1. - BOURGUIBA : le Jugurtha qui a réussi
"
Les choix fondamentaux "
Nous convenons tous que Bourguiba a accéléré la modernisation du pays. Il était, certes, obnubilé par son prestige et se considérait comme garant de l’autorité de l’Etat dans le cadre du système qu’il avait choisi pour la Tunisie, un souci qui fut une des grandes constantes de sa vie ; déjà, dans ses prisons et ses exils, il dévorait tous les livres qu’il pouvait trouver sur le sujet, de Montesquieu à Ataturk. Ainsi était-il passionné pour “son” pays dont il voulait atténuer le fatalisme et qu’il pensait faire sortir rapidement du sous-développement, en coopération étroite avec l’Occident.
Le 8 avril 1956, moins d’un mois après l’indépendance, condamnant toute manifestation de fanatisme, il proclamait déjà dans un discours à l’Assemblée constituante :
“Nous ne saurions oublier que nous sommes des Arabes, que nous sommes enracinés dans la civilisation islamique, pas plus que nous ne pouvons négliger le fait de vivre la seconde moitié du vingtième siècle. Nous tenons à participer à la marche de la civilisation et à prendre place au cœur de notre époque”.
En effet, sans ses convictions profondes, sa volonté inébranlable, sans son prestige qui lui permettait de bousculer sans à coups les tabous et les traditions, quelques réformes capitales n’auraient pu être faites aussi vite, si tant est qu’elles l’eussent été.
Au premier rang desquelles, celles qui assurèrent cette “libération de la femme” dont il n’a cessé, à juste titre, de se glorifier à tout moment. Sur la grande porte de bronze de son splendide mausolée à Monastir, figurent seulement ces trois formules : “Le Combattant suprême. Le Bâtisseur de la Tunisie nouvelle. Le Libérateur de la femme”. Qu’il ait tenu, sur le même plan que l’indépendance de la Tunisie, à inscrire l’émancipation de la femme — une première dans le monde arabe — comme son autre titre de gloire, est révélateur de l’envergure et de la profondeur de sa vision historique.
C’est dès le 13 août 1956, il faut le souligner, que Bourguiba fit promulguer le code du statut personnel qui mettait la Tunisie à l’avant-garde et pour longtemps de tous les pays musulmans. L’émancipation de la femme était pour lui une tâche prioritaire : la moitié de la population, dans une nation moderne, ne pouvait être composée de citoyens de seconde zone. Ce fut vraiment “sa” révolution. Et dans la foulée de l’indépendance, il en confia le soin à Ahmed Mestiri, alors ministre de la Justice, un Tunisois respecté par les chefs religieux, qui sut contenir leurs réactions et les amener à composer avec ces nouvelles dispositions.
Bourguiba le souligna dans un discours à l’Organisation internationale du travail (OIT), à Genève, ( juin 1973) : “J’instituai le statut de la nouvelle femme tunisienne (...) Hier amoindrie, complexée, la femme devient une citoyenne à part entière : c’est la première fleur de l’indépendance. On lui reconnaît ses droits civiques de vote et d’éligibilité (...) Pour le mariage, le consentement est requis et la répudiation remplacée par une procédure de divorce judiciaire (...) La polygamie est abolie et l’âge minimum pour le mariage est fixé à 18 ans (...) Des mesures anticonceptionnelles sont prises jusqu’à l’avortement autorisé par la loi”.
Mais, malgré quelques tentatives, il ne put imposer l’égalité des deux sexes dans l’héritage : le précepte coranique[1] était clair et ne souffrait pas d’interprétation, comme pour la polygamie.
Bourguiba fut un peu moins heureux en essayant d’atténuer les rigueurs du mois du Ramadan. En février 1961, misant sur les jeunes générations, il les appela à ne pas observer le jeûne, afin de mieux affronter et combattre le sous-développement. En mars 1964, en plein Ramadan, au cours d'un rassemblement public, dans une provocation soigneusement calculée, il parut pour boire ostensiblement un verre de jus d’orange. La population suivit mal : plus que comme une obligation religieuse, ce mois d’abstinence est vécu dans les pays musulmans comme une tradition sacrée, familiale, qui rythme particulièrement la vie en cette période de l’année et qu’on répugne à abandonner.
Bourguiba le savait, mais il était si imprégné de culture universelle, si persuadé que l’avenir de la Tunisie devait relativiser les mythes de l’arabo-islamisme, qu’il ne détestait pas brusquer un peu les hommes et les événements. Non qu’il ne ressentît la grandeur d’une civilisation dont il se savait et se voulait l’héritier, mais il refusait de se laisser bercer par le rêve d’un impossible retour à quelque imaginaire âge d’or. Il croyait à la Tunisie et non à la “nation arabe”, à la tolérance moderne et non au fondamentalisme obscur. A Kairouan, tous les ans, au Mouled, (anniversaire de la naissance du Prophète Mahomet), le gouvernement et les cadres étaient autour de lui à la mosquée “Sidi Sahbi”, pour entendre son prêche, toujours plus rigoureux quant à l’évolution d’une religion plus généreuse et moins contraignante. S’il se référait au Coran, c’était pour en réciter souvent une sourate : “Dieu ne changera pas les hommes s’ils ne se changent pas d’eux-mêmes”.
Bourguiba croyait à l’intelligence et à l’invention, se méfiant du hasard et de la providence.
[Jean Lacouture écrira : “Habib Bourguiba, ce sage aux manières d’agité méditerranéen, dont le possibilisme lyrique fonda un Etat et aurait peut-être pu, pris pour modèle, éviter à l’ensemble du Maghreb et à la France, la guerre d’Algérie et l’ensemble de tragédies de religion qui en sont la résultante”[2]].
Le Combattant suprême avait adopté les deux préceptes d’Ibn Khaldoun[3] : “L’açabia (la coalescence) est à l’origine du pouvoir et le jah (l’autorité politique) est le propre du zaïm”.
La lutte, la résistance, l’héroïsme, la prison et l’exil étaient pour lui les premiers critères et les grandes références des chefs et des leaders. Outre Jugurtha et Hannibal, Ataturk en était le meilleur exemple. Il estimait particulièrement certains contemporains : Mohamed V, le roi Fayçal, Mendes-France, de Gaulle, Tito, Eisenhower, Mandela, Kenyatta et même Franco qui l’avait reçu en “frère combattant”, en 1950, à Madrid.
En Afrique, Bourguiba se classait parmi les “sages” et les “modérés”. Lié d’amitié personnelle avec les présidents Léopold Senghor et Houphouët Boigny, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, il ne manquait pas une occasion d’égratigner les “révolutionnaires”, notamment Sekou Touré et Kwane Nkrumah : les chefs d’Etat de Guinée et du Ghana.
A Addis Abeba, en mai 1963, je l’accompagnai avec Mongi Slim, le ministre des Affaires étrangères, à la conférence constitutive de l’OUA (Organisation de l’unité africaine). Là, il déclara : “L’Unité de l’Afrique a forcément une résonance profonde (...) Faisons-en l’apprentissage (...) Il ne faut pas forcer la marche de l’Histoire”.
J’assistai aussi à la IIème session au Caire, en juillet 1964, où N’Krumah revint à la charge pour un “Etat pan-africain et un gouvernement d’union de l’Afrique”. Le Président donna le lendemain une interview au journal Le Monde pour déclarer : “C’est un projet bien prématuré”.
Personnellement et au fond de moi-même, je me sentis frustré ; certes les deux positions sont aux antipodes l’une de l’autre, mais on aurait pu s’atteler, tant soit peu, à préconiser, au moins, la réorganisation des potentialités matérielles et humaines du continent africain.
[C’est ce que j’avais défendu auparavant, au nom de l’UGET, à la première Conférence pan-africaine des étudiants, à Kampala, en Ouganda, en août 1957 ; et aussi à Tunis, en 1958, à sa seconde réunion que j’eus le privilège de présider et où je pus défendre la thèse unitaire.]
Par ailleurs, le Combattant suprême s’enorgueillissait d’avoir été le premier à ouvrir une brèche dans l’empire colonial français, sans jamais avoir tout au long de son combat, consommé la rupture. Certains observateurs politiques qualifiaient les difficultés entre la France et la Tunisie de “dépits amoureux...”.
C’est en Mauritanie, en novembre 1965, que fut réamorcée la reprise des relations entre nos deux pays après le scandale de la guerre de Bizerte en 1961, puis la nationalisation des terres en mai 1964. Le Président reçoit alors l’ambassadeur de France à Nouakchott, Jean-François Deniau, auquel me liait une amitié consolidée au cours de nos fonctions diplomatiques en Mauritanie. Au cours de l’entretien, Bourguiba exprime sa considération pour le général de Gaulle : “l’homme de la Libération et de la décolonisation”. Puis, un peu à notre instigation, il ajoute : “Malgré nos relations qui sont affectées, je vais parrainer la francophonie avec le président Senghor, parce que j’y crois”.
L’ambassadeur Deniau s’envole aussitôt vers Paris. Il est reçu par le général de Gaulle et nous rejoint deux jours après à Dakar, pour rapporter à Bourguiba des “sentiments réciproques de grande estime”. Senghor en est ravi. A l’université de Dakar, nous refaisons en hâte le discours du chef de l’Etat qui déclare :
“Je dois reconnaître que la francophonie représente en Afrique une réalité parce qu’elle fait participer les uns et les autres à un même univers culturel. C’est une sorte de communication, une sorte de communauté qui respecte les souverainetés et harmonise les efforts de tous”.
[Bourguiba l’avait déjà suggéré le 21 juin 1957, dans une interview à L’Express : “Je propose de créer une communauté franco-africaine dans laquelle la France, en même temps qu’elle perdrait volontairement ses positions colonialistes en Algérie, gagnerait la coopération de nos trois peuples”.]
Dès notre retour d’Afrique, Edgar Faure, en émissaire discret du général de Gaulle, arrive à Tunis le 24 décembre 1965, s’entretient avec Bourguiba et la réconciliation entre nos deux pays se fera rapidement grâce à la stature de ces deux grands hommes d’Etat, certes deux hommes de caractère, mais deux grands visionnaires. De Gaulle évoque ainsi notre Président dans ses mémoires[4] :: “Ce Bourguiba est quelqu’un, c’est un lutteur, un politique, un chef d’Etat dont l’envergure et l’ambition dépassent les dimensions de son pays”.
Bourguiba, conséquent avec ses convictions, avait choisi l’Occident et entendait le faire intelligemment, mais sans failles. A l’époque, “l’anti-impérialisme” était fort à la mode dans la plupart des pays du Tiers-monde. Et lui ne craignait pas alors d’afficher, son engouement pour le “monde libre”. En mai 1968, il prenait nettement position, déclarant : “Nous estimons que la puissance des Etats-Unis est un élément de sécurité qui met le monde à l’abri d’une certaine forme de totalitarisme” : cela nous valut les critiques véhémentes de nos idéalistes et une gêne discrète des responsables et des cadres.
Pour autant, il se refusa toujours à un anti-soviétisme agressif. J’en eus une confirmation presque symbolique, en septembre 1973, quand, en charge du ministère de l’Intérieur, mes services découvrirent une grave affaire d’espionnage : Valeri Kosivkov, membre du KGB, installé en Tunisie depuis novembre 1970, agissait sous le couvert de l’agence de presse russe Novosti, après s’être assuré du concours de huit Tunisiens, dont six fonctionnaires, un journaliste et un syndicaliste. Tous furent arrêtés et inculpés. C’est alors qu’en décembre, le chef d’Etat soviétique, Leonid Brejnev, envoya à Bourguiba un émissaire spécial pour solliciter la libération de l’espion. Le Président m’appela pour me dire : “C’est la première fois qu’un chef d’Etat de l’URSS me demande aussi directement un geste personnel : je ne peux le lui refuser”. Très réticent à la perspective d’un procès où ne figureraient que des Tunisiens, en l’absence du principal accusé, je suggérai qu’après un procès rapide, le Président use de son droit de grâce. En vain : Kosivkov fut libéré et aussitôt expulsé.
Bourguiba prédisait depuis longtemps à tous ses interlocuteurs l’effondrement, tôt ou tard, du communisme. Le chef de l’Etat tunisien n’a jamais visité l’URSS et n’y a jamais été formellement invité. La seule tentative qui ait été faite en ce sens a avorté. Il voulait être reçu à la passerelle par le Premier secrétaire du parti et chef d’Etat soviétique et exigeait de s’adresser au Soviet suprême, le parlement de l’URSS. Le protocole soviétique ne le prévoyait pas. Ce fut l’excuse idéale pour Bourguiba de se dérober.
A la différence de bien des nations du Tiers- monde, l’armée tunisienne n’a pas été dotée d’armement venant des pays communistes : nous redoutions la dépendance que cela aurait entraîné à travers les conseillers permanents, les fournitures de pièces de rechange, etc. La crise pointera même avec l’Algérie, quand Bourguiba, en 1961, hésitera à autoriser le transit des armes chinoises pour le Front de libération nationale (FLN). Plus tard, fin 1977, recevant à déjeuner Boumediene — bien malade —, Bourguiba lui reprocha d’aller chercher ses médecins à Moscou et d’ignorer les grands patrons de la médecine en France et aux Etats-Unis.
D’ailleurs, son hostilité à Nasser — outre le soutien de ce dernier à Ben Youssef et le débordement de son arabisme — provenait pour beaucoup du choix de l’Egypte de faire construire le barrage d’Assouan par l’URSS et surtout de s’y “inféoder” par un réarmement à outrance, et en conséquence par l’alignement de l’Egypte sur le camp socialiste. En février 1965, défiant l’Allemagne fédérale, Nasser invita le chef d’Etat de l’Allemagne de l’Est Walter Ulbricht. Bourguiba rétorqua alors :“Le chef d’Etat égyptien doit assumer seul les conséquences de son invitation (...) Nasser entendait décider unilatéralement de la politique inter-arabe. Aux peuples de dire “Amen” et de se soumettre à ses volontés (...) ce ne sera pas notre cas”.
Bourguiba refusait les exaltations nationalistes, notamment dans la confrontation avec Israël, dont il avait prévu et annoncé depuis toujours qu’à la vouloir totale elle aboutirait à une impasse. Dès mars 1965, lors d’une tournée au Proche-Orient, bravant le colonel Nasser, à Jericho, il rappelait dans un discours volontairement provocateur que “la politique du tout ou rien n’avait mené en Palestine qu’à la défaite”.
Après ses déclarations, notre chancellerie au Caire fut entièrement brûlée par les manifestants, sous les yeux de la police locale. La carcasse de l’immeuble restera en spectacle : Bourguiba la voulait ainsi en témoignage, et sa reconstruction ne se fera que quelques dizaines d’années plus tard.
En mai 1965, réconforté par le soutien de son opinion publique, il n’hésita pas à rompre avec la Ligue arabe.
[Le siège de cette même Ligue sera, néanmoins, transféré en catastrophe du Caire à Tunis, le 9 mars 1979, après les accords de “Camp David” entre Anouar Sadate et Menahem Begin, le Premier ministre israélien. Mieux, un Tunisien agrégé d’arabe, Chedli Klibi, ministre des Affaires culturelles — apprécié pour sa probité et sa délicatesse — sera nommé secrétaire général de cette organisation.]
Des voix s’élevèrent d’un peu partout, notamment aux Etats-Unis et en Norvège, pour proposer Bourguiba au prix Nobel de la paix. Rien n’y fit : les deux thèses continuèrent de s’opposer. L’Egypte avait choisi la guerre contre Israël et chaque fois, la perdait. A Jérusalem, Bourguiba prônait une “paix sans vainqueurs ni vaincus (...) et une coexistence avec les Juifs”. A Beyrouth, il prophétisait : “Dans dix-sept ans, nous risquons de nous trouver dans la même situation”.
Inlassablement, il préconisait l’acceptation des résolutions de l’Organisation des Nations unies (ONU),votées en 1947, qui impliquaient le partage entre deux Etats, la Palestine et Israël, et leur reconnaissance mutuelle.
Bourguiba n’en restait pas moins fidèle, indéfectiblement, à la cause palestinienne, en en assumant tous les risques. En août 1982, après le drame de Sabra et Chatila, consécutif à l’invasion du Liban par l’armée d’Israël, notre pays abritera la direction palestinienne et le gros de ses troupes qui, embarquées à Beyrouth, seront accueillies populairement à leur arrivée, le 28, au port de Bizerte. Et comme pour la lutte algérienne — que nous avions soutenue pendant près de huit ans et qui nous avait valu le bombardement de Sakiet — nous subirons le bombardement de Hammam Chott par Israël, le 1er octobre 1985. Le numéro deux à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Abou Iyad, me l’avait prédit dès 1983, lors d’une conversation privée chez moi, à Hammamet : “Israël viendra jusqu’à Tunis pour bombarder le camp palestinien de Hammam Chott, si vous maintenez ainsi le regroupement de nos hommes”. Nous n’avions malheureusement pas voulu le croire.
J’étais lié à Abou Iyad par une amitié solide depuis les trois jours éprouvants de décembre 1975, quand j’avais eu à gérer l’une des premières et sanglante affaire de détournement d’avion. Le 22, un appareil VC10 de la British Airways, arrivant de Londres, via Beyrouth, était détourné par des pirates lors de son escale suivante, à Dubaï. Contraint de repartir pour Tripoli, où on l’autorise à faire le plein d’essence, il se présente bientôt au-dessus de l’aéroport de Tunis-Carthage, où nous lui permettons d’atterrir. Nous apprenons vite que les pirates sont un groupe suicidaire de jeunes Palestiniens, déjà responsables de deux détournements sanglants, mais étrangers à l’OLP qui désavoua de suite l’opération. Abou Iyad arrive rapidement du Caire et me rejoint à la tour de contrôle. Les difficiles négociations qui suivent, ponctuées malheureusement par le tragique assassinat d’un passager, n’aboutissent que le 25 à la libération de tous les otages.
[C’est dire le choc que fut pour moi le meurtre d’Abou Iyad. Lors de la guerre du Golfe, en visite à Bagdad, en compagnie du leader de l’OLP, Yasser Arafat, il avait repoussé l’exigence de Saddam Hussein de mobiliser toutes les potentialités palestiniennes pour “servir tous azimuts et par tous les moyens” la cause de l’Irak. A Amman, la capitale de la Jordanie, Abou Iyad avait confirmé ses réserves auprès de ses compatriotes palestiniens en les appelant à la plus grande vigilance : cela lui valut d’être lâchement abattu à Tunis, en 1991, par un garde du corps félon.]