5 - LE KEF et le rêve unitaire
" Le gazoduc "
Revenons, maintenant, aux relations algéro-tunisiennes qui, pour n’être pas aussi altérées, passent cependant par des difficultés. La rencontre du Kef, en mai 1973 — qui aurait pu être historique — , se situait dans un contexte particulier. L’Algérie était en pleine discussion gazière avec l’Italie : les deux pays élaborant le projet d’un long gazoduc qui les relierait à travers la Tunisie. Cette perspective sous-tendait toute la politique algérienne et intéressait vivement notre pays. Bourguiba et Boumediene en percevaient bien la portée et voyaient certainement la clé de plusieurs options d’avenir pour les deux pays.
Depuis la réunion du Kef, les études avaient rapidement progressé, et le 19 octobre 1973, l’ENI (Société italienne des hydrocarbures) et la Sonatrach (Société énergétique algérienne ) signaient un accord pour 25 ans qui stipulait la construction d’un gazoduc de 2 600 km, acheminant près de 13 milliards de mètres cubes de gaz, à partir de Hassi R’mel en Algérie, pour traverser la Tunisie puis la Méditerranée, à travers le détroit de Sicile où la conduite, immergée jusqu’à 5 000 mètres de profondeur, aboutirait à Mazara del Vallo.
Des négociations en parallèle s’étaient déroulées pendant tout l’été entre la Tunisie et l’Italie et dans la foulée, trois jours après l’accord algéro-italien, notre ministre de l’Economie, Chedli Ayari, signait avec le président de l’ENI, le 21 octobre, un accord de principe pour la traversée de ce gazoduc sur 380 km en territoire tunisien. Le 12 décembre, l’accord en bonne et due forme était signé à Tunis. Le 5 mars 1974, il sera ratifié par l’Assemblée nationale.
Deux éléments importants doivent être rappelés dans ce contexte. Notre accord sur le gazoduc, en octobre 1973, semble avoir été déterminant dans l’histoire de nos rapports avec la Libye qui, à son tour, ne semblait pas accepter sa marginalisation face à un “axe” algéro-tunisien. Kadhafi était déjà venu, en décembre 1972, à Tunis, pour manifester sa volonté unitaire. Il tentera de nous la “vendre”, le 12 janvier 1974, à Djerba, redoutant les conséquences politiques à long terme de l’accord sur le gazoduc.
Cependant, 1974 et 1975 furent pour la Tunisie et l’Algérie deux années politiques chargées. De notre côté, il nous fallait gérer les conséquences de la crise de Djerba, tout autant que les problèmes intérieurs nés des deux congrès de Monastir, en 1971 et 1974. Du côté algérien, dominaient les démêlés avec le Maroc sur le Sahara. Dans cet imbroglio, la construction du gazoduc ouvrait pour la région la perspective la plus sérieuse.
Le Premier ministre, Nouira — circonspect de nature — avait tenu à ce que tous les engagements se fassent au nom de l’Etat tunisien, contrairement à l’Algérie qui faisait signer les accords par la Sonatrach ; l’Italie faisait de même avec sa société l’ENI. Premier signe de déphasage : l’Etat tunisien s’engageait davantage et unilatéralement en faisant signer les accords par son ministre de l’Economie et en les faisant ratifier par l’Assemblée nationale ; l’Algérie et de l’Italie, les considéraient comme une simple transaction commerciale, se réservant ainsi la souplesse nécessaire pour intervenir, le cas échéant, sans entraves institutionnelles.
Notre premier malentendu avec l’Algérie vint du fait que nous ne connaissions pas, officiellement, les clauses de l’accord de 1973 entre l’ENI et la Sonatrach. En outre, celle-ci refusait d’honorer la promesse verbale faite par Boumediene à Bourguiba quant à un prix préférentiel du gaz pour notre pays. Malgré cela, nous étions convenus d’une redevance forfaitaire à la Tunisie de 5 millions de dollars par an pour le passage du gazoduc. Entre temps, les conditions sur le marché mondial de l’énergie avaient changé, après la guerre israélo-arabe d’octobre 1973 et le sommet arabe d’Alger.
Au début de 1976, la Tunisie réclama donc la révision de l’accord qu’elle avait pourtant signé en 1973. Nous demandions que le gazoduc soit tunisien sur le territoire national et même en mer, sur une longueur de 12 miles jusqu’à la limite du plateau continental tuniso-libyen (qui n’était pas encore identifié). Quant à la redevance de 5 millions de dollars, elle devrait être augmentée de 10 % du gaz transporté, ce qui correspondait à près de 1 milliard de mètres cubes par an. L’ENI commença par refuser la révision de l’accord en arguant qu’il avait été conclu et ratifié en bonne et due forme et en renvoyant la décision sur le troisième partenaire, l’Algérie. Lors d’ultimes et actives discussions, les Algériens finirent par accepter la souveraineté tunisienne sur la portion du gazoduc traversant notre territoire, mais proposèrent une “cosouveraineté” sur la partie immergée, en prétextant des raisons techniques d’entretien.
Autour du Premier ministre, nous tenons alors de longues réunions restreintes. Notre position est politique : la Tunisie ne devait pas accepter de se lier avec l’Algérie pour une durée illimitée et sans concession majeure ; nous devions garder notre liberté d’action, dès lors que le problème de la délimitation du plateau continental avec la Libye n’était pas encore réglé.
L’année 1976 verra donc s’installer un langage de sourds entre les trois partenaires. Début septembre, l’Algérie fixait à l’Italie une date limite, le 15 décembre, pour qu’elle s’accorde avec nous concernant nos nouvelles revendications. Nous n’acceptons pas l’ultimatum et nous refusons les 4 % proposés par l’ENI.
Dans son dossier sur le gazoduc, Jeune Afrique (25 mars 1977) avançait que la Tunisie avait subi la pression d’Elf-Aquitaine (Société pétrolière française). La revue Marchés tropicaux, assurait, de son côté, que la Libye avait proposé à l’Algérie que le gazoduc passe par son territoire, en acceptant de la dédommager pour le manque à gagner, durant les deux ou trois années que dureraient les travaux. L’objectif libyen, à l’évidence, n’était pas économique mais politique : il s’insérait dans la guéguerre que nous livraient depuis trois ans les autorités libyennes après l’échec du projet d’union de Djerba ; la Libye redoutant par ailleurs tout lien irréversible entre l’Algérie et la Tunisie.
Mais c’est le blocage des négociations entre la Tunisie et l’Italie qui va déterminer l’Algérie à changer de programme. Nouvelle stratégie ou simple stratagème, le 23 décembre 1976, c’est le coup de théâtre : Alger annonce l’abandon du projet de gazoduc traversant la Tunisie ; pour le remplacer, on construirait, à Skikda, une usine de liquéfaction du gaz de Hassi-R’mel dont le transport en Italie serait assuré par des méthaniers...
Ce projet devait-il remplacer définitivement celui du gazoduc traversant notre pays, ou bien représentait-il une menace algérienne ou simplement une fanfaronnade devant les réticences tunisiennes ? Aucune réaction officielle tunisienne ne s’ensuivit, comme si l’on s’accommodait de la chose. Nous étions cependant quelques uns à nous en inquiéter.
Quelques jours après, début janvier 1977, l’ambassadeur italien à Tunis vint me voir pour m’informer de la visite prévue en “vacances”, vers le 8 et pour quelques jours, du ministre italien de l’Intérieur, Francesco Cossiga. Il sera le bienvenu, lui dis-je, son séjour se passera dans la sérénité et la sécurité, et nous convenons d’une rencontre de courtoisie. Le 10, je déjeune en tête à tête avec notre hôte, à l’hôtel Hilton de Tunis, l’ambassadeur s’étant retiré après les présentations d’usage... Tout le repas est consacré à l’échange de nos points de vue sur la gestion respective de nos ministères de l’Intérieur et sur les problèmes sécuritaires que nous affrontons l’un et l’autre. Cossiga m’invite à continuer la discussion en prenant le café dans son appartement. J’en suis un peu surpris, mais je pressens qu’il a encore des choses à me dire.
De fait, le ministre s’affranchit, tout en insistant sur le caractère personnel de notre conversation :
“L’Italie est le partenaire le plus sérieux et le plus naturel de la Tunisie. Les dirigeants italiens vouent une grande admiration à Bourguiba et apprécient son orientation politique (...) Une occasion historique pour nos deux pays est en train d’être perdue avec l’échec de nos négociations sur le gazoduc, ainsi que l’occasion extraordinaire d’arrimer l’Algérie dans son avenir politique, à travers ce gazoduc commun aux trois pays (...) Pourquoi les objectifs n’ont-ils pas été négociés à trois, ce qui aurait évité ces discussions bilatérales : Italie-Algérie puis Italie-Tunisie ? Pourquoi ce manque de concertation entre l’Algérie et la Tunisie”.
Nous refaisons ensemble l’historique du projet : je rappelle le refus de la Sonatrach de nous accorder un prix préférentiel sur le gaz consommé par la Tunisie et souligne que l’Italie peut nous rétrocéder 10 % des quantités en transit, au lieu de 4 %. Après un long échange de points de vue, nous convenons qu’étant tous deux hommes de bonne volonté, nous nous efforcerons d’agir auprès de nos gouvernements respectifs.
L’après-midi même, je fais au Premier ministre un compte rendu complet de la conversation. Sa réaction n’est pas très enthousiaste : il objecte, à juste titre, que les Italiens et les Algériens ont concocté leur projet bilatéralement, sans trop consulter la Tunisie (...) : “Le problème ne se pose plus, ajoute-t-il, les deux partenaires ont choisi le transport du gaz liquéfié par méthaniers (...). Nous aurons notre gaz de Miskar découvert au golfe de Gabès”.
Je m’y attendais : c’était sa position radicale déjà défendue politiquement, contrairement à celle de mes collègues en charge des problèmes économiques, lesquels soutenaient le projet du gazoduc en raison de ses retombées bénéfiques pour notre pays. J’explique au Premier ministre la nécessité d’une ultime et franche discussion avec l’Algérie. La Tunisie, rétorque-t-il, est assez fragile entre les deux mastodontes que sont nos deux voisins (...), la souveraineté tunisienne ne peut être altérée par ces projets communs que seraient l’exploitation du plateau continental ou la traversée du gazoduc, et qui, en cas de conflit, donneraient, implicitement, “des droits de suite” à ces pays.
Un bref silence s’installe, puis notre discussion reprend plus sereinement. Je réponds que le monde actuel entre dans l’ère de l’interdépendance organisée, que la Tunisie est forte de ses amitiés internationales, que nous avons résisté, jusqu’ici, à toutes les intrusions. Le Premier ministre était encore sous l’effet de surprise dû au rebondissement de cette affaire du gazoduc qui semblait être enterrée. Nous convenons de prendre le temps de réfléchir et de consulter le chef de l’Etat.
Le lendemain matin, je refais mon compte rendu au Président, en me limitant à la rencontre avec Cossiga, ajoutant, simplement, que j’en avais informé le Premier ministre. Bourguiba réagit tout de suite avec son réflexe habituel : saisir l’ultime ficelle pour retourner la situation. Il téléphone à Nouira, lui indique d’emblée sa position et lui demande de reprendre rapidement contact aussi bien avec les Italiens qu’avec les Algériens. “Il faut aller de l’avant” : me dit-il en sortant. Le ministre de l’Economie, Abdelaziz Lasram, enthousiaste, est chargé alors de reprendre les contacts nécessaires.
Bourguiba, intelligemment, cherche cependant à s’assurer des dispositions algériennes. Fin janvier 1977, il envoie Chedli Klibi, le ministre des Affaires culturelles, féliciter Boumediene pour son élection. Les entretiens de Klibi avec le chef d’Etat algérien augurent d’une bonne évolution de nos rapports. En retour, le 7 février, Bouteflika vient s’associer à la célébration de l’anniversaire de Sakiet Sidi Youssef. Dès son arrivée, il déclare “qu’une page vierge se présente à nous et que nous devons la remplir par une coopération étroite dans les différents domaines” laissant entendre, que le dossier du gazoduc pourrait être rouvert. Le Président le reçoit, le 9 février, en présence de Nouira, de Chatti et de moi-même. Bourguiba veut dire sa foi en l’avenir de nos deux pays, en soutenant le projet du gazoduc et en réitérant sa confiance dans nos interlocuteurs. Tout est dit, simplement, mais fermement et clairement.
A 13 heures, j’offre, en l’honneur du ministre algérien, un déjeuner auquel Hédi Nouira tient à assister. Puis j’accompagne Bouteflika pour de longs entretiens avec le Premier ministre, de même qu’avec notre ministre des Affaires étrangères et celui de l’Economie, dont l’action s’était révèlée efficace pour déblayer le terrain avec les Algériens.
Le 8 juin, Lasram signe, à Tunis, un premier procès-verbal avec Guazaroni, représentant l’ENI. Le 15 juillet, l’accord définitif est signé entre le gouvernement tunisien et la société italienne. Le gazoduc transportera pendant 25 ans, 300 milliards de mètres cubes à raison de 12 milliards de mètres cubes par an à partir de 1981. La Tunisie sera souveraine sur la partie du gazoduc qui traverse son territoire et la redevance italienne sera de 10 % en nature ou en royalties. Cela met fin au plan algérien, envisagé en novembre 1976, qui prévoyait le transport de gaz liquéfié par mer et par des méthaniers.
Le 16 juillet, au lendemain de l’accord sur le gazoduc, et répondant à l’invitation du ministre algérien de l’Intérieur, Ahmed Abdelghani, j’entame une visite officielle en Algérie qui va se prolonger jusqu’au 22 juillet. Le président Bourguiba m’avait vivement engagé à compléter notre accord sur le gazoduc par différentes propositions nouvelles assurant la complémentarité et l’équilibre entre nos deux pays. A l’arrivée, je suis accueilli exceptionnellement par les ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur et du Tourisme. L’après-midi même, reçu, en leur présence, par le président Boumediene, je lui remets un message écrit du président Bourguiba exprimant le désir de consolider notre coopération dans tous les domaines. Nous convenons d’exploiter la dynamique de l’accord sur le gazoduc que le président Bourguiba, dans son message écrit, qualifie de “nouveau lien entre la Tunisie et l’Algérie d’une part, l’Europe et l’ensemble du Maghreb arabe d’autre par (...) un élément d’une grande partie susceptible d’ouvrir de longues perspectives (...)”.
Le gazoduc sera, certes, une nouvelle donnée économique pour les deux pays, mais restera cantonné au stade mercantile. La volonté politique avait manqué pour en faire le moteur d’une alliance entre la Tunisie et l’Algérie : ce qui aurait contribué, par voie de conséquence, à créer une dynamique maghrébine.
En 1981, ministre de l’Information, je reçus mon homologue, Boualem Bessayeh, pour signer “officiellement” d’autres accords classiques de coopération. Ce fut, encore une fois, l’occasion de déplorer ensemble l’inexistence ou du moins l’absence de la donnée maghrébine.
En 1983, j’accompagnai le Président dans sa visite à Alger, où cordialité officielle et enthousiasme populaire étaient manifestes, mais où les perspectives maghrébines sérieuses ne “hantaient” nullement l’esprit des premiers responsables des deux pays.
Cependant, les opinions publiques de la région ne pouvaient plus être bernées, ni par les rencontres spectaculaires, ni par les proclamations tonitruantes. Les slogans et la littérature sur les bienfaits de l’unité maghrébine n’avaient plus ni impact ni écho.
Seule la dimension maghrébine dans toutes ses potentialités économiques et sociales pouvait faire rêver la génération actuelle. Les forces vives et les opinions publiques dans les cinq pays auraient pu être subjuguées par un plan pratique de construction d’un ensemble maghrébin — à l’instar de l’Union économique européenne — démocratiquement incontestable, économiquement viable et irréversible, régie par des dispositions juridiques rigoureuses et supra-nationales.
Aujourd’hui,
la transformation vertigineuse du monde, son nouvel équilibre économique et
politique nous imposent de procéder rapidement au règlement de nos différends
politiques dans un cadre maghrébin et d’entamer méthodiquement la réorganisation
économique et sociale de notre région dans le cadre de la Modernité et de
la Démocratie.
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