6.
- DJERBA ou le mirage pan-arabe
"
La tentative d’union entre la Tunisie et la Libye "
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Reste,
dans un premier temps, à conclure politiquement l’aventure sur le plan intérieur
tunisien. Masmoudi, limogé du ministère des Affaires étrangères, est invité
à s’expliquer, le mardi 15 janvier, devant les membres du gouvernement et
du bureau politique. De 11 h 10 à 12 h 35, la réunion — si courte pour un
sujet si fondamental ! — se tient au palais de Carthage sous la présidence
de Bourguiba qui va nous écouter impassiblement, contrairement à son habitude
: signe certain de l’embarras où il se trouve. Le Premier ministre reste fidèle
à la ligne “juridique” qu’il avait initialement adoptée : il insiste longuement
sur la nécessité de respecter la constitution, laquelle ne prévoit pas de
procédure référendaire et donc, d’ajourner toute consultation de ce type jusqu’à
ce que l’obstacle juridique soit levé. Plus émouvant, Chedli Ayari, qui a
accompagné Nouira à Téhéran, s’exclame qu’il a “pleuré” en voyant le nom de
la Tunisie effacé du projet de la nouvelle république. Khefacha enfonce le
clou et parle, brutalement, de la “trahison” du responsable de la diplomatie
tunisienne. Les autres membres du conseil semblent atterrés, mais ne se déclarent
pas, attendant la tournure des événements. Masmoudi confirme son adhésion
à l’union et fait observer : “Nous sommes en train de glisser dans le reniement
(...) Que vaudrait désormais la signature du Président tunisien (...) ?
Je soutiens que si la constitution ne parle pas de référendum, elle ne l’exclut
pas (...) Bourguiba est juriste (...) Il est garant de la constitution”.
A l’issue de la réunion, le Premier ministre déclare :
“Les membres du conseil de la république expriment leur conviction que la
réalisation de cette unité doit être entreprise par étapes et recherchée dans
le cadre d’ensembles régionaux cohérents (...) Le gouvernement engagera, dans
les meilleurs délais possibles une procédure de révision de la constitution,
tendant à permettre l’organisation du référendum. En attendant l’aboutissement
de cette procédure, le gouvernement tunisien engagera avec le gouvernement
libyen des consultations tendant à définir le contenu de l’union et les étapes
de sa réalisation”.
Le soir même, j’accompagne, à 17 h 30, Khouildi chez le Premier ministre qui
lui lit presque mot à mot, le communiqué du conseil des ministres du matin,
et l’entretien se termine sans commentaires. A 18 heures, c’est Chatti qui
nous reçoit et les échanges sont plus courtois, mais aussi peu loquaces. A
l’aéroport, le ministre libyen déclare “qu’il est satisfait de sa visite et
des résultats de ses entretiens avec les responsables tunisiens et particulièrement
de son entretien avec le président Bourguiba qui ont porté sur la poursuite
de l’accord des nations des deux parties, en vue de réaliser l’union tuniso-libyenne”.
Cependant, les Libyens sont furieux. Pour calmer le jeu, le mercredi 16, Chatti,
dans une conférence de presse, déclare : “Bourguiba et Kadhafi avaient déjà
discuté de l’union à Tripoli, le 1er septembre 1973, à l’occasion de l’anniversaire
de la révolution libyenne et la Tunisie avait trouvé auprès de la Libye les
meilleures dispositions à regagner le Maghreb (...) Le principe de l’union
est sans équivoque : si nous avons mis en place d’ici là, le référendum, les
structures et les institutions nécessaires, l’union pourrait se concrétiser
par la suite (...) Le président Bourguiba sera le président de l’Etat unifié
avec l’accord des responsables libyens”.
Le 17 janvier, le Premier ministre préside, à la Kasbah, un conseil des ministres
qui va durer, exceptionnellement, de 10 heures à 16 heures, et où les membres
du gouvernement évoquent largement les circonstances de la réunion de Djerba
et en étudient les répercussions sur les plans intérieur et international.
La réunion du bureau politique suivra le soir même, mais sera courte, le communiqué
déclarant : que “le parti a arrêté les mesures (...) qui visent à assurer
les garanties constitutionnelles et toutes les conditions du succès de l’édification
de l’union sur des bases sûres”.
Tout, officiellement, reste donc encore en suspens quand, le 19 janvier —
fidèle à une tradition bien établie au lendemain de chaque grande crise —
Bourguiba s’envole pour Genève où Wassila le rejoint directement de Beyrouth,
deux jours plus tard. A l’aéroport suisse, le Président répond aux journalistes :
“Nous allons procéder à la modification de la constitution en vue d’y introduire
le référendum. Les choses iront ensuite, normalement, vers la voie de l’union
avec la Libye (...) La fusion de la Tunisie et de la Libye repose sur des
bases solides”.
Bourguiba ne renonçait pas : lui, qui “étouffait” dans sa modeste Tunisie,
pensait pouvoir acquérir par cette nouvelle dimension territoriale, la stature
d’un “grand chef d’Etat” pour un “vaste nouveau pays”, politiquement imposant
et économiquement incontournable. Sans extrapoler, on peut toutefois avancer
qu’il croyait, par là même, créer une nouvelle donne politique dans la région
face aux deux géants de l’ouest : l’Algérie et le Maroc et stopper, à l’est,
toute autre velléité unitaire entre l’Egypte et la Libye. Bourguiba pensait
arrêter ainsi “la sirène pan-arabe” de Kadhafi et de certains leaders arabes.
Mais il fallait compter avec deux handicaps majeurs : d’un côté, l’imprévisibilité
du leader libyen et ses véritables calculs politiques, de l’autre, les incertitudes
de l’après-Bourguiba qui pesaient sur nous tous, ou du moins sur ses principaux
collaborateurs. La panique avait saisi le Premier ministre à l’idée que “l’affaire”
avait été combinée insidieusement par l’un de ses “amis politiques” dans un
souci successoral. Le jeu politique va, dès lors, se déchaîner dans toute
sa férocité, occultant toute réflexion sérieuse et sur les avantages et sur
les inconvénients de l’union.
Le lundi 21 janvier, dans un souci d’apaisement, j’invite le Premier ministre
à s’adresser aux gouverneurs et représentants du parti dans les régions, rassemblés
à Tunis :
“En premier lieu, dit-il, il s’agit de souscrire
au principe de l’union. En deuxième lieu, il faudra prendre les mesures nécessaires
pour organiser le référendum (...) Il conviendra, enfin, de définir le contenu
de l’union. Le gouvernement s’attachera à préparer les dossiers devant faire
l’objet de négociations avec le partenaire libyen”.
Le même jour, dans un entretien au Monde, Hédi Nouira nuance un peu
plus ses propos :
“Pour moi, la déclaration du 12 janvier est la proclamation d’un idéal, l’affirmation
d’un principe, la définition d’un objectif (...) Une union avec la Libye peut
être fructueuse, mais nous ne courons pas la dot (...) Il faut continuer à
créer des œuvres communes, notamment dans le domaine économique jusqu’au moment
où il ne restera plus qu’à mettre sur l’édifice le chapeau constitutionnel
de l’unité”.
Bref, c’est la grande confusion : on est bien loin de l’union proclamée avec
son gouvernement déjà constitué. Toute le monde commence à comprendre que
le projet est mort-né et qu’on cherche seulement des subterfuges pour justifier
politiquement notre reniement.
Mais Bourguiba ne peut échapper, fût-ce provisoirement, à “l’affaire”. Le
24 au soir, Kadhafi lui annonce qu’il viendra le retrouver dès le lendemain
à Genève. Immédiatement avisés à Tunis, nous organisons, en hâte, le départ
d’une délégation par avion spécial : décision si improvisée qu’il me faut
signer personnellement les passeports de certains de mes collègues dans la
salle de départ de l’aéroport. Il y a là Nouira, Chatti, le ministre du Plan,
Mansour Moalla, Mohamed Mzali, ministre de l’Education, Habib Achour, Ferjani
Belhaj Ammar, chef de l’organisation patronale, le Dr Mokaddem, président
de l’Assemblée nationale et Zargayoun, vieux compagnon de Bourguiba. Chedli
Ayari, de Paris, doit les rejoindre et je reste presque seul à Tunis, pour
garder la maison...
Le lendemain 25 janvier, Bourguiba propose en vain d’accueillir son “hôte”
à l’aéroport de Genève. Son entourage l’en dissuade sous prétexte qu’on n’est
pas en Tunisie. Et quand il voit Kadhafi arriver à la résidence, en pull-over
noir, c’est pour se trouver presque aussitôt, apostrophé :
“C’est vous qui m’avez demandé de signer immédiatement. Moi, je proposais
deux mois de réflexion.
Mal à l’aise, Bourguiba se défend maladroitement :
— Nous sommes toujours d’accord (...). Simplement, il nous faut revoir la
constitution.
Kadhafi en devient presque inconvenant :
— C’est bien votre signature ? Vous êtes bien encore chef de l’Etat ?
Je vous demande de respecter vos engagements.
Bourguiba blêmit. Nouira est violet de colère.
Mokaddem essaie de déplacer le sujet en parlant de la constitution. Kadhafi,
de plus en plus en forme, ironise :
— Je vous croyais plutôt docteur en médecine que docteur en droit (...)
Il faut l’intervention d’Achour pour empêcher l’entretien de dégénérer :
— Vous avez conclu avec Bourguiba un accord personnel. Les peuples n’ont pas
été consultés (...). L’union n’est possible que si, vraiment, ils l’approuvent”.
La tension retombe un peu, mais l’ambiance reste lourde, les Libyens sont
en colère et les Tunisiens consternés. Kadhafi n’est pas retenu à déjeuner,
le Président l’avait souhaité, mais la pression de son entourage l’en dissuada.
En le raccompagnant, néanmoins, il l’invite à dîner, mettant toute l’assistance
devant le fait accompli : le repas sera bref et sinistre.
Le soir tard, à son hôtel, le leader libyen reçoit à sa demande Moalla et
Mzali, qui ont pris préalablement l’accord du Premier ministre. Moalla nous
relatera l’entretien. Kadhafi demande les raisons du revirement tunisien et
se demande qui en sont les responsables :
“Vous êtes, l’un économiste et l’autre, éducateur. Comment ne voyez- vous
pas l’intérêt d’un avenir commun à nos deux pays ? Les Américains ont
-ils fait pression sur vous ?”
— Oui pour l’union, mais discutons du contenu
(...). Beaucoup de choses séparent encore les deux pays, le régime politique
et constitutionnel, le système économique, l’organisation sociale, le statut
de la femme (...) toutes choses à harmoniser pour parvenir à une union solide”
: répondit Moalla.
Kadhafi, soucieux d’absoudre plus ou moins Bourguiba, dont il connaît la susceptibilité,
feint de rejeter la responsabilité de l’échec sur les “fossoyeurs de l’union”
qu’il dit bien connaître, sans évidement les nommer. Mais il a compris que
l’union est morte, du moins pour le moment, et il n’insiste pas.
La délégation tunisienne rentre le soir même à Tunis. Le Premier ministre,
commentant la rencontre de Genève, déclare notamment :
“L’entretien a porté (...) sur le contenu de
l’union qui sera défini au cours de négociations entre le gouvernement tunisien
et libyen. Le Président de la république a confié à son gouvernement le soin
de prendre les dispositions que nécessitent ces négociations”.
Le 26 janvier, Bourguiba quitte Genève pour la station d’hiver de Gstaad,
afin d’éviter d’autres rencontres imprévues. Nous lui faisons admettre qu’à
tour de rôle, il y aura toujours un ministre à côté de lui. Le 28, Chatti
se rend de nouveau en mission d’explication à Alger, puis au Maroc.
Le 1er février, l’Assemblée nationale ouvre un débat de fond sur le sujet.
Le Premier ministre intervient longuement : “La déclaration du 12 janvier
répond aux élans spontanés de chaque Tunisien (...) Mais, il est hors de question,
pour la Tunisie, qu’elle puisse s’engager dans une union sans le consensus
des parties du Maghreb qui y seraient intéressées (...) Il faut entrer en
négociations avec nos frères de Libye pour définir le contenu de l’union (...)
Nous devons constituer cette unité dans le calme et la sérénité à l’intérieur,
la paix et la concorde à l’extérieur”.
Le débat qui s’en suit ne sera, comme d’habitude, que l’écho des discours
et des intentions occultes ; les députés s’attardant sur les aspects négatifs
pour condamner le projet d’union ou du moins ses modalités. On notera en particulier
l’opposition farouche du syndicaliste Achour et du militant Zargayoun. Enfin,
l’Assemblée adoptera une déclaration soulignant : “la nécessité d’un référendum
pour tout traité conclu en vue de l’édification du Maghreb et ce après examen
et approbation par les députés”.
On visait le rejet du projet, et il fallait pour le moment le freiner grâce
au subterfuge constitutionnel concernant le référendum. La proclamation du
Conseil de la république, du 15 juillet — qui prévoyait la discussion du contenu
de l’union —, était destinée plutôt à sauver la face, en évitant de renier
ouvertement la signature de Bourguiba. Au conseil des ministres du 18 janvier,
Nouira refusera de s’engager sur une date d’ouverture des pourparlers avec
la Libye, malgré l’insistance de Moalla et de certains de ses collègues.
Deux observations fondamentales sont à retenir. D’abord : ce “contenu de l’union”
et toutes ses répercussions politiques et surtout économiques (La Libye pèse
100 millions de tonnes de pétrole et 7 milliards de dollars par an) n’ont
jamais été évoquées entre nous, encore moins discutées ou précisées. Puis
: contrairement à nos engagements et à nos déclarations, notre gouvernement
n’entamera pas de consultations en vue de clarifier la situation avec la Libye,
et encore moins des négociations en vue de définir les perspectives possibles.
En fait, il n’y a plus là que des justifications d’arrière-garde. L’objectif
est de paraître ne pas se renier et de gagner du temps afin de tout enterrer
en douceur.
Devant cette volte face, le 6 février, au cours d’un meeting populaire, le
colonel Kadhafi s’en prend violemment aux “ennemis de l’union”.
En réponse, le vendredi 8, lors de la commémoration annuelle des événements
de Sakiet, le Premier ministre déclare, en substance “qu’il faudrait réaliser
l’unité du Maghreb arabe sans tapage ni précipitation”. De son côté, Ahmed
Medghri, le ministre algérien de l’Intérieur, venu s’associer à cette manifestation
se félicite que “toutes les tentatives de semer la discorde entre nous aient
été déjouées...”. L’après-midi même, Nouira se rend à Annaba, en Algérie,
à une cinquantaine de kilomètres de la frontière pour y rencontrer le président
Boumediene, venu aux nouvelles, spécialement d’Alger.
Ce même après-midi, après la cérémonie de Sakiet et à la demande expresse
du Premier ministre, je me rends d’urgence à Medenine pour y rencontrer les
cadres de la région et tenir des réunions afin de calmer les esprits, car
la déception de la population du sud est grande : l’union manquée à Djerba
allait faire place à une “guerre froide” entre les deux pays. On assistera
en effet à l’expulsion massive des Tunisiens, et la Libye perdra durablement
son image de pays eldorado.
A Tataouine, je m’adresse, dans un grand meeting, à la foule venue de tous
les coins de la région frontalière : “Bourguiba vient de m’appeler au téléphone
de Suisse et me prie de vous annoncer qu’il viendra visiter la région dès
son retour. Il vous demande de continuer à lui faire confiance comme vous
l’avez fait pendant les moments les plus difficiles (...). Puis je m’attarde
à expliquer que la déclaration politique de Djerba (...), sans être un traité,
ouvrira la voie à une nouvelle orientation des rapports entre la Libye et
la Tunisie”.
Au sud tunisien, du côté libyen, comme à l’est du côté algérien, les populations
frontalières, séparées par des frontières administratives, n’en partageaient
pas moins la même mentalité, avec des coutumes semblables et un mode de vie
identique. En un certain sens, l’union pour eux n’était pas une perspective
politique, c’était une réalité de tous les jours. Il était dangereux de jouer
avec leurs sentiments et de leur faire miroiter de faux espoirs. Or ces populations,
après avoir souffert du côté est à l’époque de la guerre d’Algérie ( ligne
Morice, bombardement de Sakiet etc.) et subi, du côté sud les aléas de nos
rapports avec la Libye, allaient à nouveau éprouver les conséquences des “faux
pas” du Kef et de Djerba.
Le dimanche 10 février dans la matinée, de Medenine, je dois rejoindre d’urgence
Tunis pour accompagner le Premier ministre à Gstaad, en Suisse, où nous arrivons,
le jour même, à 20 heures. Le lendemain, dès 8 h 30, Nouira rend compte de
la réunion de l’Assemblée nationale et surtout de son entretien d’Annaba avec
Boumediene, lequel veut “assurer la Tunisie de l’appui complet de l’Algérie
(...) pour sauvegarder sa souveraineté”.
Bourguiba nous écoute, sans trop de commentaires, mais nous le sentons contrarié,
désenchanté et bien triste.
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