6.
- DJERBA ou le mirage pan-arabe
"
La tentative d’union entre la Tunisie et la Libye "
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nous épiloguons, plus il devient clair que la clé du mystère est chez le chef
de l’Etat et nous demandons instamment au Premier ministre d’aller le voir dès
le lendemain, dimanche. Nouira veut sonder notre position personnelle. Nous
répondons que la complexité du problème exige le calme et insistons sur le danger
de toute réaction trop rapide. De toute façon, nous devons d’abord analyser
soigneusement la situation avec Bourguiba et, le cas échéant, affronter dans
l’harmonie nos multiples interlocuteurs : Kadhafi en premier lieu, l’Algérie
ensuite et, bien entendu, notre opinion publique. Avec une ligne simple : personne
ne peut dénoncer le principe de l’unité, mais il faut en fixer les modalités
pratiques. Nouira pense utiliser le subterfuge de la révision constitutionnelle
pour retarder, puis enterrer le projet. Nous nous séparons vers 3 heures du
matin sans avoir fermement décidé dans un sens ou dans l’autre. La nuit porte
conseil...
Le matin du 13 janvier,
depuis sa salle de bains, Bourguiba appelle de lui-même Boumediene au téléphone
pour lui demander de se joindre à “l’Union”. Il s’entend répondre sèchement
que “l’Algérie ne prend pas le train en marche et que l’événement aurait des
conséquences imprévisibles pour toute la région”.
A 10 heures, Bourguiba
reçoit le Premier ministre. A 10 h 10, nous sommes introduits, Chatti et moi-même.
Le chef de l’Etat nous relate, avec amertume, sa communication téléphonique
avec Boumediene et les réactions rapportées par son épouse depuis Beyrouth :
elles sont “mitigées”. Nouira, quant à lui, loin de ses imprécations de la nuit
précédente, se garde de heurter de front Bourguiba et se contente de souligner
les problèmes que risquent de poser la réaction algérienne et la réserve des
occidentaux. Il insiste surtout sur l’obstacle juridique proprement tunisien
: le référendum n’étant pas prévu dans la constitution, une réforme constitutionnelle
s’impose au préalable.
Bourguiba est ulcéré
par la position de l’Algérie qui prend l’allure d’un veto, et s’étonne des commentaires
négatifs de certains médias. “Nous allons clarifier tout cela”, dit-il et il
nous enjoint, à Chatti et à moi, de partir d’urgence pour Alger afin d’expliquer
les circonstances et les perspectives de cette union et de préciser qu’elle
se conclura, finalement, avec l’assentiment de tous les dirigeants de la région.
Le Président tient à nous exprimer sa confiance “pour calmer les esprits”. Puis
il prend une première décision immédiate : à la Défense nationale, Hédi Khefacha
remplace Abdallah Ferhat et Ahmed Bennour est nommé secrétaire d’Etat.
Le 13 janvier au
soir, nous sommes à Alger. Bien qu’envoyés personnels de Bourguiba, nous ne
sommes pas reçus par Boumediene, petit affront diplomatique significatif, mais
par Medghri, le ministre de l’Intérieur et Bouteflika, son ministre des Affaires
étrangères, qui a interrompu le matin même sa visite officielle en France. Nous
passons la nuit entière à discuter : de toute évidence et comme on pouvait
s’y attendre, les dirigeants algériens sont choqués de n’avoir été ni consultés,
ni même informés au préalable. Ils sont d’autant plus contrariés que nous avions
refusé au Kef leur proposition unitaire. Ils nous le disent sèchement. Leur
point de vue, transmis par Bouteflika, peut se résumer en une phrase : “avec
l’Algérie, tout est envisageable, mais rien ne peut se faire sans elle”.
Le 14 au matin, nous
rentrons à Tunis. Le Président nous semble ébranlé par cette résistance algérienne
qui vient s’ajouter à l’hostilité de son Premier ministre. S’y joignent encore
les réactions réservées, méfiantes ou franchement critiques de la presse étrangère
qu’on lui fait lire et relire. Les médias du mardi 16 sont assez éloquents.
Selon Libération
: “l’accord du 12 janvier, c’est l’après-bourguibisme... Masmoudi plus Kadhafi,
ne serait-ce pas la solution de trouver l’introuvable, le fédérateur panarabe
?”
Le Journal de
Genève : “Djerba est une tentative d’imposer l’esprit à la matière, d’aligner
des noix sur un bâton... La tentation était grande pour le vieux magicien de
capter l’énergie libyenne comme d’autres capteraient la foudre pour forcer le
statu-quo”.
L’Orient de Beyrouth
: “Les deux leaders représentent ce que la nation arabe a de plus diamétralement
opposé : la réalité et la fiction, l’ordre et le désordre, la sagesse et l’impétuosité,
la laïcité et le fanatisme religieux”.
D’autres réactions
occidentales, il est vrai, sont plus nuancées, notamment du côté économique
et dans les marchés financiers. Tout en s’interrogeant sur la solidité de l’accord,
beaucoup s’accordent à penser que les possibilités d’expansion économique vont
changer du tout au tout, dans le cadre de cette union.
Le quotidien français
Les Echos écrit : “En tant que formule associant un grand producteur
de pétrole, riche en denrées et pauvre en hommes et en terres à un pays fertile,
dense et disposant d’élites bien formées, la fusion Libye-Tunisie n’a rien d’aberrant”.
The Guardian
de Londres avance que : “L’union de la Libye avec la Tunisie est, économiquement,
plus raisonnable qu’une fusion de la Libye avec l’Egypte, car la Tunisie sera
une charge économique moins lourde”.
D’après le New-York
Times : “Entre la complémentarité économique des deux pays, cette union
pourrait éviter les tensions et conflits à travers le monde arabe où coexistent
des régions d’extrême aisance et de faible densité avec des régions aux populations
chroniquement appauvries”.
Mais, en Algérie,
l’organe du FLN, El Moujahid écrit : “Les unions factices et éphémères,
les constructions artificielles ne transforment pas l’Histoire. Pour qu’une
région soit affectée par des transformations historiques, il convient que les
peuples qui la composent œuvrent ensemble à l’élaboration des changements”.
Dans le même sens, le Conseil de la révolution algérienne, réuni sous la présidence
de Boumediene, déclare que : “L’Union hâtive et artificielle restera sans lendemain.
Les modifications géopolitiques dans la région ne sauraient se passer des indispensables
consultations préalables, franches et loyales, entre tous les pays voisins”.
Le Maroc, considère
: que “toute précipitation ou improvisation est de nature à priver l’unité souhaitée
des chances de succès et risque même de conduire à l’échec certain”. Hassan
II envoie, en conséquence, deux émissaires à Alger.
Bien entendu, La
Presse de Tunis manifeste l’enthousiasme de rigueur en écrivant dès le 13
janvier : “La jeune République arabe et islamique aura la grande expérience,
l’intelligence, la sagesse de Bourguiba, le dévouement et la foi de Kadhafi
; elle aura l’enthousiasme des jeunes et l’adhésion des masses”.
En définitive, nous
sommes surtout préoccupés tant par la réaction négative et même assez agressive
de l’Algérie que par les réserves exprimées par les porte-parole du Département
d’Etat américain et du gouvernement français. Il ne faut pas négliger, non plus,
le poids de l’épouse du Président, fort mécontente du tour pris par les événements
“en son absence”. Dès lors, les choses se précipitent. Nous étions déjà largement
influencés par la perplexité des cadres et de l’opinion publique éclairée. L’émotion
des différentes couches de la population et leur exaltation épidermique étaient,
surtout, le résultat d’une comptabilité simpliste des bénéfices de cette union
dans leur menu quotidien. Les femmes tunisiennes, elles, la refusaient bruyamment,
par crainte d’un retour à la polygamie.
Le lundi 14 janvier,
à 9 h 30, Bourguiba s’entretient avec Nouira accompagné de Sayah. A 11 heures,
recevant Masmoudi, le téléphone sonne : c’est Kadhafi qui corrobore ce que lui
disait, quelques minutes plus tôt, Masmoudi : “Aucun argument juridique
ne peut résister à votre engagement historique et à votre signature personnelle.
Vous avez toujours su utiliser les institutions pour prendre rendez -vous avec
l’Histoire”.
A sa sortie, Masmoudi
déclare à l’agence TAP que : “Bourguiba respecterait sa signature et,
que le référendum se déroulerait dans l’enthousiasme, dès le 18 janvier”. Mais
à 12 heures, Nouira, toujours accompagné de Sayah, revient chez le Président.
Aussitôt, il fait arrêter la dépêche de l’agence avant sa diffusion et censure
l’information à la radio. Mettant sa propre démission dans la balance, il exige
celle de Masmoudi. Le Premier ministre a eu, cette fois, l’adresse de développer
devant le chef de l’Etat un raisonnement politique dégagé de tout juridisme
et de mieux expliquer les implications régionales et internationales de l’affaire.
Bourguiba, mesurant la gravité d’une crise interne supplémentaire, appelle Masmoudi
au téléphone et lui propose le nouveau poste de “ministre représentant personnel”.
Mais celui-ci refuse et, par un communiqué diffusé à 17 heures, il apprend qu’il
est destitué de ses fonctions. Chatti le remplace comme ministre des Affaires
étrangères.
Le 14 janvier, le
ministre libyen de l’Intérieur, Khouildi Hmidi juste deux jours après Djerba,
arrive à Tunis par avion spécial. Il m’annonce que les bulletins de vote du
référendum sont déjà tout imprimés à Tripoli (en moins de 48 h !) et m’en présente
un spécimen avec les photos des deux chefs d’Etat et comportant deux questions
:
“1)Acceptez-vous
l’union ?
2)Acceptez-vous
que Bourguiba soit le président de la République arabo-islamique et que Kadhafi
soit son vice-président ?”
Khouildi me soumet
aussi un projet de drapeau, déjà confectionné, comportant le croissant et l’étoile
en rouge, se détachant sur fond vert. J’en prends acte, tout en observant que
nous ne nous étions pas concertés au préalable.
Le soir, au cours
du dîner, j’apprends que des foules libyennes, mobilisées par les comités populaires,
se massent en divers points de notre frontière. Devant ma surprise, le ministre
libyen m’affirme qu’avec l’accord des deux chefs d’Etat, ces militants devaient
venir à Tunis pour “féliciter” le président Bourguiba. Je comprends tout de
suite que les Libyens tentent de rééditer de notre côté, la “marche de l’unité
arabe” lancée de Tripoli vers le Caire, en juillet 1973. Cette marche populaire
devait alors forcer les résistances égyptiennes quant à l’union avec la Libye
et entraîner sur son parcours, de plus de 1 000 km, la population libyenne,
puis celle d’Egypte. Elle fut stoppée à Fouka, sur la frontière égyptienne.
Elle n’en servira pas moins désormais de modèle : outre l’actuelle “randonnée”
Tripoli-Carthage, on assistera plus tard à la “marche verte” marocaine qui avait
franchi les frontières du Sahara espagnol.
J’avise aussitôt
le Premier ministre de ce qui nous attend. Nouira, perplexe, suggère qu’on laisse
passer quelques manifestants au compte-gouttes. Malgré mon insistance, personne
ne veut se résoudre à réveiller Bourguiba. Puis, pour comble, le Premier ministre
ne répond plus, son téléphone ayant été débranché.
Très vite, cependant,
je m’aperçois que la pression, à nos confins, devient telle qu’il va devenir
impossible de contenir la foule. Je décide donc de fermer la frontière, et je
prie instamment mon homologue libyen de faire patienter ses militants jusqu’au
lendemain. Néanmoins, j’autorise l’entrée d’une délégation qui, après avoir
exigé toute la nuit de conduire le cortège libyen, finit par accepter, dans
la matinée, de passer seule et en petit nombre la frontière.
Par précaution, nous
prévoyons le minage de certains ponts routiers, dont celui de Gabès : je crains,
en effet, un déferlement humain qui forcerait la frontière, puis les barrages
et qu’il serait impossible d’endiguer. Devenue populaire et généralisée, la
demande d’union — à laquelle, nous le savions, les masses étaient favorables
— se serait alors transformée en une exigence irrésistible, ce qui serait évidemment
le calcul libyen.
Dès le lendemain
matin, à 9 h 30, je vais saisir le Président de l’affaire. Il me confirme avoir
eu Kadhafi au téléphone, mais avoir pensé qu’une simple délégation de type traditionnel
serait venue sagement le féliciter à Carthage. Je lui raconte alors la nuit
agitée que nous avons vécue et les fermes décisions que j’avais cru devoir prendre.
Puis je l’informe, en détail, de l’entretien que j’ai eu la veille avec le ministre
libyen Khouildi et des documents qui m’ont été remis : bulletins de vote, modèle
du drapeau. Le Président est fort étonné de cette précipitation, mais ne réagit
pas outre mesure. J’essaie, cependant, de le réconforter : “Nous avons la situation
en main et nous saurons gérer cette affaire, malgré la pression libyenne
et malgré aussi la réaction absolument négative de certains membres du gouvernement
et du parti”. Le Président est plus à l’aise, mais reste profondément pensif.
Puis le directeur
du protocole introduit Khouildi qui l’informe à son tour des documents qu’il
a rapportés. Le Président, voulant paraître serein et lucide, bombe le
torse comme il le fait d’habitude dans les situations délicates et tient à affirmer
sa foi dans le projet : “nous sommes en train de régler les problèmes de procédure”.
A la sortie, il veut assurer Kadhafi de son affection paternelle.
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