5. - LE KEF et le rêve unitaire
" Le projet d’union entre la Tunisie et l’Algérie "
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Le drame de Sakiet, en 1958, la dynamique de la conférence de Tanger et le congrès constitutif de la Fédération nord-africaine des étudiants - que j'eus le privilège de présider, en août 1958 - allaient populariser l'idée maghrébine, tout en exaltant davantage le nationalisme dans chacun des pays.
En mars 1962, après les accords d'Evian, on pouvait penser que Ben Bella se rendrait en premier en Tunisie, le pays qui avait consenti le plus de sacrifices pendant la guerre d'Algérie, et qu'il confirmerait ainsi son adhésion à l'idéal de l'unité maghrébine. Il préféra se rendre d'abord au Caire et ne faire qu'au retour une escale technique à l'aéroport de Tunis pour proclamer ostensiblement et par trois fois - comme s'il avait une mission impérieuse à remplir - devant les médias et les responsables tunisiens venus le saluer : "Nous sommes des Arabes ! Nous sommes des Arabes ! Nous sommes des Arabes !"
Nul n'ayant jamais douté de notre identité arabe, il fallait croire que Ben Bella, sortant de six ans de détention, appréhendait alors assez mal les réalités de la région. L'esprit frondeur était malheureusement l'une de ses caractéristiques. Elu Président de la république, le 15 septembre 1963, voilà qu'un mois plus tard exactement, se déclenchait entre l'Algérie et le Maroc ce qu'on appellera la "guerre des sables". A la suite d'incidents de frontière au sud de l'Oued Dra, à Hassi Beida, Ben Bella décrétait la mobilisation générale en proclamant le 15 octobre :
"Le sang arabe, le sang musulman coule. Au responsable nous disons : tu es un criminel (...) Ce peuple, qui a détruit la plus grande armée impérialiste, peut briser votre armée".
Peu de temps après, lors d'une conférence des ministres des Affaires étrangères de l'OUA, à Dakar, nous serons abasourdis de voir Ben Bella et Bouteflika arriver en battle-dress, le pistolet à la ceinture, appelant les Africains au témoignage. "Nous sommes en guerre...", ne cessait de me répéter Ben Bella, que je dus écouter longuement, en silence, comme il me recevait le soir, à titre personnel, alors que j'étais ambassadeur à Dakar. Enfin, au moins pour un temps, le conflit fut réglé, le 2 novembre, à Bamako, sous l'égide de l'empereur Haïlé Sélassié, alors président de l'OUA.
Entre la Tunisie et l'Algérie en revanche, le problème du tracé frontalier restait entier. Avant la rencontre de Rambouillet, en 1961, le gouvernement tunisien avait réaffirmé formellement sa revendication saharienne auprès du GPRA, lequel répondit par une lettre confirmant que des négociations sur le sujet reprendraient dès l'indépendance de l'Algérie. Le problème allait rebondir inopinément, avec un article (Afrique Action du 26 juin 1961) du secrétaire d'Etat à l'Information, Masmoudi, qui s'adressait ainsi aux Algériens :
"Est-ce le Sahara qui nous divise (...) ? Tout le monde sait que la rectification des frontières sud, c'est-à-dire le droit de la Tunisie à son espace saharien, était l'un des principaux points du contentieux franco-tunisien (...) Est-ce porter atteinte à l'intégrité territoriale de l'Algérie que de dire : C'est avec la France et non avec l'Algérie que nous avons un contentieux portant sur nos frontières sud ?"
En juillet 1964, au Caire, à la conférence au sommet des pays arabes, Bourguiba soumet à Ben Bella le problème de la délimitation des frontières à partir de la borne 233. Le chef d'Etat algérien consent alors verbalement à un arrangement reconnaissant la souveraineté tunisienne à cette frontière. Mais à son retour à Alger, Houari Boumediene, ministre de la Défense et Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, refusent d'entériner cet accord, le ministre Kaid Ahmed déclarant même : "l'Algérie s'étend de la borne 233 à Tindouf". Ce qui ne manqua pas d'aviver la méfiance tunisienne et d'envenimer, quoique sans drame, nos relations qui ne cesseront d'en être affectées à travers les soubresauts de la politique intérieure algérienne.
Le 19 juin 1965, le colonel Boumediene, alors ministre de la Défense, renverse Ben Bella par un coup d'Etat militaire - ce qui ne nous émeut pas particulièrement, l'éviction de Ben Bella allant même jusqu'à nous réconforter -. Puis, dans la nuit du 13 au 15 décembre 1967, le colonel Tahar Zbiri, chef d'Etat-major des armées, tente à son tour mais sans succès un putsch en lançant contre Alger trois unités de blindés. Le 31 mai 1968, il se présente en fugitif à nos frontières, et notre garde nationale s'assure de sa personne. Alors directeur général de la Sûreté nationale, j'en avise le Président et nous convenons de l'accueillir discrètement en l'autorisant à "séjourner en Tunisie". Le 13 juin, il quittera notre pays de son plein gré.
Le 5 janvier 1970, le problème de la délimitation de la frontière sud revint sur le tapis. Le ministre, Bouteflika, vint "supplier" Bourguiba d'accepter la limite frontalière Sud-Est à la borne 233, là où l'administration française, (depuis 1929), avait laissé un tracé provisoire en pointillé. "Notre accord fera date et facilitera pour tous les négociations frontalières avec les voisins africains, plaidait Bouteflika qui soutenait ardemment qu'il fallait parier sur l'avenir commun de l'Algérie et de la Tunisie (...)".
La conjoncture ayant changé avec l'indépendance de l'Algérie et son autorité territoriale étant confirmée sur tout le Sahara, Bourguiba, réaliste, dut s'y résoudre et un traité de fraternité et de bon voisinage fut signé, le 6 janvier, par les deux ministres des Affaires étrangères. On décida, dans le même esprit, que le gisement d'El Borma qui se trouvait à cheval sur la frontière, serait exploité de part et d'autre. Bourguiba n'en gardera pas moins, affichée derrière son bureau, la carte de la Tunisie avec la frontière non délimitée au delà de la borne 233, et qui concernait près de 900 km2.
Quatre mois après, le 27 mai, Boumediene rencontrait Hassan II à Tlemcen et réglait, à son tour, le tracé frontalier entre les deux pays : le Maroc renonçait à revendiquer Tindouf.
En cette année 1970, quatorze ans après l'indépendance du Maroc et de la Tunisie, huit ans après celle de l'Algérie, chacun des trois pays s'attachait ainsi à renforcer sa propre nation, tout en s'activant pour assurer le "leadership" dans la région.
Certes, le mythe unitaire de l'Afrique du Nord qui avait animé la lutte anti-coloniale survivait. Le Maghreb, tout à la fois méditerranéen, africain, arabe et musulman se devait d'être à l'avant-garde par rapport au Moyen Orient et à l'Afrique subsaharienne. Mais l'indépendance avait accouché de régimes à la nature et aux orientations bien différentes : le Maroc, monarchique et traditionnel, voisinait avec une Algérie où les moujahidines (combattants militaires) de l'ALN sous l'égide du parti unique le FLN, allaient détenir tous les rouages du pouvoir. La Tunisie, républicaine, misait sur l'Occident pour son évolution économique et pratiquait une politique moderniste. Le régime militaire libyen se voulait pan-arabe.
Cependant, les relations et les cogitations n'en étaient pas moins entretenues par les nombreuses visites et rencontres des plus hauts responsables. Du 18 au 27 décembre 1971, pendant dix jours, notre ministre des Affaires étrangères effectua une visite officielle en Algérie. Et le communiqué commun souligna "la volonté des deux pays de concrétiser l'unité du Maghreb arabe (...)".
Du 20 au 26 avril 1972, le président Boumediene arriva à son tour en Tunisie en visite officielle. Accompagné d'une forte délégation, comprenant le président de l'Assemblée nationale et les chefs civils et militaires, il visita Bizerte, Sousse, Kairouan, Gabès et Djerba au sud du pays. Le communiqué rituel insista sur la nécessité de plus grands efforts en vue de l'édification d'un ensemble maghrébin. Pour ne pas rester en marge de ces déclarations, le roi Hassan II se félicita, dans un message, "des répercussions de cette rencontre pour les peuples du Maghreb".
En mai, Bourguiba rendit visite à Boumediene. Durant toute une semaine, la liesse ne fut pas moins grande et le Combattant suprême put plonger, à loisir, dans ses bains de foule favoris, notamment à Alger, Constantine et Oran, où ses discours furent résolument maghrébins.
Les deux chefs d'Etat savaient qu'ils avaient besoin l'un de l'autre, qu'ils étaient condamnés, à cohabiter, à vivre et à survivre ensemble. Certes, l'authenticité de la nation tunisienne, le rayonnement et la sagesse de son leader complexaient quelque peu Boumediene ; mais à l'inverse, le poids démographique et économique de l'Algérie alimentait les appréhensions de Bourguiba. A son choix occidental, à sa volonté de modernité, correspondait la hantise d'une Algérie qui se voulait révolutionnaire et redoutait que la Tunisie ne constituât, un jour, une base de déstabilisation sur son flanc Est.
Certes, les discours officiels dans les deux pays rappelaient, de temps en temps, "notre destin commun", mais les intérêts réciproques ne s'imbriquaient pas encore. On n'y était pas prêt. On l'y était d'autant moins que le cérémonial de ces visites de prestige n'était sous-tendu par aucun projet politique ou économique clairement défini et minutieusement préparé, ni d'un côté ni de l'autre. L'adhésion populaire et sentimentale étant garantie, on négligeait la construction méthodique et, plus encore, la transparence ; les intérêts politiques immédiats restaient prépondérants.
L'exemple européen, dans sa construction rigoureuse, ne semblait pas nous inspirer beaucoup. Bourguiba, pour sa part, tout en se pliant à ces démonstrations conjoncturelles, avait fait son choix : la recherche assidue d'une fiabilité politique qui assure le soutien et l'aide économique de l'Occident comme des institutions internationales. Hassan II n'en était pas loin ; Boumediene restait plongé dans son expérience "populaire et socialiste", et l'Algérie, haut lieu de tous les mouvements tiers-mondistes, se prévalait de son panache révolutionnariste.
Du fait de Kadhafi, cependant, les choses n'allaient pas en rester là. En décembre 1972, le colonel libyen allait nous relancer lors de sa visite en Tunisie en proclamant la nécessité de l'union entre nos deux pays.
Il fallait s'attendre à la réaction de l'Algérie qui ne pouvait consentir, sans consensus préalable, à une nouvelle configuration de la région. Cette fois ci, une diplomatie bilatérale et occulte aidant, on allait assister à un renversement de front : pourquoi pas une proposition d'union à l'ouest entre l'Algérie et la Tunisie ?
Ce fut alors au tour de Bourguiba et de Boumediene de se retrouver au Kef, les 11 et 12 mai 1973. L'initiative était venue du chef d'Etat algérien. Notre Président se reposait alors, à quelques kilomètres de la frontière algérienne, en ce lieu célèbre pour les luttes menées avant le protectorat par les deux deyliks du Kef et d'Alger.
Ministre de l'Intérieur, je fus évidemment amené à participer à ce sommet. Le vendredi 11, au poste frontière de Faj El Kahla, près de Babouche, nous accueillons donc - Nouira, Masmoudi, notre ambassadeur à Alger, Ahmed Noureddine et moi-même - le président Boumediene accompagné d'Abdelaziz Bouteflika, son ministre des Affaires étrangères ; Ahmed Medghri, ministre de l'Intérieur ; Abdessalem Belaid, ministre de l'Energie et Ahmed Draya, directeur de la Sûreté. Le cortège est chaleureusement acclamé aux villes frontalières de Babouche, Ain Draham, Fernana et Jendouba : des localités dont les habitants ont des liens familiaux étroits dans les villes algériennes limitrophes et entretiennent ensemble un commerce de troc florissant. Leur accueil veut rivaliser avec celui que réservent, habituellement, les populations tunisiennes des frontières du sud à nos hôtes libyens.
Bourguiba, pour sa part, reçoit son hôte à Jendouba avec le cérémonial de rigueur. Les banderoles sont encore plus explicites : "Les martyrs de Sakiet sont le symbole de notre volonté d'édifier le Grand Maghreb"... "La rencontre des deux leaders : un jalon dans la construction de l'édifice maghrébin", etc.
En voiture avec Medghri, mon homologue algérien, je découvre en lui un militant rigoureux, exalté et exaltant, qui me rappelle Taieb Mhiri, notre ancien ministre de l'Intérieur. Ce premier contact se voit donc marqué par une confiance et une estime réciproques entretenues jusqu'à sa mort prématurée : autre point commun, hélas, avec Mhiri. Et si je fais le rapprochement, c'est parce qu'il m'arrive d'imaginer que l'un en Tunisie et l'autre en Algérie, eussent- ils servi plus longtemps, auraient pu donner aux deux régimes un autre caractère, tant leur rigueur, alliée à leur popularité, en imposaient par rapport à bien d'autres responsables. Nous nous bornons, Medghri et moi même, dans l'immédiat, à convenir de la gravité des visées politiques du leader libyen... et à redouter les implications de son activisme dans la région.
Dès notre arrivée au Kef, à 17 heures et jusqu'à 18 h 30, Bourguiba et Boumediene s'entretiennent, en présence de leurs délégations respectives, la nôtre s'étant grossie de Chedli Ayari, ministre de l'Economie nationale. Boumediene s'attache à rappeler la portée de la solidarité tunisienne à l'époque de la guerre d'Algérie :
"Cette région et Sakiet, ont vu notre sang couler... Sakiet, le Kef, Ghardimaou étaient mon terroir, ils me tenaient lieu de famille et de patrie".
Puis le chef d'Etat algérien veut souligner la convergence des intérêts de nos deux peuples, et enchaîne avec une sorte d'humilité :
- Le pain que nous avons est votre pain, nos deux populations peuvent le partager (...) Mon cher Président, dites-nous l'avenir que vous concevez pour nos deux pays. Votre choix est le nôtre. Nous sommes prêts à toute formule : unité organique de nos deux Etats, fédération, confédération ou toute autre forme de complémentarité (...) Je viens vous proposer de poser la pierre angulaire de cette construction. Le commencement, c'est l'union entre l'Algérie et la Tunisie. Nous la ferons méthodiquement mais fermement (...) nous avancerons par étapes.
De notre côté, la surprise est totale. Un silence pesant s'ensuit, qui ne dure que quelques instants.
Bourguiba se râcle la gorge, se cale dans son fauteuil et répond :
- Si nous commencions par quelques réalisations communes (...) Une cimenterie, un ensemble hôtelier à Nefta ou à Tozeur.
Le Président algérien, manifestement désabusé, rétorque :
- Ce n'est pas avec une cimenterie que nous réaliserons l'union !
Le Premier ministre, Nouira, intervient promptement :
- Le ciment, c'est important.
Boumediene semble de plus en plus contrarié :
- Les cimenteries, la tomate (...) Tout cela faisait les bons et les mauvais jours de nos techniciens dans les réunions maghrébines (...) M. le Président, nous sommes le pouvoir politique. Frappons un grand coup.
Masmoudi enchaîne :
- Pour ma part, je souscris à cette union sans réserve.
Bourguiba est excédé :
- Bon, on va penser à tout cela", et la séance est levée.
Le lendemain, nos deux dirigeants vont s'incliner devant le mémorial des martyrs de Sakiet. Puis, revenus au Kef, ils s'entretiennent de nouveau.
Sans répondre directement aux propositions d'unité, Bourguiba suggère :
- L'Algérie peut nous céder le Constantinois [la Numidie romaine], afin de rétablir un meilleur équilibre géographique entre les deux pays.
Boumediene maugrée quelque chose :
- Je vois que la Tunisie n'est pas encore mûre pour l'union".
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