4 - Le jeudi noir : un affrontement inutile
" Le Jeudi noir "
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Les 13 et 14 décembre, la discussion qui suivit à l'Assemblée nationale montra que de nombreux députés, réputés pour leur sagesse, tels Habib Majoul, secrétaire général de l'organisation patronale, ou Taoufik Essid, président du syndicat agricole, redoutant l'engrenage de la violence, souhaitaient qu'on fît preuve de pondération et de mesure. Un peu isolé, Hassen Kacem, du PSD, tenta de relancer l'offensive contre l'UGTT : "Il faut que l'Etat fasse preuve de la plus grande rigueur et de la plus grande fermeté dans le châtiment des fauteurs de troubles. Le grand danger, ce sont les éléments étrangers qui se sont infiltrés dans les rangs de l'organisation syndicale pour propager des thèses de subversion et de destruction". Khereddine Salhi, membre de l'exécutif de l'UGTT, soucieux de ne pas donner prise aux critiques, prêcha au contraire la stabilité : l'organisation syndicale, affirma-t-il, "agit dans l'intérêt du pays, œuvre pour renforcer le régime, s'oppose à l'anarchie et à la violence".
Le 15, à l'issue de la discussion générale à l'Assemblée, on put croire que la balance penchait dans le sens de la conciliation. En présence d'Abou Iyad à la tribune des invités, le Premier ministre, résistant à toutes les pressions, dans un sursaut libéral, déclara : "L'UGTT, encore une fois, manifeste le caractère national de son action et de ses objectifs et l'importance du rôle qu'elle entend jouer dans l'édification du progrès (...) Les grèves, en dépit de leur côté négatif, comportent des éléments positifs. Elles montrent que la nation refuse, au fond d'elle- même, la rupture et le désespoir, qu'elle reste profondément attachée au dialogue et au compromis (...) La grève ne signifie pas un refus du régime. Elle ne traduit pas non plus une volonté de détruire les institutions. Elle est tout simplement une procédure légale, fruit d'un type de société que le pays a choisi".
Dans tout ce discours, pas un mot n'était prononcé contre qui que ce fût ; il s'agissait d'un appel réfléchi à la pondération qui, soutenu par une vraie volonté politique dans les deux camps, aurait pu, peut-être, éviter la tragédie.
Depuis plus de deux semaines, en effet, nous sentions l'effroi du Premier ministre. Pour ma part, je ne l'avais jamais autant eu au téléphone : je l'encourageais à agir pour déjouer toutes les pressions. Il voyait en moi et en quelques collègues libéraux un facteur d'équilibre politique. Notre efficacité, d'autre part, et même notre popularité le confortaient et le réconfortaient. Mes camarades au gouvernement et notamment Belhaj Amor, assidu auprès du Premier ministre, se relayaient auprès de lui.
Dans l'espoir d'un compromis de dernière minute, la grève des cheminots, prévue pour le lendemain, avait été ajournée au 19, après une initiative insolite de Nouira : une invitation à dîner chez lui, le 16 décembre, faite impromptu à Achour par un petit billet transmis en pleine séance de l'Assemblée.
Ce dîner avait pour prétexte d'entendre Abou Iyad qui, retour de Libye, nous ferait part de ses graves impressions et nous ferait prendre conscience des menaces qui pesaient sur la Tunisie. Cependant, le véritable enjeu était plutôt à l'intérieur, comme en témoignait la liste des invités. Outre Achour et Abou Iyad, le Premier ministre conviait Chatti, ministre des Affaires étrangères ; Abdallah Farhat, ministre de la Défense ; Sayah, directeur du parti ; le président de l'Assemblée nationale, Sadok Mokkadem, le sage observateur et moi-même, en tant que ministre de l'Intérieur. Bref, au plus haut niveau, tous les protagonistes de la crise étaient réunis...
Ce dîner de la dernière chance s'ouvrit dans une atmosphère étrange, comme si chacun cherchait encore son rôle. Nouira, d'emblée, fit tout pour détendre l'ambiance. On le sentait heureux de nous avoir réunis. Calmant son angoisse, il voulait croire que tous allaient se réconcilier et que l'intérêt du pays prévaudrait. Entrant dans le jeu, je fis de mon mieux, à table, pour dérider Farhat qui, blême, ne parvenait pas à abandonner sa raideur. Tout aussi livide, mais avec un sourire narquois, Sayah se sentait pris au piège et "se pinçait" pour ne pas se laisser surprendre, pour ne pas oublier sa stratégie. Tendus, eux aussi, Mokaddem et Chatti m'encourageaient des yeux. Achour, en revanche, habitué à la situation de "victime", semblait curieusement débonnaire. Quant à Abou Iyad, il s'employait à faire l'apologie de la Tunisie par rapport aux autres pays arabes. Malicieusement, dans un discours à double sens, il exposait les difficultés auxquelles se heurtait la direction palestinienne, pour mieux insister sur la cohésion qu'elle savait toujours, finalement, préserver face aux problèmes ou aux adversaires.
Au moment du café, un long silence mortel s'installa. Chacun s'attendait à une intervention du Premier ministre. Mais Nouira, le visage rouge, n'arriva pas à prononcer un mot. Comme dans tous les moments difficiles, sa panique prenait le dessus. Et c'est Achour qui, pour dissiper le malaise, choisit de prendre la parole. Il le fit calmement, mais maladroitement. Sans doute préparé par ses camarades, gêné aussi devant cet aréopage politique, et repris, de toute façon, par son instinct syndical, il confirma son exigence de négociations salariales dans une dizaine de sociétés d'Etat qu'on savait en effervescence. Surpris, Nouira réagit brutalement : "Vous voulez la faillite de l'Etat. Je n'ai pas trente milliards à distribuer !". Achour répliqua "candidement" qu'il se contenterait de trois milliards.
Et comme le dialogue menaçait de s'envenimer, Abou Iyad intervint. Grave, il commença par dire qu'à Tripoli "on s'interrogeait sur le sort de la Tunisie...". Puis, redisant son souci de ne pas s'ingérer dans nos affaires intérieures et feignant d'ignorer l'enjeu politique interne - qu'il connaissait parfaitement - il demanda quelques jours pour aider à la solution financière. Cela ne fit que compliquer les choses : le Premier ministre pouvait il accepter cette "aide" palestinienne ?
La discussion dégénérant à nouveau, j'intervins pour dire que le problème financier trouverait sa solution si le dialogue reprenait au sommet entre le gouvernement et l'UGTT et j'enchaînai en proposant, pour le lendemain, une rencontre entre une délégation syndicale conduite par Achour lui-même et une délégation gouvernementale présidée par Abdallah Farhat, l'un des principaux adversaires de la conciliation : c'était le seul moyen de l'impliquer et d'espérer une ultime prise de conscience face au danger.
Mais, flegmatiquement, le ministre de la Défense répondit : "Ce n'est pas mon domaine. Je suis demain à Kerkennah pour toute la journée". Soudainement, nous fumes tous choqués. Chatti et Mokaddem insistèrent. En vain. Nouira, lui, restait coi ; Sayah observait. Abou Iyad, après avoir presque supplié tout le monde, essaya de détendre l'atmosphère en racontant des anecdotes amusantes. Mais le cœur n'y était plus. Nous sortîmes les premiers, Achour, Chatti et Abou Iyad et moi-même, pensant que Nouira, souhaitant une solution, convaincrait Farhat, en privé, de présider la réunion du lendemain.
Pour contribuer à cette détente inespérée, je conviai les sortants à finir la soirée chez moi. Jusque tard dans la nuit, nous discutâmes de la gravité de la situation. Achour, après s'être défoulé, parut comprendre qu'il ne devait pas tomber dans le piège des "faucons". Et à la surprise, surtout d'Abou Iyad, il se lança dans un éloge de Nouira, son ancien avocat, escomptant qu'il saurait se débarrasser des extrêmistes du parti. Nous pensions que la rupture pouvait être encore évitée et nous encouragions Achour à poursuivre les négociations. On raconta bien après au Président que le "complot" avait continué chez moi et qu'on disposait d'un enregistrement accablant, lequel n'a jamais existé.
Le lendemain de ce fameux dîner, il fallut déchanter : Farhat était parti chasser le lièvre à Kerkennah, en hélicoptère. La commission, décidée la veille, fut alors conduite par le secrétaire général du gouvernement, Belhaj Amor, et le ministre des Affaires sociales, Ennaceur, qui n'avaient malheureusement reçu aucune instruction nouvelle leur permettant de réussir. Je compris que Nouira avait cédé aux pressions des durs : il n'avait même pas consulté Bourguiba, craignant, sans doute, de se faire reprendre encore une fois pour avoir témoigné de faiblesse.
Peut-être aurais-je dû saisir moi-même le Président : lui seul pouvait imposer la concorde, comme il l'avait toujours fait auparavant, dans les situations délicates. Mais peut-être était-il déjà trop tard. Depuis quelque temps, je sentais Bourguiba perplexe, tourmenté par une situation qu'il ne parvenait plus à maîtriser. Nouira, comme je le sus par la suite, en avait rejeté la responsabilité sur moi, lui disant : "Tahar ne marche plus" : ce qui préludait à mon limogeage.
Et en effet, je ne "marchais" plus dans cette logique de l'affrontement. Ce matin du 17 décembre, en apprenant la dérobade de Farhat, avec cette chasse au lièvre à Kerkennah (village natal de Habib Achour) quand le pays frôlait la catastrophe, je me convainquis, en tout cas, que seul un coup d'éclat pouvait encore sauver la situation. A l'Assemblée nationale, la discussion du budget de mon ministère m'en fournissait l'occasion. Je montai à la tribune et dans un discours improvisé, je situai les responsabilités avant d'appeler au dialogue et au compromis :
"Notre politique n'a jamais tendu à instaurer un ordre répressif. Mais il est certaines vérités qu'il convient de souligner et de rappeler en cette occasion solennelle (...) Les troubles qui se produisent, sporadiquement, sont surtout le fait d'éléments jeunes et même très jeunes, se recrutant notamment parmi les défaillants de l'enseignement, les chômeurs, les vagabonds, les angoissés, ces jeunes dont le nombre s'accroît démesurément dans tout le pays (...) Si nous ne tolérerons jamais que s'instaure le pouvoir de la rue, il n'est pas non plus dans les traditions de la Tunisie de traiter les citoyens par l'usage de la force et de la répression (...) Notre politique repose sur un dialogue franc et organisé entre toutes les forces de la nation, dans le cadre de la loi et de la solidarité nationale. Chaque Tunisien peut vivre et s'exprimer dans le cadre d'un Etat de droit. Le prestige de l'Etat est, avant tout, moral et ne se mesure pas à l'aune des méthodes musclées (...) La Tunisie est une terre de mesure, de pondération et non de déraison à propos de tout et de rien (...) Notre premier devoir est de maintenir et de consolider la fraternité entre tous les citoyens, dans l'intérêt supérieur de la nation (...) Le régime de Bourguiba est basé sur l'adhésion populaire et non sur la contrainte (...) Plus que jamais, la Tunisie est à l'heure des mutations. Cela exige de nous tous une adaptation, d'abord de nos mentalités, puis de nos structures et de nos méthodes d'action (...) Il faut affronter les difficultés avec intelligence et clairvoyance, faute de quoi nous tomberons dans la pire facilité, celle que nous avons toujours bannie jusqu'ici : c'est à dire l'affrontement, avec sa sinistre cohorte de séquelles".
[Nul n'avait oublié, sans doute, les propos du chef de l'Etat, le 24 juillet 1971, quand il prédisait déjà : "Cette population hétéroclite apportée par l'exode rural... constitue une masse facile à manœuvrer".]
A ma manière, je lui avais fait écho. Ecouté dans un grand silence, je fus vivement applaudi, puis chaleureusement félicité par les députés auxquels je me mêlai durant la suspension de séance. La plupart d'entre eux semblaient ébranlés. Un député - directeur adjoint du PSD - après un discret coup de téléphone dans le hall, lança l'idée de rédiger une pétition contre mon discours. Econduit par le président de l'Assemblée nationale, il renonça. Le budget de l'Intérieur fut approuvé à l'unanimité.
Mais les jeux étaient faits. Le 19 décembre, éclatait la grève des cheminots, qui avait été ajournée dans l'attente des résultats du dîner du 16 chez Nouira. Le 20, Achour réunissait le conseil national de l'UGTT pour lui faire part de l'échec définitif des négociations avec le gouvernement.
Nous sommes le 22 décembre. Avec l'accord du Premier ministre, je vais à Nice, pour 48 h, où je devais voir impérativement mes enfants étudiants. Le 23, à 11 heures mon secrétaire m'appelle au téléphone :
"On a investi le ministère. Le Premier ministre vient de vous remplacer par le ministre de la Défense.
Instinctivement, je réponds :
- C'est un coup d'Etat en blanc. Je rentre immédiatement.
Une heure plus tard, ma femme téléphone à son tour pour me mettre en garde :
- Il semble que quelque chose se prépare. Peut-être vaudrait-il mieux que tu ne rentres pas tout de suite". En fait, elle me transmettait le message des "comploteurs". Je réservai aussitôt ma place sur le premier vol possible et la rappelai pour lui indiquer mon heure d'arrivée, afin que nul n'en ignore...
A l'aéroport, je ne m'attendais pas à une réception très agréable. Je me trompais, j'eus droit à un accueil chaleureux. Sur instruction du Premier ministre, le salon d'honneur était ouvert. Les cadres de mon ministère, auxquels s'étaient joints quelques amis, avaient été autorisés à m'y accueillir. Le but, mon limogeage, étant atteint, il fallait calmer le jeu. Car, de toute évidence, la promptitude de mon retour a surpris : on avait escompté la prolongation de mon séjour à l'étranger, une sorte de dérobade. L'habituelle campagne de presse était déjà lancée : j'avais "tenté de déstabiliser le régime, il fallait frapper les déviationnistes et assainir les rangs du parti".
Une version supplémentaire de la règle, qui prévaut dans les pays totalitaires, et notamment dans le tiers monde : le pouvoir ou le tombeau. Et je ne m'y attarde pas. Rentré immédiatement chez moi, il m'intéresse davantage de savoir exactement ce qui s'est passé. Car le "coup" n'est pas totalement inattendu. Il conclut, ou du moins voudrait conclure, une longue crise qui éclata rapidement après mon départ. Dans ce contexte, j'avais commis l'erreur de m'absenter en un moment aussi crucial, mais je comptais que le Président, soucieux d'un équilibre même précaire, éviterait la crise politique et s'opposerait à toute aventure. Je pensais aussi que le Premier ministre, quoique influençable, aurait les réflexes immédiats de l'homme d'Etat et saurait arrêter le processus infernal en s'opposant à toute intrigue en mon absence.
En quelques heures, après mon retour, je découvre au contraire à quel point il s'est prêté à la machination. Les informations de mes collaborateurs, le témoignage direct d'un bon concitoyen Mahdaoui, Hassen Zouari, alors directeur de l'hotel Dar Jerba, et les confidences du palais présidentiel me permettent vite d'en reconstituer le puzzle. Dès le petit jour, ce 23 décembre, une réunion s'est tenue au domicile de Nouira, avec le directeur du parti, Sayah, le ministre de la Défense, Farhat, et son compatriote de Ouardanine, le gouverneur de Médenine. Rapidement, "l'affaire" est ficelée avec, pour pouvoir invoquer l'urgence, un prétexte grotesque : l'octroi, à la frontière, de visas d'entrée à cinq Libyens auxquels on prêtera les desseins les plus noirs touchant la sécurité du pays.
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