5. - LE KEF et le rêve unitaire

 

La décennie 70, mouvementée sur le plan intérieur, ne l’a pas moins été sur le plan extérieur. Deux rencontres historiques avec nos deux voisins, l’Algérie et la Libye, celle du Kef en 1973 et celle de Djerba en 1974, ont failli changer le sort de notre pays et sans doute celui du Maghreb. Dans les deux cas, se sont trouvés mis à l’ordre du jour des projets de rapprochement, voire d’union politique et économique visant à façonner de manière irréversible le destin de toute la région. Dans l’un et l’autre cas, par improvisation et précipitation, ces projets à première vue séduisants, n’ont abouti qu’à faire ressortir la difficulté d’une démarche seulement politique qui, pour être fructueuse, eût dû être sagement progressive.

Bien que le contexte historique ne soit pas comparable, l’exemple européen peut être ici de quelque enseignement. Quand le général Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer décidèrent, en 1963, de tourner résolument la page d’une hostilité séculaire pour affronter en commun l’avenir et construire sur ce socle central de l’entente franco-allemande, une Europe pacifique, ils faisaient prendre à l’histoire du continent un tournant décisif. Mais ils s’y engageaient sans se dissimuler aucun problème et dans le respect sourcilleux de la personnalité de chaque nation.

Le Maghreb, tout comme l’Europe, avait sans doute besoin d’une secousse comparable, notamment dans sa composante algéro-tunisienne. La décennie 50 avait été, pour notre région, celle d’une lutte généralement solidaire contre la colonisation ; la décennie 60, celle de la consolidation des indépendances. Reste que des malentendus, des dissonances, des dérapages sans doute inévitables, n’en avaient pas moins émaillé nos rapports pendant la décennie 70. Et comme dans le même temps, les impératifs du voisinage et la pression des réalités militaient pour une coopération accrue, de franches clarifications se révélaient nécessaires.

Laissant aux historiens le soin d’analyser, en détail, les problèmes régionaux qui surgirent durant ces décennies, je me contenterai, pour ma part, de dire comment j’en ai vécu les principaux épisodes. Et d’abord celui du 12 mai 1973, au Kef, la grande ville austère du nord de la Tunisie, près de la frontière algérienne, quand deux chefs d’Etat, Habib Bourguiba et Houari Boumediene, faillirent forger une sorte d’entité algéro-tunisienne. Mais pour bien comprendre l’événement et ses suites, il faut faire un bref historique de nos rêves unitaires, de nos espoirs et de nos désillusions.
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