4 - Le jeudi noir :
un affrontement inutile
"
Le Jeudi noir "
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A 9 heures, Nouira se précipite
donc au palais de Carthage, exige et obtient, "pour une affaire très
grave" de parler immédiatement à Bourguiba, en tête-à-tête,
dans sa chambre à coucher. Et là, de lui expliquer qu'on ne peut
pas attendre une minute de plus car la sécurité personnelle du
chef de l'Etat et celle du pays sont en jeu. Pour preuve : le directeur du parti,
en visite à Médenine et le gouverneur de la région ont
intercepté un télex "suspect" du ministère de
l'Intérieur autorisant l'entrée, en Tunisie, de terroristes libyens...
Ebranlé par cette "révélation", Bourguiba pris
au dépourvu et toujours sensible aux problèmes de sécurité,
signe le décret déjà libellé, que lui tend d'une
façon pressante son Premier ministre. Lequel, sortant quinze minutes
plus tard, fonce directement vers le ministère de l'Intérieur
tout en appelant, de sa voiture, Abdallah Farhat pour lui confirmer que "l'affaire
est réglée". Celui-ci, en trombe, le devance devant la porte
du ministère.
Les médias, la télévision sont, eux aussi, convoqués
d'urgence et, vers 10 heures, c'est une petite foule qui se presse au ministère.
On fracture presque la porte de mon bureau, fermée habituellement en
mon absence. Puis, devant les cadres présents, le Premier ministre déclare
textuellement :
"Le Président m'a donné instruction de remercier M. Tahar
Belkhodja pour les services qu'il a rendus. L'alternance est la règle
dans l'exercice des responsabilités et Belkhodja sera appelé à
d'autres fonctions. Le ministre de la Défense, Abdallah Farhat, assumera
en même temps, à titre provisoire, l'intérim au ministère
de l'Intérieur".
Le lendemain, l'UGTT publie un communiqué mettant en garde le gouvernement
contre la dérive et la radicalisation.
Le 25 décembre, par des communiqués successifs à l'AFP,
au grand désarroi du Premier ministre, six de ses ministres annoncent
leur démission. Soit, outre Abdelaziz Lasram, ministre de l'Economie,
démissionnaire depuis la veille ; Habib Chatti, ministre des Affaires
Etrangères ; Mongi Kooli, ministre de la Santé ; Mohamed Ennaceur,
ministre des Affaires sociales ; Moncef Belhadj Amor, secrétaire général
du gouvernement et ministre chargé des relations avec le Parlement et
Ahmed Bennour, secrétaire d'Etat à la Défense.
Dans leurs déclarations à l'AFP, les ministres démissionnaires
déclarent qu'ils refusent de cautionner un processus de confrontation
et appellent à une reprise du dialogue. Chatti, notamment, se dit "convaincu
qu'une force quelconque, qui avait intérêt à rendre définitive
la cassure entre l'UGTT et le PSD, était à l'origine des événements".
C'était le sens d'une sorte de manifeste que nous avions, auparavant,
rédigé et signé tous ensemble au début de décembre
à l'attention du Président et qui devait être, le cas échéant,
publié. Mais nous avions renoncé à le faire pour ne pas
contribuer à mettre davantage Bourguiba en difficulté. C'était
une erreur, nous aurions dû aller de l'avant ; ce "manifeste"
aurait certainement réveillé bien des consciences.
Hélas, par son coup de force, croyant prévenir la crise en tranchant
dans le vif, Nouira, bien balloté déjà depuis quelque temps,
était tombé dans le piège : l'engrenage de la confrontation
s'était mis en marche entre des forces qui le dépassaient et qu'il
ne maîtrisait plus.
Le 26, Dhaoui Hannablia, un médecin du Kef, remplace Abdallah Farhat,
qui devait initialement rester au moins six mois. Celui-ci n'aura utilisé
son passage rapide que pour essayer de découvrir des "preuves".
Persuadé, comme d'ailleurs Nouira, d'être "écouté"
par mes soins - me jugeant trop bien informé - il a, dès son installation,
prié Bouslama, l'ex-directeur de la Sûreté - limogé
en même temps que moi - de lui fournir sur le champ la liste des écoutes
téléphoniques, pour seulement constater, effaré, l'inanité
de ses soupçons. On procèdera, en même temps, et sans plus
de résultats, à des investigations au palais de Carthage. L'ironie
de l'affaire est que le Président lui-même avait tenu à
faire enregistrer directement, "pour l'Histoire", ses entretiens avec
le président Nixon et Henry Kissinger. Puis, en accord avec son épouse
et pensant qu'au fond, tous ses propres dires étaient historiques, il
avait laissé fonctionner ces appareils. Ce pourquoi il m'emmenait toujours
dans le patio attenant à son bureau quand il voulait me donner des consignes
"secrètes".
Cependant, l'ambiance était lourde et les problèmes restaient
entiers.
Le 31, dans son discours de clôture à l'Assemblée, le Premier
ministre tente bien, in extremis, un geste d'apaisement et déclare :
"Je ne peux oublier tout le bien que le secrétaire général
de l'UGTT disait de ma contribution personnelle pour mettre en uvre la
politique que reflétait le pacte social (...) L'UGTT, notre centrale
syndicale nationale, est un élément essentiel de l'équilibre
de notre modèle de développement (...) Le gouvernement est convaincu,
plus que jamais, que le dialogue est la règle d'or de la communication
entre les groupes et les intérêts".
Mais au même moment, dans la rue, tout dément ses paroles. Au vu
et au su de tout le monde, les milices multiplient les agressions contre les
responsables du syndicat et perturbent leurs réunions. Habib Achour tente,
dès lors, de politiser la crise. Le 8 janvier, lors du conseil national
de l'UGTT, il annonce sa démission du bureau politique du PSD. Les autres
responsables syndicaux, membres du comité central, quittent le parti
et le conseil proclame la totale indépendance de la centrale à
l'égard des instances politiques.
Le journal Le Monde, du 8, puis du 10 janvier 1978, sous la signature de son
envoyé spécial, Daniel Junqua, publie sous le titre : "La
Tunisie entre la crispation et l'ouverture" deux articles décrivant
la situation avec l'objectivité qui a toujours caractérisé
ce journal et que redoutaient souvent les responsables.
Dans sa première chronique (8 janvier) intitulée : "Une opération
de commando", le journaliste écrivait :
"M. Belkhodja a été la victime de sa volonté de dialogue
et d'ouverture et notamment, de son refus de répondre, par la force,
aux revendications syndicales (...) Mais surtout, il multipliait dans toutes
les instances ses prises de position en faveur d'une politique de concertation
pour répondre aux changements sociologiques, culturels et économiques
que connaît le pays (...) Son éviction a mis, en tout cas, en évidence,
l'ampleur nouvelle du courant favorable dans le pays à une démocratisation
qui se manifeste, désormais, jusque dans les hautes sphères du
pouvoir (...)".
Dans son deuxième article (10 janvier) titré "Le poids des
syndicats" Daniel Junqua rapportait notamment :
"Pour le Premier ministre : (...) tout le mal vient de l'infiltration dans
les rangs de la centrale d'éléments douteux, de tenants attardés
de la lutte des classes (...) Pour le directeur du parti : il y a toujours eu
en Tunisie, à l'ombre du parti unique, des courants minoritaires que
nous n'avons pas voulu combattre comme on le fait dans les régimes militaires
: marxistes-léninistes, gauchistes, perspectivistes et même à
l'extrême droite des frères musulmans. Des dirigeants de l'UGTT
ont cherché à plaire à ces courants. Cela risque de conduire
à une centrale non responsable. Pour Achour : l'UGTT n'a pas de visées
politiques. Nous ne voulons pas dessaisir M. Nouira du pouvoir. Il est vrai
que notre centrale est largement ouverte à tous les courants. Mais ceux
qui y viennent acceptent de situer leur action dans un cadre strictement syndical
(...)".
Et Junqua de conclure ces articles :
"La récente élimination du bureau politique de MM Belkhodja,
Chatti et Kooli, partisans du dialogue avec les syndicats démontre, une
nouvelle fois, que les champions de la continuité ne sont pas prêts
aux concessions et au changement. Une autre orientation est encore possible,
dans la légalité, si le chef de l'Etat le décide. Le tout
est de savoir s'il en a encore les moyens (...)".
Le 9 janvier, je suis reçu par le Président :
"Encore une fois, s'exclame-t-il, tu commets des imprudences graves ! (...)
Pourquoi as-tu autorisé l'entrée de ces cinq Libyens interdits
de visa ? Je t'avais confié ma sécurité personnelle et
celle du pays".
Comprenant à quel point Bourguiba a été piégé,
je rétablis calmement, mais précisément et avec tous les
détails, la simple vérité : d'abord, j'étais à
Nice ; ensuite et surtout, si mes services ont accordé ces visas, c'est
parce que ces Libyens, des membres du conseil d'administration de l'hôtel
"Dar Jerba" venaient très banalement, participer à une
réunion avec leurs partenaires tunisiens. Enfin, sans m'appesantir sur
mon cas, je m'attache, avec force arguments, à décrire la gravité
de la situation du pays.
Je n'ai jamais vu Bourguiba blêmir autant. Interloqué, décontenancé,
il me demande d'aller tout raconter à Nouira. En même temps, par
deux fois, il met la main sur son téléphone, comme tenté
de le faire lui même. Assez pathétique, l'entretien a duré
près de quarante minutes et j'en sors réconforté. Le lendemain,
j'appelle le nouveau secrétaire général du gouvernement,
Othman Kechrid - un homme d'une probité exemplaire - qui occupa de mon
temps la même fonction à l'Intérieur. Il rapporta mes propos
au Premier ministre, qui lui reprocha amèrement ma rencontre. Mais le
mal était déjà fait...
Quant à moi, satisfait d'avoir pu, au moins, dissiper tout malentendu
avec Bourguiba et désireux d'échapper à une ambiance délétère,
je décide, le 10 janvier, de repartir pour Nice.
C'est dans cette atmosphère assez lourde que le Premier ministre se rend
discrètement, en "visite privée" à Paris. Il
est reçu, le 9 janvier à l'Elysée par le président
de la République Valéry Giscard d'Estaing, puis s'entretient,
le 10 janvier à Matignon, avec le Premier ministre Raymond Barre. Du
17 au 21 janvier, le chef d'Etat-major des armées françaises,
Guy Méry, accompagné d'une délégation militaire,
"effectuera une visite à Tunis, sur invitation de M. Abdallah Farhat,
ministre de la Défense".
Pour ma part, le 19 janvier,
le coup de téléphone d'un ami m'informe d'une réunion extraordinaire
du comité central, convoquée pour le 20. Je vérifie : aucune
invitation ne m'a été adressée, alors que j'en suis encore
membre. Intrigué, je rentre le soir même à Tunis. Et le
lendemain, je suis là, à la surprise générale, pour
découvrir que c'est la curée. La séance tout entière,
avait été prévue pour dénoncer le soi-disant "complot"
qui aurait été fomenté par moi-même et les six autres
ministres démissionnaires, en vue de déstabiliser le gouvernement.
Le trésorier du parti, Abdallah Farhat, descend aussitôt dans l'arène
:
"Le complot, s'exclame-t-il, est patent : depuis cinq ans, l'on assiste
à des excès de pouvoir du ministre de l'Intérieur (...)
: ce ministre qui va en Algérie, qui se rend plusieurs fois en Libye
sans qu'on sache ce qu'il y fait. Le ministre libyen de l'Intérieur,
qui est là depuis vingt jours, sans qu'on sache d'avantage ce qui se
passe". Puis il tente de dénoncer une collusion entre le ministère
de l'Intérieur et l'UGTT, avant de se perdre dans les méandres
des événements de Ksar Hellal.
Les premiers responsables à la direction du parti prennent la relève.
L'un d'eux félicite le ministre de la Défense pour "ses grandes
oreilles et ses grands yeux". Le second se lance dans une métaphore
baroque : "A Monastir, raconte-t-il, un rouleau compresseur tiré
par huit chevaux asphaltait une route. Un jour, malgré les coups de fouet,
les chevaux refusèrent de bouger (...) Nous avons, en main, un char de
l'Etat qui est bloqué à cause de quelques chevaux hérétiques.
Il suffit de les éliminer".
Le ridicule, on le voit, ne tuait plus. Avec mes camarades démissionnaires,
nous nous sentons tragiquement isolés quand, l'intervention inattendue
d'un monastirien, Slaheddine Ferchiou, sauve la situation : "Nous ne pouvons
entendre des choses aussi graves, observe-t-il, sans écouter les intéressés
et leurs explications".
Saisissant la balle au bond, je me lève et prends la parole. En trente
minutes d'un discours improvisé, je m'emploie à confondre mes
détracteurs. Je m'adresse d'abord au secrétaire général
du parti, Hédi Nouira : "Vous êtes ici le représentant
de Bourguiba, ne vous laissez pas entraîner. Vous savez bien que l'on
veut casser l'unité nationale. Cela ira très loin. Jusqu'à
maintenant, vous mainteniez l'équilibre entre les deux tendances que
vous connaissez bien : celle de la confrontation et celle du dialogue et du
compromis (...) Aujourd'hui, l'équilibre est rompu. Ne laissez pas sévir
le camp de l'affrontement et de la rupture".
Ensuite, je réponds au trésorier du parti, Abdallah Farhat :
"Vous savez personnellement, et plus que tous, le bienfait de mes visites
et de mes contacts avec nos voisins (...) Vous m'avez offert par l'intermédiaire
d'un ami commun, le maire de Tunis, un marché politique : une sorte de
hiérarchie successorale, Nouira-Farhat-Belkhodja : j'en étais
offusqué (...) Par ailleurs, en tant que ministre de l'Intérieur,
et dans le souci de sauvegarder les "secrets Sécurité et
Défense", mon obligation de réserve ne me permet pas d'aller
plus en avant...".
Puis j'affirme que le Président m'a retenu pendant quarante minutes,
contrairement au communiqué des services de la présidence. Enfin,
je démonte surtout le mauvais roman des cinq pseudo-terroristes libyens
et rapporte alors en détail, mon entretien avec Bourguiba et sa "stupeur"
en apprenant la vérité.
Les membres du comité central, ahuris, s'agitent, ne sachant quelle contenance
adopter. Beaucoup semblent tentés de m'applaudir, les autres sont mal
à l'aise. Le ballon des mensonges s'est dégonflé. Mes camarades
Kooli, Ennaceur et Belhadj Amor prennent à leur tour la parole et soutiennent
avec force détails leur action modératrice. Personne ne songe
à reprendre l'offensive : nous avions gagné la bataille.
Le comité central passait à un autre point de l'ordre du jour
comme si de rien n'était, avec sa nonchalance coutumière. La résolution
finale, élaborée comme d'habitude par un petit comité choisi
par la direction du parti, sera lue et applaudie devant le Président,
à Carthage, sans même avoir été entérinée
au préalable par les membres du comité central. Ce texte, reprenant
des accusations qui ne contribuaient guère à la détente
et contredisant les ouvertures faites par le secrétaire général
du parti, affirmait encore : "Le conflit UGTT-PSD réside dans le
désaccord sur les choix idéologiques et les modèles de
développement".
Nous devions l'apprendre par la suite, le coup semblait si bien monté
à ses instigateurs que notre arrestation était prévue à
l'issue des débats du comité central : un car de police attendait
à la porte du siège du parti pour emmener tous les démissionnaires
et moi-même chez le juge d'instruction. Nouira le confirmera plus tard
à Belhaj Amor, son ancien secrétaire général du
gouvernement : "Vous avez la chance, lui dit-il, que j'aie été
là. Plus de dix fois, on a voulu vous inculper". Rendons cette justice
à Nouira : de nature conciliante, il n'a pas versé dans la polémique
et n'a pas encouragé la curée. Il est vrai, d'ailleurs, que l'éclatement
de la crise l'aurait affaibli personnellement, alors qu'il résistait
depuis longtemps aux pressions de plus en plus vives qui s'exerçaient
sur lui. A l'issue du comité central, l'agence de presse (TAP) diffusait
: "Le masque est jeté. On veut renverser le régime. Les anarchistes
veulent donner au pays une nouvelle orientation communiste et baathiste".
Pour la direction du PSD : "il y avait une volonté claire du syndicat
de se substituer au parti et d'imposer une dictature du prolétariat".
Le climat social est alors à son paroxysme. Depuis quelques jours, des
incidents éclatent : à Tozeur, puis à Kasserine pour s'étendre
un peu partout dans le pays. L'UGTT, en présence du secrétaire
général de la CISL, Kersten, appelle à une "grève
générale d'avertissement" pour le 26 janvier.
L'UGTT avait expressément prévu une seule grève, pacifique,
et non des manifestations de rue - dans cette Tunisie où l'on ignorait
la pratique de démonstrations normales et ordonnées, après
concertation entre les organisateurs et la police -. Mais c'était compter
sans les frustrations des adhérents de l'UGTT, le désespoir des
exclus, la colère des chômeurs et des marginaux qui allaient saisir
l'occasion de se faire entendre par la violence ; et sans la volonté
d'en découdre qui animait certains responsables du parti, pressés
d'en finir avec ce bastion de l'UGTT, dont certains syndiqués s'excitaient
démesurément.
Connaissant l'atmosphère et craignant le pire, j'ai préféré,
quant à moi, gagner ma maison de Hammamet afin d'éviter d'éventuelles
provocations. Grâce à mon secrétaire, resté au ministère
de l'Intérieur, je peux suivre, d'heure en heure, les événements.
Et le pire, en effet, se produit. Déjà, la veille, le 25 janvier,
toutes les forces du pays, ont été mobilisées pour être
"dès l'aube" aux ordres des gouverneurs.
Le 26 janvier, dès le matin, par centaines, par milliers, des manifestants,
jeunes pour la plupart, venus de la périphérie de la capitale,
convergent vers la médina, vers les riches rues commerçantes du
centre ville, devant les ministères, dans les quartiers bourgeois du
Belvédère et de Mutuelleville. Presque tout de suite, vers 8 heures,
des voitures banalisées procèdent aux premières graves
provocations. Du coup, les jeunes dressent des barricades, brisent des vitrines,
mettent le feu à des bâtiments administratifs. La police est débordée.
A midi, Bourguiba signe l'ordre à l'armée d'intervenir. Toutes
les forces entrent alors en action dans la ville.
On dénombrera des dizaines ou des centaines de morts selon les sources
d'information. L'écrivain Mohsen Toumi [1] avancera : "Nos propres
estimations, à l'époque, recoupées par celles d'autres
enquêteurs, aboutiront à 200 morts au moins, et 1 000 blessés".
L'après-midi, le Président décrète l'état
d'urgence et un couvre feu qui durera près de trois mois. C'est ce qu'on
appellera : le "Jeudi noir", le jeudi le plus sombre de la Tunisie
indépendante, celui d'un affrontement bien inutile entre les forces vives
de la nation.
Pour un journaliste français : "c'était l'expression de la
colère et de la détresse des citoyens, qui n'oublieront jamais
le crépuscule du bourguibisme".
Abdelwaheb Meddeb, un autre écrivain tunisien conclura ainsi son article
[2] :
"On s'étonne à découvrir que le carnage du 26 janvier
1978 présente une scénographie répressive ressemblant à
s'y méprendre à celle qui se déploya un certain 9 avril
1938. L'événement, qui confirmait l'entrée du Néo-Destour
dans l'histoire, le 9 avril 1938, se projette sur l'événement
qui prélude à sa sortie de l'histoire, le 26 janvier 1978 (...)
Dans les deux cas, un processus politique échappait à l'autorité
du moment. Allant crescendo, il fallait en briser l'élan".
[1] La Tunisie de Bourguiba
à Ben Ali, PUF,1989.
[2] Les Temps modernes, avril 1978.
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