6. - DJERBA ou le mirage pan-arabe
" La tentative d’union entre la Tunisie et la Libye "
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Au début janvier 1974, Bourguiba se reposait quelques jours dans le gouvernorat de Nabeul, dans un climat politique redevenu calme, après l’orage de la “guerre d’octobre” entre l’Egypte et Israël. Le Premier ministre, Nouira, entreprit une visite officielle en Iran du 7 au 12 janvier. Wassila, elle-même, commença, le 8 janvier, un long périple moyen-oriental qui devait jusqu’au 22, la conduire successivement à Jeddah, au Koweït, à Beyrouth et à Damas.
Simultanément à ces départs, le Président arrivait, le 8, à Hammamet, je me trouvais à ses côtés pour sa promenade rituelle, quand Chatti, alors son directeur de cabinet, vint lui transmettre un message du ministre des Affaires étrangères, Masmoudi. Le secrétaire particulier du leader libyen, Ahmed Mkasbi, venait de lui téléphoner : le colonel souhaitait s’entretenir avec Bourguiba “d’urgence”, et suggérait de le rencontrer à Médenine ou à Gabès.
Bourguiba avait, “apparemment”, oublié sa promesse de septembre à Kadhafi. Il émit l’idée qu’il s’agissait peut-être d’un problème de sécurité et proposa avec beaucoup d’hésitation un rendez-vous, le 12 janvier, à Djerba. Pour ma part, comme les autres proches de Bourguiba, j’avais noté la hâte étrange que semblait manifester le leader libyen, surtout en l’absence du Premier ministre et de l’épouse du Président. Mais aucun d’entre nous ne songea à faire le rapprochement avec la brève entrevue des deux chefs d’Etat, le 1er septembre précédent à Tripoli, et l’invitation de Bourguiba à Kadhafi de rejeter les “levantins” pour regarder plutôt vers la Tunisie.
Officiellement pour préparer la rencontre, Masmoudi se rend à Djerba, dès le 9 janvier. Le gouverneur de Médenine, Mahmoud El Ghoul, tandis qu’il déjeune à Ben Gardane avec les cadres de la région, en compagnie du ministre des Finances Mohamed Fitouri, est brusquement informé, le 11 janvier, que Kadhafi vient d’arriver au poste frontière de Ras Djedir. Le colonel, pour des raisons de sécurité, préférait toujours arriver impromptu. Il en profite, en l’occurrence, pour se donner un peu en spectacle. De sa voiture, aux côtés de Fitouri venu précipitamment l’accueillir, il salue la foule qui, alertée, se presse sur son passage tout le long de la route. Et se tournant vers le ministre — que la formule surprend — il s’exclame : “C’est un seul peuple, mon Dieu ! Nous allons tout confier à Bourguiba...”.
A Djerba, le colonel passe la nuit à l’hôtel Ulysse Palace, au même étage que Masmoudi. Préférant dîner dans son appartement, Kadhafi demande seulement du lait, des dattes et du papier.
Le lendemain, samedi 12, à 10 heures, c’est dans l’avion spécial baptisé Monastir, que Bourguiba et sa délégation quittent Tunis. Nous sommes, pour le gouvernement : Chatti, le directeur du cabinet présidentiel et moi-même. Sayah, le directeur du parti, est embarqué à la dernière minute, à ma demande : nous serons ainsi, tous impliqués dans cette affaire nébuleuse. Il est 11 heures quand l’avion se pose à Djerba et nous sommes accueillis par un Kadhafi en grande tenue blanche d’officier, entouré de Masmoudi, Fitouri et Hassan Belkhodja, ministre de l’Agriculture qui semble, lui, avoir fait “coïncider” sa visite de travail dans la région. De l’aéroport à l’hôtel, une foule, visiblement mobilisée et instruite depuis la veille par les cadres locaux, scande : “Union ! Union ! Union !”
Dès l’arrivée à l’hôtel, sans perdre une minute, Kadhafi demande à Bourguiba un entretien en tête-à-tête et les deux leaders s’enferment aussitôt, à 11 h 45, dans un petit salon rapidement aménagé pour la circonstance. Nous autres qui les accompagnaient, restons ensemble dehors et nous nous regardons, interloqués. Mais avec des nuances : les uns, probablement au courant, semblent surtout impatients de connaître l’issue de l’entrevue ; les autres, dont Chatti, Fitouri et moi-même sont surtout inquiets. Connaissant l’état de santé de Bourguiba, nous nous irritons d’autant plus de ce mystère entretenu depuis trois jours sur les intentions de Kadhafi, que nous ignorons les moyens de pression et les appuis dont il dispose. Quant à Sayah et à Allala Laouiti, ils font, comme d’habitude, confiance absolue à Bourguiba.
Un heure se passe ainsi, avant que le Président ne fasse appeler le chef du protocole, Abdelmajid Karoui, lequel, ressortant presque aussitôt, nous introduit auprès des deux chefs d’Etat. C’est Kadhafi qui prend la parole : “Mabrouk ! Nous avons signé l’Union. Bourguiba est désormais notre Président à tous !”. Puis il tend directement à Masmoudi une feuille de papier manuscrite. Et notre ministre, manifestement enthousiaste, nous lit la fameuse déclaration, écrite de la main de Kadhafi et dont voici l’essentiel :
 “Les deux pays formeront une seule république : la République arabe islamique, dotée d’une seule constitution, d’un seul drapeau, d’un seul président, d’une seule armée et des mêmes organes exécutif, législatif et judiciaire. Un référendum sera organisé le 18 janvier 1974”.
Après la lecture, le leader libyen nous demande de réciter la Fatiha (la prière traditionnelle ). Ce que, pris au dépourvu, nous faisons en effet, tous debout, mais stupéfaits. C’était le 12 janvier 1974 : Bourguiba avait 71 ans, Khadafi 31 berges.
L’affaire pourrait sembler réglée, elle ne fait en réalité que commencer. Et les développements qui vont suivre illustrent, jusqu’à la caricature, les dysfonctionnements du système institué certes par Bourguiba, mais dont nous avons tous été, peu ou prou, co-responsables.
Le déjeuner est pris en commun, en présence des deux délégations et de nombreux hauts cadres de la région. Les poètes traditionnels chantent les qualités des deux chefs d’Etat et soulignent les vertus de l’union. Quittant un instant mes collègues, je téléphone à Tunis au directeur de la Sûreté pour l’inciter à la vigilance et prévenir d’éventuelles manifestations. Je crains, en effet, des mouvements de foule difficiles à contrôler dans de telles circonstances. Déjà, depuis 14 heures, Radio Tunis interrompt son programme toutes les dix minutes pour annoncer la diffusion à 16 heures d’une “nouvelle fondamentale”.
A l’Ulysse Palace, j’ai vite rejoint mes collègues. Significativement, l’envie d’aller trouver le Président — après sa sieste — pour lui demander de plus amples informations est quasi-générale, mais personne n’ose faire le premier pas. Certains épiloguent, dans le malaise ou même l’inquiétude, sur les imprévisibles conséquences de cette union précipitée, sans songer spontanément à la remettre en cause. Les autres défendent dans l’euphorie la date du référendum. La discussion se porte sur son organisation ; aucun de nous ne se rappelle que la procédure référendaire n’est pas prévue par la constitution tunisienne. Autre indice de la légèreté avec laquelle on traite une consultation populaire : alors que Kadhafi a proposé de tenir les référendums en Libye et en Tunisie le 25 janvier (date du début de l’hégire), Sayah suggère de les avancer à la date symbole du 18 : date de la déportation du Combattant suprême dans le sud tunisien, en 1952. Six jours seulement, pour un choix d’une telle importance !
Pourquoi de notre part cette apparente résignation ? D’abord, je l’ai dit, parce qu’il semble que l’union soit faite, irréversible, scellée par la signature des deux chefs d’Etat. Ensuite, parce que nul ne veut s’aventurer à discuter avec Bourguiba : nous le savons fatigué, nous le sentons plutôt exalté par cette union, persuadé qu’un de ses grands rêves allait se réaliser, et hautement flatté de se voir devenir le premier “Président du Maghreb”.
C’est dans cet état d’esprit que les délégations tunisienne et libyenne, ainsi que les cadres de la région de Médenine se réunissent, solennellement, dans la grande salle de l’hôtel. A 16 h 30, les chefs d’Etat s’installent côte à côte à la tribune et apposent leur signature sur le document proclamant “l’Union”. A 17 heures, Masmoudi, sur un ton emphatique, lit une seconde fois la proclamation, transmise en direct sur nos trois radios : Tunis, Sfax et Monastir. Tous les assistants, debout, entonnent alors l’hymne de la résistance.
Puis Kadhafi tend à Bourguiba un deuxième document. Je suis assis auprès de Allala Laouiti, qui me pousse du coude en insistant pour que je m’approche et voie ce qui se passe. Je me lève et me penche au-dessus de la table en face des deux chefs d’Etats : ils lisaient la liste des membres du futur gouvernement d’union. Et j’entends Bourguiba faire une seule objection concernant la nomination de Khouildi Hmidi, au ministère de l’Intérieur. Kadhafi rétorque que mon nouveau poste à la Défense est important, et Bourguiba n’insiste pas. J’observe que “la composition du gouvernement pourrait intervenir dans une deuxième étape”. Tout pris par son nouveau rôle, Bourguiba ne me répond pas. Et tout va très vite : en quelques minutes, la liste est acquise et les deux dirigeants apposent leur signature au bas de ce deuxième document, sans en avoir donné lecture, et dont il n’existe d’ailleurs qu’un seul exemplaire.
Contrairement à l’usage, il n’en a pas été fait de copie pour permettre une double signature. Il en est de même pour un troisième document complémentaire touchant, notamment, le drapeau et les capitales.
Selon les documents signés, le président Bourguiba est assisté de deux vice-présidents : en premier lieu, Kadhafi, puis Hédi Nouira. La liste gouvernementale comprend seize ministres tunisiens et quatorze libyens. Abdessalam Jalloud est Premier ministre et Masmoudi est vice- premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Pour ma part, je suis ministre de la Défense, mais Kadhafi est le chef d’Etat-major des forces armées, tout en étant vice-président de la république : ce qui représente pour le problème hiérarchique une situation fort bizarre !
Enfin, la cérémonie terminée, nous nous employons, Chatti et moi-même, non sans mal, à transcrire puis photocopier sur papier à en -tête de l’hôtel, la liste des membres du gouvernement de l’Union, dont l’original est détenu par un membre de la délégation libyenne. Et nous allons rejoindre les deux chefs d’Etat. Bourguiba me demande alors d’accompagner son hôte à Tripoli, afin d’y “régler les modalités du référendum”. Il était difficile de refuser. Sur un ton grave et sérieux, j’invoque d’urgentes obligations dans la capitale et je parviens finalement à me dégager. Masmoudi, lui, reste à Djerba, pour raccompagner le lendemain le leader libyen jusqu’à la frontière.
Dès 17 h 15, après la retransmission des cérémonies de Djerba, Radio Tunis annonce qu’elle prendra, désormais, le nom de “Radio de la République arabo-islamique” : opportunisme du directeur de la station, qui prétendra avoir reçu des directives officielles et sera limogé pour cet excès de zèle... On signale en même temps, qu’à Halfaouine, au centre de la médina et sur l’avenue Bourguiba, quelques centaines de jeunes scandent joyeusement : “Union des Arabes ! Dieu est grand !”. La police, déjà en alerte, les dispersera sans heurts.
Dans l’avion, Bourguiba semble en proie à une sorte d’extase : Jamais, répète-t-il, je n’avais imaginé qu’un tel rêve pourrait se réaliser de mon vivant”. Et il ne tarit pas d’éloges sur Kadhafi qui lui a offert la présidence des deux Etats. Nous atterrissons à 18 heures. Malgré sa fatigue qui persistait depuis son départ de Tunis, le Président resté visiblement très lucide, improvise à l’aéroport, devant les journalistes :
“Cette journée aura été historique, consacrant un demi-siècle de lutte marquée par la constitution de la “République Arabe Islamique”, laquelle est appelée à avoir un poids considérable, eu égard aux expériences, aux cadres et aux richesses dont elle dispose. Nous exprimons l’espoir de voir l’Algérie, la Mauritanie et le Maroc se joindre à la Libye et à la Tunisie (...) Nous avons décidé d’organiser un référendum le plus tôt possible, en principe le 18 janvier 1974. Toutefois, si la procédure, quant au référendum, exige un délai, celui-ci pourrait avoir lieu le 20 mars, fête de l’indépendance (...) C’est ce que j’ai voulu proclamer à tous les peuples d’Afrique du Nord. Nous formons le vœu de voir les peuples du Machrek suivre notre exemple, pour former une communauté puissante et solide”.
Cette déclaration levait tout doute sur le caractère voulu et volontaire de la signature de l’accord par Bourguiba. La motivation était multiple : certes, l’intérêt de la Tunisie apparaissait déterminant et cette union ouvrait une perspective nouvelle pour le Maghreb, mais on ne pouvait occulter la part de gloire personnelle qu’il en escomptait. D’ailleurs, il ne cessait de nous le répéter : “Je n’avais jamais pensé que je finirais ma vie comme Président de deux grands pays, comme le leader de cette région !”.
Aussitôt, la machine du PSD se met à fonctionner, comme d’habitude. Des milliers de télégrammes sont envoyés par les cellules et sont lus sans discontinuer à la radio et à la télévision. L’éditorial du journal du parti L’Action, du 13, écrit :“qu’une telle œuvre est un acte de foi et détermine l’avenir des générations actuelles et futures”.
Ce samedi 12, Nouira est à Paris, venant de Téhéran. Personne ne songe à le contacter et lui-même n’a pas cherché à nous joindre par téléphone. Il apprend les événements par les dépêches de presse que lui fournit l’ambassade. Stupéfait, il crie son désaccord et menace même de démissionner sur-le-champ puis, sur l’insistance de ses proches, accepte de ne l’annoncer qu’à son arrivée à Tunis. Il n’en fait rien cependant, redoutant comme toujours la réaction de Bourguiba et jugeant, à la réflexion, que la partie n’est peut-être pas jouée. Wassila, quant à elle, est à Beyrouth où elle déjeune ce jour là avec Yasser Arafat et Abou Iyad. Elle reste en contact avec Bourguiba et nous téléphone assidûment, à Chatti et à moi-même. Elle veut connaître les derniers développements et nous informe des réactions des responsables au Moyen-Orient. Devant la complexité de la situation, elle, si prompte à se manifester, décide de ne pas rentrer trop vite et continue son voyage à Damas, où elle est l’invitée du Président Hafez El Assad.
Ce samedi soir, le Premier ministre arrive vers 20 heures à Tunis, après avoir passé toute la journée à Paris. Je sais qu’il est profondément bouleversé et choqué d’avoir été aussi “négligé”. A l’aéroport, j’accueille avec mes collègues un homme plus fermé que jamais, qui se contente de donner hâtivement quelques impressions sur sa visite en Iran. Je conviens discrètement avec lui de nous revoir, une heure plus tard, au domicile de Chatti, à Carthage. Là, Nouira écoute le compte-rendu complet de la journée de Djerba, en demandant des précisions, tant sur les phases inconnues du scénario que sur les hypothèses faites par les uns et les autres.
Ni Chatti, ni moi-même, ne voulons nous engager dans des procès d’intention et nous nous bornons à rapporter les faits. La seule évidence tient à la rapidité suspecte du scénario. Cependant, nous insistons : seule une franche discussion avec le Président pourrait révéler les tenants et aboutissants de cette nouvelle donne politique. Notre entretien va durer très tard dans la nuit. Nous ressassons toutes sortes de questions sans leur trouver de réponses ou sans vouloir nous les avouer :
La réunion de Djerba a-t-elle été fortuite ou préméditée ? Pourquoi en a -t-on choisi la date en l’absence du Premier ministre et de l’épouse du chef de l’Etat ? Quel a été le rôle du ministre des Affaires étrangères ? Pourquoi n’a-t-on pas différé la réunion de 48 heures jusqu’au retour du Premier ministre ? Le Président a fixé comme date ultime pour le référendum le 20 mars, dans trois mois, mais la réforme de la constitution qui ne prévoit pas la procédure du référendum exige deux lectures, donc près de six mois. Bourguiba acceptera-t-il ce délai ? Il n’admettra jamais de renier sa signature ! L’a-t-on ainsi piégé ? Nouira nous répète qu’il est incapable de rester Premier ministre dans un tel imbroglio. L’union est-elle définitivement acquise, même si l’on réussit à gagner un peu de temps ? Quelle serait la réaction de Kadhafi en cas de volte face tunisienne ? Quelles seront les réactions algérienne et marocaine ? Les grandes puissances amies, la France et les Etats-Unis sont déjà réservées dans leurs premières réactions. La Libye a-t-elle introduit des taupes au cœur de notre système ? Qui a confectionné la liste du nouveau gouvernement ? Kadhafi ne pouvait le faire tout seul. Je fais remarquer “l’énigme” que constitue ma nomination comme ministre de la Défense, avec Kadhafi comme chef d’Etat-major alors qu’il est vice-président de la République... Pourquoi cette hâte et cette signature commune d’une liste de ministres, alors que le traité de l’union n’est pas encore ratifié ? Nouira voudrait trouver une explication à chaque nomination. On n’y parvient pas toujours.
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