement.

Dans un tel contexte, de toute façon, le syndicat ne pouvait qu'intensifier ses revendications pour renforcer sa position. Dans une dizaine de sociétés d'Etat, on réclamait des augmentations de salaires : démarche périlleuse économiquement, dans la mesure où les salaires avaient déjà été augmentés de 33 % au début de l'année, en vertu du pacte social. En accord avec Nouira, j'appelai Achour à temporiser. On créa des commissions mixtes entre le gouvernement, le patronat et l'UGTT, mais les négociations pour la révision des statuts de certaines entreprises échouèrent, malgré toute l'action conciliatrice du ministre des Affaires sociales.
Ce n'était d'ailleurs là qu'un rideau de fumée derrière lequel on se préparait à en découdre avec Achour et son mouvement, l'occasion ayant été manquée à Ksar Hellal. On relança la première tentative - sans que le bureau politique eût été consulté - en déposant, officiellement, auprès de mes services, les statuts de la très artificielle FOT, provoquant aussitôt la fureur des syndicalistes.
Et voilà que fin novembre 1977, dans cette atmosphère troublée, surgit un incident plus trouble encore. Un individu quelque peu marginal, Mabrouk Abdallah Ouardani - qui avait participé, en 1962, à l'assassinat de Salah Ben Youssef - sortit un revolver dans un hôtel de Sousse en proclamant que "cette même arme qui avait servi à liquider Ben Youssef ferait bientôt de même avec Achour...". L'affaire s'ébruita rapidement. Achour vint m'en informer "officiellement" avant de déposer plainte. Je fis mon enquête qui confirma la réalité des menaces. J'en avisai aussitôt le Premier ministre et nous en discutâmes en comité restreint. Nouira aurait bien voulu minimiser la chose, tout comme Farhat, d'autant plus gêné qu'il était, comme Mabrouk, originaire de Ouardanine. Mais il ne fallait pas que ce problème prenne une dimension inconsidérée : le protagoniste fut interpellé et écroué.
Je ne pouvais qu'alerter à mon tour le Président et lui envoyai le directeur général de la Sûreté, Abdelmajid Bouslama, accompagné de son premier collaborateur Abdelhamid Skhiri, lui expliquer en détail "cette affaire" et ses dangereuses répercussions sur le plan de la sécurité. Bourguiba leur demanda s'il y avait un risque imminent d'affrontement ou de bouleversement. Ils lui expliquèrent franchement que tout allait de mal en pis et que nous allions devoir affronter des moments difficiles. Tout en les raccompagnant, le Président leur fit, impromptu, cette confidence surprenante : "J'ai prévenu Nouira et Sayah qu'ils devaient impérativement et rapidement s'entendre avec Belkhodja". Bien entendu, le directeur de la Sûreté ne manqua pas de me rapporter le propos : ce qu'escomptait bien le Président qui m'appela, peu après, pour me prodiguer ses encouragements.
Cependant, Achour refusa de retirer sa plainte [me rappelant qu'en 1971, le ministre de l'Intérieur, Mestiri, l'ayant prévenu d'un méfait pareil, lui avait accordé un permis de port d'arme qu'il n'avait jamais utilisé]. Convoqué à Carthage, Achour se plaignit de tout auprès du Président et ne s'engagea à rien. Il savait qu'on se préparait à le remplacer et pensait compter sur la solidarité de ses troupes...
Le 5 décembre, en célébrant l'anniversaire de l'assassinat de Farhat Hached, répondant à certaines remontrances de ses adversaires, Habib Achour déclara : "Nous espérons ne pas arriver à la lutte sanglante malgré certains qui souhaitent installer des échafauds à Bab Souika". Al Chaab du 9 décembre 1977 titrait sa 1ère page : "Il nous préparent des potences et nous ne leur voulons que du bien". Le 8 décembre, après les enseignants, 13 000 mineurs se mirent en grève. Les cheminots devaient prendre le relais pour une autre grève le 16 du mois.
Tout cela alors que, le 10, l'Assemblée nationale venait d'ouvrir le débat sur le budget pour 1978. Et, rien ne témoigne mieux de l'embarras du Premier ministre que le discours par lequel il introduisit la discussion. Pris entre ceux qui poussaient à l'affrontement et ceux qui cherchaient à l'éviter, il parut donner successivement des gages aux uns et aux autres :
"Nous devons cesser de vivre dans une euphorie due à une croissance rapide, mais encore vulnérable (...) Le pays est sur le point de basculer vers l'affrontement, qui aurait torpillé notre politique contractuelle et entraîné notre système dans un cercle infernal de radicalisation, de rupture entre les générations (...) Nous préconisons le retour à l'éthique bourguibienne, c'est-à-dire au dialogue franc et correct (...)".
Puis, du même souffle et sans souci de la contradiction, il enchaîna : "Des opposants à notre modèle de développement et à notre choix de société ont eu l'habileté de se saisir du syndicalisme comme point d'appui et de s'y infiltrer (...) Lisez les articles qui paraissent un peu partout, ici et à l'étranger, sous la plume de leurs porte-paroles, dans leurs dictionnaires marxistes, gauchistes patentés ou crypto-baathistes reconnus".
En réponse, le colloque organisé par les fédérations syndicales tunisienne et canadienne des banques et des assurances déclara dans sa motion : "On ne peut imaginer l'existence de libertés syndicales sans l'existence de libertés individuelles et publiques".
Puis, comme si tout cela ne suffisait pas, Masmoudi, le 12 décembre, annonça son retour, par voie de presse, pour le jour même. Légalement, il n'y avait aucune objection à cela. Le 7 décembre précédent, le directeur du parti, avait paru lui tendre la perche dans une interview au journal Djazira : "Nous l'avons toujours dit : il n'y a aucune interdiction au retour de Masmoudi. Il est parti de lui-même, faisant croire le contraire à l'opinion arabe et internationale".
Masmoudi était trop habile pour ne pas sauter sur l'occasion : ce qui, politiquement, compliquait passablement la situation. Car avant son retour, il n'avait pas manqué de relancer la controverse en déclarant : "Il faut encourager l'UGTT et Achour à travailler au resserrement de l'unité nationale. L'UGTT est capable de promouvoir avec la Libye une association basée sur la solidarité et la coopération garantie par une base populaire qui la mette à l'abri des humeurs".
Exactement ce qu'il fallait pour convaincre Nouira que l'importun venait à la rescousse d'Achour ; s'étonnant, par ailleurs, que le leader palestinien Abou Iyad aille accueillir l'exilé à la passerelle. En fait, Masmoudi cherchant le témoignage, avait sollicité expressément Abou Iyad de venir l'accueillir à l'aéroport. A minuit, c'est le Premier ministre qui me téléphona : "Alors, le complot de Masmoudi a réussi ?" Je lui répondis que Masmoudi, à l'intérieur du pays, serait beaucoup moins gênant qu'à l'extérieur, et nous décidâmes de le mettre en résidence surveillée. Reste que le moment était on ne peut plus mal choisi.
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