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- Le jeudi noir : un affrontement inutile
"
Le Jeudi noir "
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Ainsi, le dernier semestre 1977 vit-il ce clivage définitivement installé
au parti et au gouvernement, les uns et les autres se prévalant de l'appui
du Premier ministre. En vérité, Nouira essayait de rester au-dessus
de la mêlée, dans un équilibre instable, qu'il arrivait
quand même à faire pencher en notre faveur dans la recherche d'une
détente. Ceux-là même qui finiraient par démissionner
du gouvernement - Chatti, le ministre des Affaires Etrangères qui nous
rapportait les commentaires fâcheux de l'étranger ; Ennaceur, ministre
des Affaires sociales, au fait des moindres subtilités de ses interlocuteurs
; Lasram, ministre de l'Economie nationale qui tenait à bout de bras
ses entreprises ; Kooli, le ministre de la Santé, l'échaudé
de Ksar Hellal ; Belhaj Amor, ministre et secrétaire général
du gouvernement, le reflet du Premier ministère ; tout comme, moi-même,
au ministère de l'Intérieur -, jouissaient de l'encouragement
discret du Premier ministre. En effet, nous lui facilitions la tâche grâce
à nos relations avec le monde politique et celui du travail. Notre souplesse
et notre attitude libérale le réconfortaient et donnaient une
bonne image de son gouvernement.
Le chef de l'Etat pour sa part - qui avait très clairement réagi
en septembre 1977 contre l'exclusion du leader syndicaliste du bureau politique
et qui nous avait prêché la réconciliation - était
certes agacé cette fois par les troubles sociaux, mais imaginait mal
le péril. Il gardait intacte sa confiance en son autorité naturelle
et sa conviction d'une prédominance de l'Etat et du parti dans toutes
les conjonctures.
Malheureusement, aucun redressement n'ayant été engagé
sérieusement après les émeutes de Ksar Helall, la situation
empirait. Outre la cassure politique au sommet, la dégradation sociale
s'amplifiait, surtout dans les métropoles économiques : Tunis,
Sfax, Sousse, Gabès, Gafsa... Les gouverneurs, qui n'étaient plus
sous la férule du parti - comme pendant la période de la collectivisation
- s'efforçaient de colmater les brèches. Les "comités
régionaux de conciliation", comprenant les partenaires sociaux,
mis au point par les deux ministères de l'Intérieur et des Affaires
sociales, se trouvaient de plus en plus dépassés, les ordres d'en
haut faisant tout capoter.
La conférence rituelle, mais cette fois-ci combien exceptionnelle, des
gouverneurs, qui se tint du 26 au 28 novembre 1977, à Jendouba, fut l'occasion
d'exposer la gravité d'une situation qui ne souffrait plus le laxisme.
Les vingt représentants de l'Etat dans les régions se réunirent
pour la première fois, dans une séance à huis clos avec
le Premier ministre accompagné d'une pléiade de hauts responsables
: le directeur du PSD, le ministre de l'Economie, celui des Affaires sociales,
le secrétaire général du gouvernement et moi-même.
Pathétiquement, les gouverneurs sollicitèrent un redressement
urgent de la politique nationale au sommet, la seule qui puisse être répercutée
efficacement à la base et calmer les velléités des uns
et des autres. Le malaise était grand dans le pays : maints exemples
furent donnés où les problèmes sociaux se compliquaient
à l'échelle des responsables locaux, puis nationaux et qui dégénéraient
enfin dans la rue par l'intrusion des marginaux et des exclus. L'action des
forces de l'ordre devenait inopérante. Seul un assainissement politique
permettrait de reprendre en main le pays, insistaient les gouverneurs.
Ce fut un moment de vérité, mais le Premier ministre, abasourdi,
occultant les causes politiques, se contenta de rappeler que toutes les actions
devaient se faire dans les limites du cadre juridique et, se refusant à
l'évidence, réexpliqua la portée du pacte social tout en
minimisant les derniers conflits sociaux... Visiblement, il ne prenait pas toute
la mesure de l'événement que représentait cette réunion
pressante des gouverneurs que certains "exaltés" au parti et
au gouvernement, par la suite, lui présentèrent comme une opération
montée.
Le dimanche 27, pourtant, dans une deuxième séance, à huis
clos, en présence du directeur du parti et des ministres présents
à Jendouba, les gouverneurs s'attardèrent sur les conflits, les
expliquant par le déphasage entre l'acuité des problèmes
et l'action des dirigeants. Faute d'une entente entre les représentants
du parti et ceux des syndicats, soulignèrent-ils, les antagonismes deviendraient
encore plus dangereux. Le directeur du PSD, sans présenter de solutions
pratiques, se borna à faire appel à la nécessité
de sauvegarder la concorde dans le pays, mais sans dire comment et sans répondre
à l'anxiété des gouverneurs. Pour ma part, je conclus en
disant mon espoir d'un sursaut collectif, tout en proclamant que "je ne
prendrais jamais la responsabilité de quelque affrontement sanglant".
Le quotidien Es Sabah (29 novembre 1977) rapportera quelques extraits de mon
intervention publique à la clôture de la conférence :
"Le parti a toujours uvré pour une révolution économique
qu'accompagnerait inévitablement une profonde révolution dans
les mentalités. Nous sommes en présence d'une partie de la jeunesse
qui ne semble pas vivre la réalité de la situation de leur pays.
Faut- il user de la répression pour corriger ces éléments
constitués par les défaillants de l'enseignement, les chômeurs
et les marginaux dont les rangs grossissent dangereusement de jour en jour ?
(...) Il est erroné de croire que la répression puisse apporter
une solution quelconque, il nous faut impérativement analyser l'essence
de nos difficultés. Le régime bourguibien repose sur l'adhésion
spontanée des masses populaires (...) Aujourd'hui nous devons faire cesser
les affrontements entre les différentes catégories de la population".
A Tunis, hélas, aucune réunion urgente ne s'ensuivit au gouvernement
ou au bureau politique. L'effritement du pouvoir central ne le permettait plus.
Le Premier ministre n'avait plus la situation en mains. Les problèmes
devenant éminemment conflictuels, précipitèrent une sorte
de déliquescence du système. Les écrits et les langues
se déchaînèrent. On avait pu entendre, bavure ou provocation,
un responsable proclamer qu'il fallait dresser des potences à Halfaouine,
vieille place symbolique de la Médina.
On assista en même temps à la reprise de vieilles tentatives visant
à dresser contre l'UGTT une organisation rivale. Déjà,
au mois de juin, à la demande instante du directeur du parti, Bourguiba
avait très officiellement reçu l'un de ses protagonistes Farhat
Dachraoui : un agrégé d'arabe, ancien membre de l'exécutif
de l'UGTT [présenté par Achour à Nouira en 1974 et nommé
alors brièvement ministre du Travail et des Affaires sociales]. Les cadres
de l'UGTT et la masse des adhérents y virent une amorce d'attaque contre
la tête de leur syndicat.
Le procédé n'était pas nouveau. Ironiquement, c'est Achour
qui, le premier, l'avait utilisé en 1956 contre l'UGTT, alors aux mains
de Ben Salah : faisant scission, il avait alors créé une éphémère
UTT. Mais cette fois, c'est "son" UGTT qui se trouvait menacée
d'une nouvelle version de l'UTT, baptisée cette fois la FOT, pour laquelle
le PSD s'efforçait d'organiser et de financer les éléments
exclus de l'UGTT. Mise en sommeil durant l'été, la manuvre
resurgit clairement en novembre : d'abord avec une rencontre entre Sayah et
Dachraoui, puis le 20 du mois, quand Sayah réclama carrément un
congrès extraordinaire de l'organisation syndicale pour éliminer
Achour.
Dans un tel climat, toutes les complications étaient possibles. Et effectivement,
le conflit, loin de se limiter à ces manuvres politiques, se transportait
désormais dans la rue. L'UGTT affirma que les milices du parti, quoique
illégales, sévissaient ouvertement ; que les lecteurs d'Al Chaab
(hebdomadaire de l'UGTT) étaient molestés, des dirigeants de l'organisation
interpellés, non moins illégalement et conduits au siège
régional du parti... Al Chaab relatait abondamment en détail,
toutes ces exactions provoquant l'émotion du public... Achour avait réuni
un dossier complet, circonstancié, récapitulant tous les "exploits"
de ces milices, avec dates précises et témoignages à l'appui.
Je fis procéder à une enquête au ministère qui confirma
toutes ces violences. Lors d'une réunion du bureau politique, on me demanda
de publier un communiqué démentant l'existence de milices du PSD.
Embarrassé, je publiai un communiqué, assurant que "le ministère
de l'Intérieur n'avait pas connaissance de l'existence de telles milices",
sans toutefois affirmer qu'elles n'existaient pas...
Il faudra attendre le "Jeudi noir", pour que le directeur du parti,
dans une déclaration à Jeune Afrique (26 janvier 1978) confirme
officiellement leur présence :
"De tout temps, le PSD a eu des personnes affectées à son
service d'ordre. Leur nombre a été réduit à 200
ces derniers temps, mais avant le 26 janvier, nous avons fait appel à
500 éléments(...) Le service des ces jeunes supplétifs
a été requis dans des circonstances précises pour assister
les forces de l'ordre".
Ces milices, qui intriguaient si fort la population, n'avaient jamais agi ouvertement,
connaissant mon hostilité à leur égard. Mais je savais
leurs agissements et durant cet automne 1977, si elles se manifestaient de plus
en plus brutalement, elles n'étaient jamais en tenue. Un jour, Habib
Ben Gamra, le commissaire central de police de la capitale, avisa le directeur
général de la Sûreté que des voitures banalisées,
remplies de miliciens, tournaient dans les rues, surtout le soir, soi-disant
en "missions de vigilance", testant probablement ma réaction.
Je décidai donc de tirer un coup de semonce et donnai instruction d'arrêter
ces hommes puis de les garder au poste de police toute la nuit, pour les interroger,
sans que personne ne me dérange jusqu'au lendemain matin. Qu'on imagine
un ministre de l'Intérieur jetant en prison la milice de son parti !
Je n'avais avisé ni Nouira, ni Sayah, ni personne d'autre, considérant
qu'il s'agissait d'un problème d'ordre public dont j'étais personnellement
responsable et d'un problème politique qu'il faudrait rapidement circonscrire.
Mais, bien entendu, le commissaire central, en bon flic politisé, informa
discrètement de mes ordres certains responsables du parti. Les membres
de ces comités dits de "vigilance" cessèrent immédiatement
de s'afficher. Pour un moment au moins, j'avais freiné une dérive
dangereuse. Freiné seulement, car le PSD, comme d'ailleurs l'UGTT dans
une moindre mesure, croyaient tous les deux en l'efficacité de leurs
"gros bras". Des deux côtés, on se trompait lourdement.
Dans un tel contexte, de toute façon, le syndicat ne pouvait qu'intensifier
ses revendications pour renforcer sa position. Dans une dizaine de sociétés
d'Etat, on réclamait des augmentations de salaires : démarche
périlleuse économiquement, dans la mesure où les salaires
avaient déjà été augmentés de 33 % au début
de l'année, en vertu du pacte social. En accord avec Nouira, j'appelai
Achour à temporiser. On créa des commissions mixtes entre le gouvernement,
le patronat et l'UGTT, mais les négociations pour la révision
des statuts de certaines entreprises échouèrent, malgré
toute l'action conciliatrice du ministre des Affaires sociales.
Ce n'était d'ailleurs là qu'un rideau de fumée derrière
lequel on se préparait à en découdre avec Achour et son
mouvement, l'occasion ayant été manquée à Ksar Hellal.
On relança la première tentative - sans que le bureau politique
eût été consulté - en déposant, officiellement,
auprès de mes services, les statuts de la très artificielle FOT,
provoquant aussitôt la fureur des syndicalistes.
Et voilà que fin novembre 1977, dans cette atmosphère troublée,
surgit un incident plus trouble encore. Un individu quelque peu marginal, Mabrouk
Abdallah Ouardani - qui avait participé, en 1962, à l'assassinat
de Salah Ben Youssef - sortit un revolver dans un hôtel de Sousse en proclamant
que "cette même arme qui avait servi à liquider Ben Youssef
ferait bientôt de même avec Achour...". L'affaire s'ébruita
rapidement. Achour vint m'en informer "officiellement" avant de déposer
plainte. Je fis mon enquête qui confirma la réalité des
menaces. J'en avisai aussitôt le Premier ministre et nous en discutâmes
en comité restreint. Nouira aurait bien voulu minimiser la chose, tout
comme Farhat, d'autant plus gêné qu'il était, comme Mabrouk,
originaire de Ouardanine. Mais il ne fallait pas que ce problème prenne
une dimension inconsidérée : le protagoniste fut interpellé
et écroué.
Je ne pouvais qu'alerter à mon tour le Président et lui envoyai
le directeur général de la Sûreté, Abdelmajid Bouslama,
accompagné de son premier collaborateur Abdelhamid Skhiri, lui expliquer
en détail "cette affaire" et ses dangereuses répercussions
sur le plan de la sécurité. Bourguiba leur demanda s'il y avait
un risque imminent d'affrontement ou de bouleversement. Ils lui expliquèrent
franchement que tout allait de mal en pis et que nous allions devoir affronter
des moments difficiles. Tout en les raccompagnant, le Président leur
fit, impromptu, cette confidence surprenante : "J'ai prévenu Nouira
et Sayah qu'ils devaient impérativement et rapidement s'entendre avec
Belkhodja". Bien entendu, le directeur de la Sûreté ne manqua
pas de me rapporter le propos : ce qu'escomptait bien le Président qui
m'appela, peu après, pour me prodiguer ses encouragements.
Cependant, Achour refusa de retirer sa plainte [me rappelant qu'en 1971, le
ministre de l'Intérieur, Mestiri, l'ayant prévenu d'un méfait
pareil, lui avait accordé un permis de port d'arme qu'il n'avait jamais
utilisé]. Convoqué à Carthage, Achour se plaignit de tout
auprès du Président et ne s'engagea à rien. Il savait qu'on
se préparait à le remplacer et pensait compter sur la solidarité
de ses troupes...
Le 5 décembre, en célébrant l'anniversaire de l'assassinat
de Farhat Hached, répondant à certaines remontrances de ses adversaires,
Habib Achour déclara : "Nous espérons ne pas arriver à
la lutte sanglante malgré certains qui souhaitent installer des échafauds
à Bab Souika". Al Chaab du 9 décembre 1977 titrait sa 1ère
page : "Il nous préparent des potences et nous ne leur voulons que
du bien". Le 8 décembre, après les enseignants, 13 000 mineurs
se mirent en grève. Les cheminots devaient prendre le relais pour une
autre grève le 16 du mois.
Tout cela alors que, le 10, l'Assemblée nationale venait d'ouvrir le
débat sur le budget pour 1978. Et, rien ne témoigne mieux de l'embarras
du Premier ministre que le discours par lequel il introduisit la discussion.
Pris entre ceux qui poussaient à l'affrontement et ceux qui cherchaient
à l'éviter, il parut donner successivement des gages aux uns et
aux autres :
"Nous devons cesser de vivre dans une euphorie due à une croissance
rapide, mais encore vulnérable (...) Le pays est sur le point de basculer
vers l'affrontement, qui aurait torpillé notre politique contractuelle
et entraîné notre système dans un cercle infernal de radicalisation,
de rupture entre les générations (...) Nous préconisons
le retour à l'éthique bourguibienne, c'est-à-dire au dialogue
franc et correct (...)".
Puis, du même souffle et sans souci de la contradiction, il enchaîna
: "Des opposants à notre modèle de développement et
à notre choix de société ont eu l'habileté de se
saisir du syndicalisme comme point d'appui et de s'y infiltrer (...) Lisez les
articles qui paraissent un peu partout, ici et à l'étranger, sous
la plume de leurs porte-paroles, dans leurs dictionnaires marxistes, gauchistes
patentés ou crypto-baathistes reconnus".
En réponse, le colloque organisé par les fédérations
syndicales tunisienne et canadienne des banques et des assurances déclara
dans sa motion : "On ne peut imaginer l'existence de libertés syndicales
sans l'existence de libertés individuelles et publiques".
Puis, comme si tout cela ne suffisait pas, Masmoudi, le 12 décembre,
annonça son retour, par voie de presse, pour le jour même. Légalement,
il n'y avait aucune objection à cela. Le 7 décembre précédent,
le directeur du parti, avait paru lui tendre la perche dans une interview au
journal Djazira : "Nous l'avons toujours dit : il n'y a aucune interdiction
au retour de Masmoudi. Il est parti de lui-même, faisant croire le contraire
à l'opinion arabe et internationale".
Masmoudi était trop habile pour ne pas sauter sur l'occasion : ce qui,
politiquement, compliquait passablement la situation. Car avant son retour,
il n'avait pas manqué de relancer la controverse en déclarant
: "Il faut encourager l'UGTT et Achour à travailler au resserrement
de l'unité nationale. L'UGTT est capable de promouvoir avec la Libye
une association basée sur la solidarité et la coopération
garantie par une base populaire qui la mette à l'abri des humeurs".
Exactement ce qu'il fallait pour convaincre Nouira que l'importun venait à
la rescousse d'Achour ; s'étonnant, par ailleurs, que le leader palestinien
Abou Iyad aille accueillir l'exilé à la passerelle. En fait, Masmoudi
cherchant le témoignage, avait sollicité expressément Abou
Iyad de venir l'accueillir à l'aéroport. A minuit, c'est le Premier
ministre qui me téléphona : "Alors, le complot de Masmoudi
a réussi ?" Je lui répondis que Masmoudi, à l'intérieur
du pays, serait beaucoup moins gênant qu'à l'extérieur,
et nous décidâmes de le mettre en résidence surveillée.
Reste que le moment était on ne peut plus mal choisi.
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