1.
- BOURGUIBA : le Jugurtha qui a réussi
“Le Combattant suprême”
Le 8 juillet 1957, nous y accueillons donc Bourguiba qui s'installe ostensiblement
dans le fauteuil du secrétaire général, nous fait asseoir
cette fois devant lui et nous fait une scène de charme et de sollicitude
extraordinaires. Puis nous nous dirigeons tous à pied pour quelques centaines
de mètres, sous les vivats de la foule, jusqu'au cinéma Le Palmarium,
où l'UGET ouvrait la "Semaine de l'étudiant". La salle
était comble ; elle salua frénétiquement l'arrivée
inopinée de Bourguiba, qui n'était alors que chef du gouvernement.
Aussitôt assis, il me demanda si j'allais prendre la parole. Etonné,
je répondis que le secrétaire général Tarmiz allait
ouvrir la "semaine".
Bourguiba voulait manifestement "récupérer" notre organisation
estudiantine. Il exprima dans un long discours sa confiance dans notre mouvement
et s'étendit longuement sur l'historique de son passé d'étudiant
militant à Paris. Il nous recommanda de délester le sigle UGET
- VE (Voix de l'étudiant) de sa deuxième particule - qui désignait
l'organisation des étudiants de la Zitouna - et d'unifier ainsi le monde
étudiant. Il n'oublia pas pour autant de nous rappeler à "notre
devoir nationaliste" : "Certains font des erreurs politiques que les
peuples payent après très cher (...) Aujourd'hui, certains pensent
que la Russie peut donner beaucoup aux jeunes pays du Tiers- monde. Je vous
dis que cette doctrine est fallacieuse et contraire aux règles démocratiques
dans le monde moderne".
A la fin de la réunion, Bourguiba s'attarda ostensiblement devant l'assistance
à me dire sa confiance personnelle. J'en fus surpris, mais subjugué.
Au congrès de l'UGET, le 20 août, les étudiants reprocheront
implicitement à Tarmiz d'avoir fait un choix politique personnel vis-à-vis
de Ben Salah alors que l'organisation n'avait adopté qu'une position
de principe contre la scission syndicale. Soutenu par les puissantes fédérations
de Paris et du Moyen-Orient, contre le candidat favori du parti (Mohamed Amamou),
je fus élu secrétaire général de l'UGET par mes
pairs de la nouvelle commission administrative, et cet épisode allait
être le point de départ de ma vie politique.
Je n'entends pas ajouter ici une biographie de Bourguiba à celles qui
existent déjà ou que de futurs historiens écriront un jour.
Pas davantage n'ai-je l'intention de n'évoquer sa figure qu'en fonction
de mon itinéraire personnel. Mais à travers l'un et l'autre, nécessairement
liés dans un système personnalisé à l'extrême,
je voudrais précisément, à partir de mon expérience,
étant donné les postes-clés qu'il m'a été
donné d'occuper, évoquer le fonctionnement du système Bourguiba
au long des trente premières années de l'indépendance.
Le problème, avec Bourguiba, est que cette certitude de son destin, si
elle l'inspirait dans les moments difficiles, le faisait aussi glisser naturellement
vers l'autoritarisme et un certain cynisme dans ses rapports avec les hommes.
Ce fut la privatisation de l'Etat, l'asservissement de ses structures et l'alignement
des organisations de la société civile.
Tout au long de son règne, Bourguiba a cherché à faire
adopter par tous son modèle de pensée, à inculquer les
valeurs auxquelles il croyait : le tout imprégné cependant de
modernité, et s'exerçant dans le cadre de l'adhésion sinon
de la discipline. C'était "le bourguibisme" qu'il voulait imprimer
dans les esprits, c'était "l'école bourguibienne" qu'il
voulait instituer.
Sûr de son pouvoir de séduction, il l'avait, petit à petit,
perfectionné en se créant toute une gestuelle qui ne devait rien
aux "conseillers en communication" et autres publicitaires. Il savait,
au bon moment, relever le menton, ouvrir grand les yeux, passer du dramatique
au comique, de l'admonestation à l'humilité, se faire lion ou
souris. Dans ses entretiens privés comme dans ses discours publics, les
harangues de ce grand tribun n'étaient jamais monotones, il les émaillait
de cris, de rires ou de pleurs. Contrôlant ou jouant ses émotions,
il pouvait larmoyer à la seconde et glisser sans transition de la colère
aux sanglots. Sa manie, minutieusement préméditée, de tapoter
la joue de ses interlocuteurs pour exprimer sa satisfaction était devenue
rituelle ; la télévision mettait cela en relief et les commentaires
s'en suivaient allègrement. Il le faisait aussi bien pour les Tunisiens
que pour les étrangers. Ronald Reagan lui-même, le président
des Etats-Unis, ne sembla pas s'en offusquer.
En véritable orateur, il venait très rarement avec des notes.
En apportait-il, il les laissait de côté pour improviser. Mais
la veille, quand il savait devoir prendre la parole, il mangeait très
peu et, pour réfléchir, arpentait longuement les couloirs. D'ailleurs,
il était en réflexion permanente ; outre ses quelques heures d'audience,
il se plongeait dans de profondes méditations qu'il accompagnait, quelquefois,
en chantonnant de vieux refrains. Ses allocutions n'étaient jamais trop
longues et, à la différence d'autres "acteurs" non moins
égocentriques, il ne se réécoutait jamais. Il préférait
pour ses discours les grands espaces, les vastes rassemblements en plein air
ou dans d'immenses salles. Aussi soignait-il particulièrement sa tenue,
marquée par le fez rouge pour compenser sa petite taille et le châle
blanc qui l'illuminait sur fond de foule sombre. Il aimait aussi les cravates
classiques sur des costumes bleus ou noirs, et appréciait beaucoup ce
que je lui en rapportai de Paris à chaque voyage.
Ce goût du contact des foules n'allait pas sans poser de problèmes
de sécurité. Je ne manquerai pas d'en prendre une conscience aiguë
quand ils seront de mon ressort. Bourguiba, lui, s'en souciait peu, du moins
dans les détails. Certes, il tenait à être protégé,
mais ne s'était jamais enquis du nombre de ses gardes ; il tenait seulement
à les reconnaître. En fait, contrairement à la plupart de
ses compagnons, il n'a jamais eu peur. Etait-il fataliste ? Je crois plutôt
que, se jugeant homme providentiel, il avait une sorte de confiance instinctive
en son étoile.
En témoigne une anecdote qu'il aimait raconter : en 1955, au plus fort
de son conflit avec Salah ben Youssef, on le savait menacé. Malgré
quoi, rejetant les conseils de son ministre de l'Intérieur, il partit
dans le sud du pays faire la tournée qu'il avait prévue, refusant
même de revêtir un gilet pare-balles. Or, un attentat avait précisément
été organisé contre lui, mais l'homme qui devait l'abattre
et qui eût facilement pu le faire, vint se confesser :
"J'ai visé, j'ai bien visé (...) puis ma main a tremblé
devant Bourguiba. Et je n'ai pas pu, je n'ai pas osé : non point par
peur, mais parce que c'était un grand chef et qu'il ne devait pas mourir
!" Comment le Combattant suprême, qui s'en délectait, n'eût-il
pas cru en son destin ?
De ces épisodes, on pourrait ne retenir que les aspects pittoresques.
Ce serait une erreur. La théâtralisation par Bourguiba de son action
politique et sa maîtrise du verbe, caractéristiques de son personnage,
ont été des éléments essentiels de son succès.
Avec Bourguiba, les réunions n'étaient jamais très longues,
les vraies discussions étant exceptionnelles. Le bureau politique, instance
suprême du parti, lui-même colonne vertébrale de l'Etat,
ne se réunissait que rarement autour de lui. Il en avait fait un organe
presque honorifique, où il plaçait ses hommes de confiance dotés
de postes de haute responsabilité, sachant qu'il pouvait les congédier
du jour au lendemain, en fonction des événements ou de sa stratégie
politique. Les réunions de ce bureau étaient présidées
par le secrétaire général, et Bourguiba ne demandait même
pas de compte-rendu sur ce qui s'y passait. Il savait qu'il ne pouvait s'agir
que de "petite gestion" sans conséquence politique. Certes,
au cours des situations difficiles, assistait-on dans ces séances à
des querelles où volaient les invectives ; mais les débats ne
débouchaient guère sur des solutions pratiques, et le parti demeurait
la courroie idéale de transmission de la voix de son maître.
Par contre, Bourguiba s'intéressait assidûment à la marche
de l'Etat. Il intervenait sporadiquement dans la gestion quotidienne, respectait
scrupuleusement le sens de la hiérarchie et refusait rarement à
un ministre la nomination ou la destitution d'un haut cadre, en dépit
parfois des interventions occultes de son entourage. Outre les ministres dans
les postes de souveraineté, le directeur du parti, le procureur général
de la République et le directeur de la Sûreté étaient
convoqués à tout moment et représentaient "son domaine
réservé". On savait qu'il s'attardait avec certains de ses
collaborateurs avec lesquels ses relations étaient plus confiantes et
plus confidentielles. J'eus le privilège d'en bénéficier
pendant presque toutes mes responsabilités : j'étais pour lui
le "bulldozer" qui affrontait les difficultés, et il aimait
le répéter souvent à ses interlocuteurs.
Après le "pouvoir", l'autre passion de Bourguiba fut Wassila
Ben Ammar, sa seconde femme. Elle l'avait rencontré pour la première
fois le 12 avril 1943, étant venue le féliciter de sa libération
après ses cinq ans de détention. Il ne cessa plus, depuis lors,
de s'attacher à elle, à travers toutes les vicissitudes.
De son exil (depuis mai 1952) à l'île de Jalta (La Galite), au
large de Tabarka, il correspondait avec son "amie". Le 5 janvier 1953,
il lui écrivit : "Vous me priez de déchirer vos lettres (...)
vos doux brouillons font une telle impression sur moi que je ne pourrai jamais
les quitter. Si, un jour, elles étaient publiées, les gens n'y
trouveraient qu'un amour désintéressé, sain et sincère
(.. )Un grand amour qui ne m'a jamais dévié de mon devoir envers
notre Patrie".
Il choisira le 12 avril 1962 : dix-neuf ans, jour pour jour depuis sa première
rencontre avec Wassila, pour se mettre enfin en harmonie avec lui-même
en l'épousant, après avoir divorcé de Mathilde, la française,
compagne vaillante des premiers combats politiques. Vite, la bourgeoise tunisoise
devint, à Carthage, un précieux facteur d'équilibre, chez
qui faisaient antichambre les Premiers ministres et tous les collaborateurs
du Président. Et si elle a toujours semblé soutenir tel ou tel
poulain politique, elle n'a jamais joué, en vérité, qu'un
seul joker : Bourguiba. Et, à l'époque, les hauts responsables
ont tous vécu sous la "pesanteur du palais" de Carthage, et
les colères de Bourguiba étaient, à l'occasion, habilement
attisées ou tempérées par Wassila ; néanmoins, elle
fit souvent preuve de sagesse et sauva bien des situations difficiles.
Wassila connaissait son époux mieux que quiconque et le complétait
efficacement, le précédant ou le suivant, mais sachant toujours
lui dépêcher les interlocuteurs indispensables. Apparemment, Bourguiba
la tenait à l'écart des affaires politiques, et nous savions que
leur complicité était conjoncturelle. Nous n'étions pas
au Maroc où la compagne du roi est officiellement "l'épouse
du roi", mais non pas la "reine". En Tunisie, communément
: c'est la "Présidente"; officiellement : c'est la Majda (la
Vénérable).
Elle défendait âprement ses proches et son entourage, souvent égratignés
par l'opinion publique, qui lui reprochait, en outre, d'avoir aidé à
sévir contre la famille beylicale et contre la "vieille" bourgeoisie
tunisoise tant soit peu mêlée à l'ancien régime.
Le duo Bourguiba - Wassila s'imposa pendant les trois décennies. Nous
nous en sommes tous accommodés malgré quelques coups d'épingles
réciproques pour certains, et des ressentiments ou des disgrâces
douloureuses pour d'autres. En même temps, outre son "cercle intérieur",
elle sut se constituer un réseau de sympathies avec les épouses
de plusieurs chefs d'Etat arabes, en profitant pour s'entretenir politiquement
avec leurs époux ; ce dont Bourguiba s'accommodait, d'autant plus qu'il
n'eut jamais d'atomes crochus avec la plupart des leaders arabes.
Son divorce, le 11 août 1986, par un simple communiqué, sans que
la procédure légale eût été respectée,
marqua presque symboliquement, pour le Combattant suprême, le commencement
de la fin...
[1]Parti dissident en 1934
du parti du Destour (parti de la Constitution).
[2]Date de l'affrontement sanglant à Tunis entre la population et la
police à la suite de l'arrestation du professeur Allala Belhaouane.
[3]Mémoires de 7 vies, Plon 1994.
[4]La Zitouna : inaugurée en 1840, après la création la
même année du Collège confessionnel de Saint Louis, dispense
au sein de la Mosquée du même nom un enseignement d'arabe et de
théologie au secondaire et au supérieur.
[5]Le collège Sadiki : créé en 1875, bien avant l'Indépendance,
par le Grand-Vizir Kherreddine Pacha.
Page
précédente 1
2
Suite...