5. - LE KEF et le rêve unitaire

" La conférence de Tanger "

 

C’est à Paris, haut lieu de formation des cadres de nos deux pays, qu’en 1926, fut créée l’Etoile nord-africaine par le “patriarche” algérien Messali Hadj. Un an plus tard, naissait l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA), toujours sise au célèbre 115 du boulevard Saint Michel. Ses statuts proclamaient notamment : “L’Afrique du Nord, unie et indivisible, est une nation qui doit rester une nation pour l’éternité”.

Vingt ans après, précisément le 9 décembre 1947, sera fondé au Caire le bureau du Maghreb arabe, animé par les états-majors nationalistes réfugiés dans la capitale égyptienne : l’émir Abdelkrim El Khatabi et Allal el Fassi pour le Maroc, puis Bourguiba et Habib Thameur pour la Tunisie, bientôt rejoints pour l’Algérie par Mohamed Khider et Chedli Mekki.

Dès 1946, sur le plan syndical, lors de la fondation de l’UGTT, Ferhat Hached avait appelé à la création d’une Fédération syndicale nord-africaine. Mais ce sont les organisations estudiantines, notamment l’UGET — créée en 1952 et basée à Tunis, mais dont le gros des effectifs était en France — rejointe, en 1955, par l’Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) puis en 1956, par l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM) qui allaient organiser le débat politique entre les jeunesses intellectuelles des trois pays, avec le monde étudiant et les mouvements libéraux en Europe.

Ainsi, le 10 novembre 1957, à la Bourse du travail de Tunis, j’eus le privilège de présider un colloque organisé par l’UGET et l’UGEMA. Pour la première fois, depuis le début de la guerre d’Algérie, une rencontre réunissait des nationalistes algériens et des Français libéraux : Ahmed Boumendjel et Franz Fanon face à Jean Dresch, professeur à la Sorbonne et Henri Montety, un journaliste libéral. Le parti Néo-Destour était représenté par Mahmoud Maamouri, responsable de la jeunesse destourienne. Dès lors, la cause algérienne sera au centre de l’activité internationale des organisations estudiantines maghrébines, dont les dirigeants — militants éprouvés — seront de hauts responsables politiques à l’aube de l’indépendance de leur pays.

Le 27 avril 1958, s’ouvrait à Tanger la première conférence des partis nationalistes nord-africains : l’Istiqlal marocain, le Néo-Destour tunisien et le FLN algérien. Je faisais partie de la délégation tunisienne, aux côtés de Bahi Ladgham, Taieb Mhiri, Ahmed Tlili et Allala Belhaouane. Je pensais l’être en tant que secrétaire général de l’UGET. Ce n’était pas le cas, aucun dirigeant des autres organisations nationales ne figurant dans notre groupe. Bien après, j’appris que Bourguiba, personnellement, m’y avait fait adjoindre à la dernière minute.

La délégation marocaine comprenait les trois leaders de l’Istiqlal avant sa scission : Allal el Fassi, Ahmed Balafrej et Mehdi Ben Barka. L’Algérie, pour sa part, était représentée par Ferhat Abbas, Abdelhamid Mehri, Ahmed Boumendjel et surtout Abdelhafid Boussouf : “l’homme fort de l’Intérieur” qui apparaissait alors en public pour la première fois, tandis que près de cent cinquante journalistes internationaux couvraient l’événement. Après la réception protocolaire à Rabat par le roi Mohamed V — au style de patriarche, à la fois raisonnable et prophétique — la conférence fut présidée, durant ses quatre jours, par Allal el Fassi, Mehri en étant le porte-parole. Au nom du Maroc, Balafrej, implicitement soutenu par Ladgham, tenta de relancer les bons offices tuniso-marocains, déjà refusés par la France, en 1957. Cécité historique ! Car l’alternative était là : ou ces bons offices, ou l’internationalisation du problème.

Les résolutions finales, lues par le tunisien Belhaouane, déplorèrent que la France ait repoussé la médiation de Mohamed V et de Bourguiba, recommandèrent la constitution d’un gouvernement algérien et affirmèrent que “la forme fédérale était celle qui répondait le mieux aux réalités des trois pays”. Les congressistes proposèrent l’institution d’une assemblée parlementaire du Maghreb, issue des assemblées nationales du Maroc, de la Tunisie et du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA). L’on prévit, en attendant, la création d’un secrétariat permanent de la conférence.

Le 2 mai, ce fut notre retour à Tunis dans l’enthousiasme populaire. Le 4, je fis partie de la délégation commune chargée de présenter ces résolutions au roi Idriss de Libye, à Tobrouk, où le souverain était en période “d’abstinence et de prière”. Le vieux monarque barbu aux épaisses lunettes, figure vénérable, écouta la lecture des résolutions et nous répondit que “la Libye, pays charnière entre le Maghreb et le Moyen Orient, appuiera toutes les démarches pour l’indépendance de l’Algérie et le bien de la région”. Nous nous étions attendus à un peu plus de ferveur dans l’adhésion...

Revenus à Tripoli, je m’évertuai, mais en vain, à décider un vieil ami d’enfance Abdelaziz Chouchane à rentrer en Tunisie, qu’il avait quittée pour “youssefisme”. J’avais été renvoyé, en avril 1950, avec lui et un autre camarade, Mongi Belgaied, de l’internat de Sadiki : nous avions été des “meneurs” ayant incité les internes du collège à s’associer pendant 24 heures à la grève de la faim des étudiants de l’université théologique La Zitouna. Les dignitaires religieux et notamment l’éminent Fadhel Ben Achour — revenu auréolé du Caire — avaient organisé la manifestation pour rappeler l’importance politique de l’organisation étudiante zitounienne : “La voix de l’étudiant”, dans la lutte contre le protectorat.

[Bourguiba n’avait jamais accepté leur “intrusion”. Du Caire, il écrivait déjà, en mai 1951, à Salah Ben Youssef :

Le problème zitounien est en train d’évoluer dans une direction dangereuse. La question de Tahar Ben Achour, de Fadhel Ben Achour, de la Grande Mosquée me donne des soucis (...) C’est pourquoi, j’ai essayé de neutraliser, voire de conquérir Fadhel Ben Achour, en vue de priver le clan religieux de la seule tête pensante et agissante qu’il possède en Tunisie”.]

Dès l’indépendance, l’enseignement à la Zitouna sera supprimé ; son organisation estudiantine, (La Voix de l’Etudiant) rejoindra l’UGET. Cependant, Fadhel Ben Achour sera le premier doyen de la Faculté théologique et gardera l’estime et la considération de tous pour son nationalisme politique, son érudition et son savoir théologique.
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