5 - LE KEF et le rêve
unitaire
"
Le conflit entre l’Algérie et le Maroc "
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Un avion spécial
de notre compagnie est aussitôt affrêté. Nous sortons de
la réunion vers 11 h 30. Je m'envole à 14 heures pour Alger et
déclare au départ : "Nous avons l'espoir de voir se dissiper
dans les plus brefs délais les nuages qui obscurcissent les relations
entre les pays frères". A l'arrivée, je confirme le cadre
de ma mission et notre cortège se dirige directement vers le "Palais
du peuple" où, accompagné de notre ambassadeur Mahmoud Maamouri,
je suis introduit directement auprès du président Boumediene,
entouré notamment de Bouteflika, de mon homologue Ahmed Abelghani, du
directeur général de la Sûreté, Ahmed Draya, et du
colonel Mohamed Yahaoui.
L'audience qui va
durer de 17 heures à 19 heures, me permet d'exprimer longuement nos appréhensions
et le souci majeur de Bourguiba de sauvegarder la sécurité dans
la région. Je laisse entrevoir que nous sommes décidés
à agir aussi auprès du Maroc et conclus ainsi :
"La bonne volonté
algérienne me permettra de continuer cette mission au Maroc.
Boumediene, calme
mais déterminé, souligne :
- Nos rencontres
au sommet, notre bonne volonté, ont été trahies par l'accord
tripartite de Madrid qui réintroduit l'Espagne dans la région,
et qui vise à un dépeçage et un partage du Sahara espagnol,
aux dépens de tout un peuple qu'on veut lancer dans une diaspora, à
l'instar du peuple palestinien. Nous aurons ainsi, bientôt, une deuxième
Palestine dans la région (...) Aussi faudrait-il que nous convenions
tous qu'aucun changement d'équilibre dans la région, géographique
ou politique, ne puisse se faire sans l'accord de nous tous (...) L'Algérie,
de toute façon, s'y emploiera (...) Mon pays est déterminé
à lancer toutes ses forces dans la bataille en cas de nouvelle agression
après Amgala, où nous n'avons pas voulu riposter pour éviter
l'escalade (...) Tout le peuple algérien a démontré sa
vigueur pendant la guerre coloniale (...) Je suis un homme de la guerre et de
la montagne. Je ne pense pas que le roi du Maroc puisse renoncer, comme moi,
aux fastes et aux palais".
Et ce fut ainsi,
pendant deux heures entières, où je ne réussis à
intervenir que sporadiquement, dans une atmosphère de plus en plus poignante
: Boumediene avait besoin de se défouler... mais il semblait sincère.
J'en retire la conviction qu'il est déterminé à réagir
au prochain accrochage.
Il est presque 19
heures. Le chef d'Etat algérien me demande d'accepter son hospitalité
pour le soir, vu l'heure tardive. J'acquiesce, bien que j'avais pensé
rentrer le soir même. Je comprends que Boumediene souhaite que je prolonge
la conversation avec ses collaborateurs : dîner donc organisé par
le ministre de l'Intérieur et réunissant les hauts responsables
civils et militaires, puis soirée tardive avec Bouteflika et Medghri,
qui rappellent l'agression de 1963 lors de la "guerre des sables"
et retracent les différentes péripéties des rapports algéro-marocains,
quand "l'Algérie jouait le jeu pour être finalement trahie".
J'en retire la conclusion que les Algériens ne pourraient accuser une
deuxième défaite devant le Maroc. Je n'ai jamais autant craint
l'irréparable.
Le 31 janvier, de
bon matin, je repars pour Tunis où je gagne directement Carthage et où
je retrouve autour du Président les mêmes interlocuteurs qu'à
l'aller, à savoir : le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères
et le directeur du cabinet. Pendant plus d'une heure, après mon compte
rendu et un long échange de points de vue, nous convenons qu'outre des
conséquences imprévisibles pour la vieille monarchie marocaine
et la jeune révolution algérienne et quelles que soient les ambitions
expansionnistes et les intérêts économiques des uns et des
autres, la Tunisie ne pouvait que redouter toute complication. Elle devait donc
insister pour une trêve dans l'immédiat, et à longue échéance
pour une politique de bon voisinage et de respect mutuel (...) Dans ces conditions,
il fallait convaincre le Maroc de se contenter de sa victoire de Amgala et de
calmer le jeu, tout en le prévenant que l'Algérie pouvait, cette
fois, réagir autrement que lors de la "guerre des sables".
Contact diplomatique
pris, je reprends, le soir même, l'avion spécial pour Rabat, d'où
je repars sur Fès où réside Hassan II. Le dîner et
la soirée permettent de faire le point avec plusieurs membres du gouvernement
marocain, dont Ahmed Laraki, Taiebi Benhima, le ministre de l'Information et
Moulay Ahmed Alaoui, proche du roi. Je suis très étonné
par leur énervement : ils veulent en découdre une fois pour toutes
avec l'Algérie, s'exaltant sur leur première victoire à
Amgala. Nullement impressionné, j'imagine alors l'état d'esprit
du roi ; je revois la soirée passée dans une atmosphère
tendue avec les ministres algériens et adapte en conséquence ma
stratégie.
Le lendemain, l'audience
va durer 1 h 15. Le roi est seul, contrairement à Boumediene. Après
les formules d'usage que je ne ménage pas, Sa Majesté évoque
avec sympathie ma dernière visite au Maroc, deux ans auparavant.
[En effet, le 28
décembre 1973, j'arrivai au Maroc, invité par mon homologue Hadou
Chiguer pour une réunion de travail ; en vérité, pour clarifier
nos relations refroidies depuis quelques mois à cause d'une scabreuse
affaire de calomnie rapportée par un proche du Président, qui,
en réaction, avait rappelé brusquement notre ambassadeur. Je pus
m'expliquer pendant toute la soirée avec le ministre marocain. Le lendemain,
le roi me reçut, et sans laisser paraître le moindre signe d'acrimonie,
n'a pas tari d'éloges sur Bourguiba qui, insistait-il, "avait porté
sur les épaules la dépouille de Sa Majesté Mohamed V".
C'était pathétique.
Au retour, le 1er
janvier, le soir même, j'informai l'épouse du chef de l'Etat de
la délicatesse de ma mission et de ses résultats. Le lendemain
matin, le Président reçoit longuement son fils, puis le Premier
ministre et moi-même. Je lui transmis le message "de respect et de
fidélité" du roi Hassan II. A la sortie, j'annonçai
"la prochaine relance des relations tuniso-marocaines ..."].
Cette fois-ci, en
1976, nous passons d'emblée aux problèmes d'actualité.
Le roi me dit combien il est révolté et peiné par l'attitude
des dirigeants algériens et décrit, brièvement mais sobrement,
la situation. J'enchaîne pour exprimer notre consternation (...) et conclus
ainsi :
"Le président
Bourguiba souhaite, vivement et avec insistance, que l'affrontement s'arrête
là, qu'on prenne un temps minimum pour calmer la tension afin de reprendre
le contact et, le cas échéant, le dialogue.
Le roi m'interroge
sur ma mission en Algérie :
- C'est la même
que celle du Maroc (...) J'ai l'intime conviction qu'une volonté personelle
immédiate et réciproque du roi Hassan II et du président
Boumediene est nécessaire pour éviter l'escalade et toutes ses
conséquences.
Le souverain réfléchit
un instant, puis se lance, calmement, dans une diatribe contre l'Algérie
pour terminer son exposé géopolitique :
- L'affaire du Sahara
est maroco-mauritanienne, et les deux pays ont réussi à décider
l'Espagne à partir. L'Algérie veut interférer et compliquer
la situation. Vous en connaissez les raisons aussi bien que moi.
Puis Hassan II se
lance dans l'historique de ses manifestations de bonne volonté à
l'égard de l'Algérie, restées, assure-t-il, sans réciprocité.
Il épilogue, longuement, sur l'affrontement de 1963 et sa décision,
malgré une forte opposition intérieure, de céder Tindouf
"comme Bourguiba l'a fait pour la borne 233.
Le roi exulte en
vantant les vertus guerrières du peuple marocain :
- Le Maroc, ce faisant,
défend toute la région et veut cantonner une fois pour toutes
l'Algérie dans ses frontières (...) Vous êtes aussi concernés
que nous.
La maîtrise
du roi est impressionnante. Il martèle ses mots, sait se référer
au passé pour aller au présent et revenir, avec brio, au passé,
pour déterminer l'avenir. Il sait être brillant.
Mais, je ne m'égare
pas et reviens au sujet :
- J'aimerais rapporter
à Bourguiba votre décision d'arrêter l'escalade.
Ce qui me vaut une
nouvelle tirade du roi qui proclame à la fin :
- L'armée
fera son devoir.
Bouleversé
par cette détermination, je prends sur moi-même d'affirmer :
- La Tunisie sera
contrainte de déplorer et de dénoncer toute nouvelle complication
!
- Est ce la position
personnelle de Bourguiba ?
- Majesté,
ma mission est nette et précise (...) Vous avez toujours rappelé
les conseils de feu Sidi Mohamed V pour une concertation permanente entre les
deux pays" (...) et je finis par laisser entrevoir que les Algériens
sont déterminés à en découdre eux aussi.
Un pesant silence
s'installe. L'audience en reste là ; Hassan II me demande de prolonger
mon séjour : il veut me recevoir une seconde fois. Je rentre au palais
des hôtes pour déjeuner avec quelques ministres marocains, notamment
deux vieux amis, Taiebi Benhima et Ahmed Senoussi, ancien ambassadeur en Tunisie.
Ils savent que je vais revoir le roi, le déjeuner est plus calme que
le dîner de la veille, mais les interrogations sur cette seconde entrevue
prédominent. Il est difficile de détendre complètement
l'atmosphère.
Le soir, c'est vers
22 heures, que je suis réintroduit au palais de Fès. Le souverain,
vêtu en chef militaire, me reçoit à un autre étage,
dans un autre bureau que celui du matin et me déclare :
"Je viens de
me réunir avec mon Etat-major (...) Cette enveloppe [qu'il me montre]
contient mes instructions pour aller de l'avant. Nous devions occuper ce soir
Bir Helou. J'ai tout arrêté provisoirement. Vous le direz à
Bourguiba. J'espère qu'il obtiendra la réciprocité et qu'on
ne le décevra pas (...) L'Algérie ne doit plus interférer
dans les problèmes de la région dont l'équilibre géographique
ou politique ne se fera pas selon ses ambitions".
Le roi veut expliquer
la gravité de la décision et sa portée. Lui aussi est manifestement
sincère, sa sympathie pour notre pays et son admiration pour Bourguiba
sont évidentes. Dans un court échange de vues, nous convenons
qu'il est urgent d'attendre la mutation de l'Algérie, qui passe par des
transes révolutionnaires avant de retrouver, par la force des choses,
un certain équilibre.
Il est près
de 23 h 30. Je rentre au palais où vinrent d'arriver pour une même
mission de bons offices, Hosni Moubarak, alors vice-président de la République
égyptienne et Séoud Fayçal, ministre des Affaires étrangères
d'Arabie saoudite. Nous veillons tant soit peu, nous convenons que le calme
et la sérénité s'imposent. Nous devisons sur les tribulations
de Kadhafi et sur le sort de l'unité arabe. Je suis agréablement
surpris par le réalisme de Moubarak et la pondération de Fayçal.
Le lendemain, 2 février, je rencontre le Premier ministre, et discute
encore longuement avec Moulay Ahmed Alaoui qui entrecoupe ses interventions
impétueuses de ses habituels traits d'humour.
J'arrive à
Tunis vers 18 h 30 où je déclare à l'aéroport :
"Les recommandations
du Président ont permis d'obtenir deux résultats concrets : mettre
fin à une situation qui aurait pu se dégrader davantage et devenir
très dangereuse pour l'ensemble de la région, et réfléchir
à une solution politique et pratique pour un règlement pacifique,
respectant les droits fondamentaux de chaque partie".
Nous nous retrouvons,
à 19 heures, chez le Président : le Premier ministre, le directeur
de cabinet, Mongi Kooli, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères
et moi-même. Dans mon compte rendu, je rapporte intégralement les
propos du roi, je souligne "sa surprise" devant la position de Bourguiba
de "déplorer et dénoncer" toute escalade. Je mets, toutefois,
en valeur la bonne volonté de Hassan II et son fameux geste de "l'enveloppe"
annonçant l'arrêt de l'avancée militaire marocaine. Nous
étudions tous les aspects de la trêve obtenue, sa fragilité
et convenons d'agir pour la préserver...
Le Président
est réconforté. Il rappelle certaines de ses positions politiques
dans le passé et ses bons réflexes dans de telles conjonctures.
Il demande au Premier ministre de déclarer son soutien total à
ma mission. A l'issue de cette longue séance de travail, Nouira déclarera
: "Le ministre de l' Intérieur à fait au chef de l'Etat un
compte rendu de son entretien avec Sa Majesté le roi du Maroc et a évoqué
les complications qui se sont produites à la suite du problème
du Sahara occidental. Ce compte rendu a été fait, selon les directives
que le ministre de l'Intérieur avait reçues, auparavant, avant
de quitter Tunis pour Rabat". Dans sa dernière partie, ce texte
souleva la surprise de certains observateurs, il était destiné
au Maroc.
Bourguiba, quant
à lui, préfère appeler personnellement Hassan II au téléphone
pour le féliciter de son réalisme et l'assurer de son soutien
personnel. Au président Boumediene, il annonce l'arrêt des hostilités
à Amgala en l'adjurant au calme et à la sérénité.
Les Algériens me feront, néanmoins, le reproche de n'avoir pas
fait escale à Alger, à mon retour de Rabat.
[1] Hassan II, Mémoire
d'un roi, Plon, 1993.
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