1. - BOURGUIBA : le Jugurtha qui a réussi
Le Combattant suprême”
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De Habib Bourguiba, je veux d'abord retenir quelques images qui me paraissent le définir dans tout ce qu'il a d'emblématique et de charismatique.
C'est à Mahdia que j'eus l'occasion, pour la première fois, d'apercevoir le chef du Néo-Destour[1]. Nous étions en août 1950, et j'avais 19 ans.
Mahdia, ma ville natale, est un beau port de pêche du Sahel tunisien, un lieu chargé d'histoire, qui n'aura cessé d'en modeler le visage. A sa situation côtière privilégiée, Mahdia - ou Jemma - doit d'avoir été, de 126 à 57 avant Jésus-Christ, un comptoir phénicien, puis romain, avant d'être vraiment fondée en 912 par le premier calife chiite et fatimide, Obeid Allah El Mehdi, devenant ainsi la première capitale du monde musulman, véritable espace de tolérance jusqu'en 972. Occupée au XIIème siècle par les Normands de Sicile, reconquise en 1159 par les Almohades, vainement assiégée en 1390 par les croisés anglo-français du duc de Bourbon - qui en parlait comme de cette "forte ville d'Auffriqué" - Mahdia, ou Cap Africa, fut prise au XVIème siècle par le corsaire Dargouth (Dragut) qui en fit son repaire. Puis les Espagnols, en 1550, s'en emparèrent et ne l'évacuèrent un quart de siècle plus tard qu'après en avoir démantelé les fortifications pour laisser la place, en 1574, à Sinan-pacha, le Turc. Aujourd'hui, l'on n'y retrouve pas moins l'emblème des Fatimides : le lion et l'arbalète, tandis qu'une galère grecque, coulée au large durant le premier siècle, fait du site l'une des plus riches sources de l'archéologie sous-marine.
Habib Bourguiba, à Mahdia, reprenait donc, en 1950, fébrilement contact avec le pays au terme d'un séjour de quatre ans au Caire. Quelques mois auparavant, pendant les vacances de Pâques, j'avais assisté à Sousse à la visite exceptionnelle de Lamine bey. L'accueil populaire fait au monarque, les vivats qui montaient vers lui au nom de l'indépendance, nous faisaient croire à un accord complet entre le Bey et Bourguiba. En fait, certains pensaient plutôt faire du souverain un rempart contre le Néo-Destour.
Le Combattant suprême ne pouvait pas prendre un tel risque. Aussi, pendant près de quinze jours, avait-il entrepris de parcourir le Sahel de long en large, d'en visiter tous les coins et recoins, les villes, les villages, dont Mahdia où il arrivait ce 15 août. A Djebel-Bekalta, je me faufilai dans la foule, au grand soleil. Le cortège apparut, précédé par de vieilles motos, par des camions bondés d'habitants de tous âges, dans un vacarme assourdissant qui annonçait la fameuse vieille voiture Citroën du héros. Coiffé de son célèbre tarbouch écarlate, le Combattant suprême fut ovationné par la foule qui bouscula tout sur son passage dans un désordre dangereux. Ebahi, muet d'émotion, poussé et repoussé par tout ce monde en transe, je fixai intensément ce héros : le "Zaïm"(leader). Je le vis murmurer quelques mots à ses connaissances, puis le cortège s'ébranla de nouveau en direction de Mahdia. Il fallut près de deux heures pour couvrir les quinze kilomètres qui nous séparaient de la ville. J'étais blotti, à moitié étouffé, dans la cabine d'un camion où nous nous entassions à cinq ou six.
[Et soudain, durant le parcours, bouleversé par cette folle ambiance, je me remémorai le grand défilé de protestation de la population Mahdaoui, douze ans auparavant, le 9 avril 1938[2], quand les manifestants, sortant de Bab Zouila (porte de la ville), se dirigeaient vers la mosquée des Fatimides aux cris sans cesse répétés de "Allah est grand". Quel émoi ! Cette marche cadencée, cette formule scandée d'une seule voix ! J'avais alors 7 ans. Je courus chez moi, à quelques centaines de mètres, pour dire à ma mère que j'avais vu mon oncle Salem dans le défilé. Ahurie, elle m'enferma à double tour.]
Au-delà du souvenir personnel, ces épisodes illustrent déjà l'exaltation nationaliste du peuple tunisien dans sa profondeur et sa communion spontanée avec son leader.
La deuxième image de Bourguiba est entrée dans la légende, un moment figé en hagiographie. Le 1er juin 1955, le Combattant suprême revenait triomphalement en Tunisie après tant d'années d'emprisonnement et d'exil forcé. Arrivant de Marseille, le paquebot Ville d'Alger accosta à La Goulette. Bourguiba, lentement, tout seul, s'avança vers la passerelle, agitant de son bras levé un grand mouchoir blanc pour saluer son peuple, dont il redoublait l'émotion en essuyant ostensiblement ses larmes. Nous fûmes des centaines de milliers à l'acclamer, interminablement, dans un immense délire.
Si je rappelle cette journée mémorable, ce n'est pas seulement pour l'émoi que j'éprouve à son souvenir, quarante ans plus tard, mais c'est parce qu'elle comporte un arrière-plan politique puissamment significatif de la personnalité de l'homme qui allait bâtir la Tunisie moderne.
Près de vingt ans auparavant, le 8 juillet 1937, une scène comparable avait déjà eu lieu. A bord du vapeur Gouverneur Jonnart, Cheikh Thalbi, une grande figure nationaliste du parti Destour - et l'un de ses fondateurs en 1920 - avait débarqué de la même façon à La Goulette, en agitant aussi un grand mouchoir bleu. Bourguiba qui avait - trois ans plus tôt - fait dissidence et fondé le Néo-Destour, l'attendait au bas de la passerelle. Et le tableau l'impressionna tellement qu'il tint, son heure venue et sans le dire à personne, à le reproduire à son propre retour (1er juin 1955). Non sans le perfectionner, car à la différence de son "prédécesseur", c'est à cheval, majestueusement, qu'il fendit la foule, en cavalier accompli. [Il devait sa prestance aux cours d'équitation que le président du Conseil, Edgar Faure, lui avait, peu avant, organisé à Paris dans le plus grand secret, en pleines négociations].
Du même coup, cette scène en 1955, allait effacer celle de 1937 dont il ne faut pourtant pas oublier l'épilogue. Car ce Cheikh Thalbi, que Bourguiba saluait à La Goulette comme "le grand leader, le père de la renaissance tunisienne"- quoique d'origine algérienne puisqu'il descendait du marabout d'Alger, Sidi Thalbi - ne pouvait vite, en représentant tout à la fois le "Vieux-Destour" et l'idéologie de "l'arabisme", qu'apparaître comme un rival. Thalbi allait le confirmer, dès le 11 juillet, en rassemblant plus de dix mille auditeurs au Gambetta Park (Avenue Mohamed V). Le 25, il présidait encore une grande réunion au cinéma Mondial en présence du Cheikh Ben Badis, président des Ouléma d'Alger.
Pour le "Combattant suprême", il ne pouvait y avoir deux hommes providentiels. Bourguiba pensait que Thalbi, se rendant à l'évidence, rejoindrait le Néo-Destour et son leader. Cela n'advenant pas, il fit escamoter la réunion de conciliation prévue entre les délégations du "Vieux" et du "Néo"-Destour, puis s'employa à faire perturber les rassemblements publics de son adversaire Thalbi, raillé par les partisans du Néo-Destour comme le "cheikh tomate" (à cause de celles qu'on lui jetait dans ses réunions). A Mateur, les affrontements firent même des morts et des blessés. S'imposant comme le seul leader, Bourguiba venait de rejeter définitivement de son long combat le sceau du nationalisme unitariste arabe et anti-occidental.
En novembre 1937, trois mois à peine après cette éviction de cheikh Thalbi, le Combattant suprême s'expliquait ainsi en grand stratège, lors du deuxième congrès du Néo-Destour :
"L'indépendance ne se réalisera que selon trois formules :
1/ une révolution populaire, violente et généralisée, qui liquidera le protectorat.
2/ une défaite militaire française au cours d'une guerre contre un autre Etat.
3/ une solution pacifique, à travers des étapes, avec l'aide de la France et sous son égide.
Le déséquilibre du rapport des forces entre le peuple tunisien et la France élimine toutes les chances d'une victoire populaire. Une défaite militaire française n'aidera pas l'indépendance, parce que nous tomberons dans les griffes d'un nouveau colonialisme. Donc, il ne nous reste que la voie de la délivrance pacifique sous l'égide de la France".
Analyse évidemment remarquable, ne serait-ce que par la prescience dont elle témoignait et qui le conduira vingt ans plus tard à la victoire, après lui avoir permis d'éviter les pièges de la guerre à outrance. [Son orientation fut d'ailleurs encouragée par le roi Ibn Séoud qui lui conseilla la politique des étapes lors de son séjour, en 1948, en Arabie Saoudite].
De même qu'en 1937, le Combattant suprême aura en 1942 une vision prophétique de la fin de la guerre.
En Tunisie, comme en d'autres pays colonisés, certains nationalistes, dans la tourmente du conflit, avaient cru pouvoir jouer sur la victoire des puissances de "l'Axe". Lui, au contraire, dès août, déjà convaincu de l'issue de la guerre, écrira du fond de sa prison à Habib Thameur, alors directeur du parti, pour définir clairement sa position :
"L'Allemagne ne gagnera pas la guerre et ne peut la gagner. Entre les colosses russe et anglo-saxon, qui tiennent les mers et dont les possibilités industrielles sont infinies, l'Allemagne sera broyée comme dans les mâchoires d'un étau irrésistible (...) L'ordre vous est donné, à vous et aux militants d'entrer en relation avec les Français gaullistes en vue de conjuguer notre action clandestine (...) Notre soutien doit être inconditionnel. C'est une question de vie ou mort pour la Tunisie".
Par ce coup de maître - auquel il ne manqua pas, durant ses luttes ultérieures, d'assurer le maximum de publicité - il se démarquait de la collaboration de certains militants, et échappait au sort du nationaliste Moncef bey, déposé en mai 1943 par le maréchal Juin sous l'accusation - mensongère - d'intelligence avec les Germano-Italiens, qui avaient occupé son pays six mois plus tôt, avec la complicité de l'amiral Esteva, Résident général, représentant le gouvernement de Vichy.
Jean-François Deniau[3] rapporte ce que Bourguiba lui dit lors d'une "conversation en tête à tête" :
"Les Allemands ont eu l'idée d'une manœuvre psychologique assez brillante : libérer Bourguiba mais pas directement par les Italiens et Mussolini assurerait son retour triomphal à Tunis (...) C'était quand même très tentant. Je gagnais dix ans ! Bien sûr, il y aurait un Italien à mes côtés, un Allemand devant ou derrière (...) La libération ne doit pas être du côté des battus. J'ai refusé".
Le 31 juillet 1954, on le sait, le président du Conseil français, Pierre Mendès France, dans une démarche théâtrale, se rendit à Carthage pour offrir à Lamine bey un statut d'autonomie interne permettant la constitution d'un gouvernement tunisien.
Et Bourguiba qui - transféré quinze jours plus tôt de l'île de Groix au manoir de La Ferté, à une centaine de kilomètres de Paris - a été discrètement informé, réagit aussitôt par un communiqué où il rappelle que "l'indépendance reste l'idéal du peuple tunisien", mais que les propositions du président Mendès constituent, dans cette voie, "une étape substantielle et décisive". En ces deux formules se traduit toute une stratégie politique : l'intransigeance sur l'objectif et l'acceptation de tous les détours pour l'atteindre. En privé, Bourguiba ira même plus loin, qualifiant avec admiration de "putsch" l'éclat politique de Mendès France, et de "coup de génie" son idée de lui associer le fort peu libéral maréchal Juin.
Mais c'est précisément - toute ambition personnelle mise à part - ce que ne pouvaient ni comprendre, ni admettre les nationalistes les plus extrêmes, dont la crainte du "néo colonialisme" dissimulait, en fait, un manque de confiance dans la dynamique de leur propre combat. Leur chef de file, Salah Ben Youssef, considérant l'autonomie interne comme "un pas en arrière", faisait appel aux sentiments viscéraux de l'arabisme et du nationalisme du peuple tunisien et préconisait la guerre commune de tous les pays du Maghreb contre la France.
J'assistai, le 9 octobre 1955, à son discours sur le perron de la mosquée de la Zitouna[4], en présence du fils de Lamine bey, Chedli, à qui il avait promis de modifier la loi successorale en sa faveur. Je retrouvai, non sans gêne pour les uns et les autres, les dirigeants de la fédération du parti de Tunis-capitale, trois de nos professeurs du collège Sadiki[5], certains dignitaires religieux. Ben Youssef, enflammé, jouait merveilleusement avec la corde sensible du Tunisien exalté. La frénésie de l'assistance était générale et les hésitants pouvaient être influencés par son engouement pour le nationalisme pur et dur, une lutte maghrébine commune, une solidarité arabe sans faille. Le 12 octobre, Salah Ben Youssef fut exclu du parti : mesure qu'il n'accepta nullement.
Dès le 17, le chef d'Etat égyptien, Gamel Abdel Nasser apporta publiquement son soutien à Ben Youssef. La présence, le 18 novembre, de Ahmed Hassen Bakouri, ministre des Habous (biens indivis), spécialement mandaté du Caire au rassemblement youssefiste au stade Géo André (stade Zouiten), porta à son comble l'exaspération de Bourguiba et de ses camarades du parti.
Le destin, un moment parut hésiter ; mais devant la tournure sanglante de la crise, l'establishment politique se rassembla autour du Combattant suprême. Le congrès du Néo-Destour (novembre 1955 à Sfax) fit le reste. Habib Bourguiba qui, à aucun moment, n'avait douté de lui-même, l'emporta donc. Mais la "défection" inattendue de son peuple l'avait secrètement blessé. Et il ne le pardonnera jamais, ni à Ben Youssef, ni à Nasser.
Au cours de sa lutte politique, outre sa rivalité viscérale avec le secrétaire général du parti, Salah Ben Youssef, le Combattant suprême aura des problèmes avec la plupart de ses premiers compagnons : Bahri Guigua, Tahar Sfar, Sliman Ben Sliman, Mahmoud Materi, Chedly Khalladi... Ils s'accordaient tous sur l'objectif de l'indépendance, mais certains auront moins de témérité ou de courage politique. Bourguiba ne manquera pas dans ses discours de vilipender à l'excès "les défaillants" : ces critiques, durement ressenties par les vieux militants, étaient mises par ma génération sur le compte de différends personnels. Le Combattant suprême, en les dénonçant, écrivait "son" histoire. Cependant, il faut convenir que le combat tunisien de libération, sauf pendant la courte parenthèse youssefiste, n'a pas été à l'image des mouvements révolutionnaires et d'indépendance dans d'autres pays du Tiers-monde où les factions s'entre-tuaient et où la révolution dévorait ses enfants.
Après l'indépendance, en 1957, une autre image assez significative du comportement politique de Bourguiba s'impose à moi dans ce qu'on pourrait appeler sa gestion du pays et des hommes.
Le 8 juillet, au siège de l'UGET (Union générale des étudiants de Tunisie), rue Saint Charles (rue Bach Hamba), Bourguiba grimpe rapidement les quatre étages de cet immeuble sans ascenseur. Le matin seulement, il nous a fait aviser par son secrétaire particulier qu'il viendrait l'après-midi même "inaugurer" nos nouveaux locaux.
Ce qui ne manque pas de sel, puisque nous y sommes installés en fait depuis plusieurs mois, après avoir été expulsés, sur ordre de Bourguiba lui-même, de notre siège précédent à Bab Souika, qui avait été naguère le bureau de "maître Bourguiba, avocat", devenu le siège du Néo-Destour pendant la résistance. Sept mois auparavant, en janvier, nous nous étions entendus signifier par le directeur du parti, Abdelmajid Chaker - naguère secrétaire général de l'UGET - que nous n'en étions plus dignes. Le lendemain, nous fûmes brusquement convoqués au palais du gouvernement. Bourguiba, nous recevant debout, nous reprocha durement une "dérive politique" qui nous ôtait tout droit à ce bureau : "apanage du Néo-Destour et qui portait l'honneur de la Résistance".
En fait, Bourguiba savait certainement les visites que le secrétaire général de l'UGET, Hafed Tarmiz et moi-même rendions à Ahmed Ben Salah, l'ex-secrétaire général de l'UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) après son limogeage de l'organisation. Il reprochait surtout à notre commission administrative d'avoir pris position contre la scission syndicale à l'UGTT et de persister à critiquer son gouvernement.
Bourguiba s'en était déjà pris à l'UGET, l'année précédente, le 27 décembre 1956, dans son discours de Mellassine, un faubourg populaire de la ville de Tunis :
"Il faut éviter de susciter des rancunes, de semer des germes de division sous couvert de doctrines et de principes étrangers, que nous serions mal inspirés de vouloir appliquer à notre pays (...) Certaines motions auraient reproché au gouvernement une politique libérale en matière économique (...) où "des poissons dévorant d'autres poissons et les non nantis passés de vie à trépas" (proverbe tunisien) : ce n'est pas le cas en Tunisie".
Bourguiba répondait alors à notre motion générale. Il voulait donner un coup dans "cette fourmilière" : nous disait un de ses collaborateurs. En effet, notre organisation estudiantine était forte et autonome : son indépendance, ses finances et son action étaient scrupuleusement contrôlées par la commission administrative, composée dans sa majorité par des membres de la fédération de Paris, où se trouvaient presque tous nos étudiants. L'UGET groupait toutes les sensibilités, ses motions étaient progressistes, se distinguant par leur indépendance de l'euphorie généralisée de toutes les autres organisations socio-professionnelles.
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