6 - DJERBA ou le mirage pan-arabe
" La crise du “plateau continental "
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Un deuxième épisode est venu se greffer sur l'affaire de Djerba : la crise du plateau continental, situé au large du golfe de Gabès et dont les experts évaluaient les réserves à près d'un milliard de tonnes de pétrole. Véritable épopée ou du moins, feuilleton à rebondissements, cette affaire illustre à merveille la complexité de nos rapports avec la Libye ; et plus précisément, le conflit permanent, parfois ouvert, parfois masqué, mais toujours latent, entre l'obsession unitaire, quelque peu romantique, du colonel Kadhafi et le souci permanent tunisien de ne pas aliéner à la légère, dans une construction improvisée, une indépendance chèrement acquise. Faisant alterner les périodes de tension et les moments d'apaisement, la crise ne dura pas moins de dix ans, de 1972 à 1982 ; son caractère pernicieux s'accentuant, de façon significative, après la crise de Djerba, en janvier 1974. Une série d'épisodes, plus ou moins heureux pour les deux pays, et surtout pour la Tunisie, la marquèrent alors, dont certains n'avaient apparemment avec elle qu'un rapport lointain : mais Djerba restait présente à l'arrière plan. Et elle le demeura jusqu'en février 1982, quand la sentence, inattendue, de la Cour Internationale de Justice de la Haye débouta la Tunisie et combla les vœux de la Libye. Cette histoire est donc celle d'un échec qui aurait, probablement, pu être évité.
Rien au départ, ne laissait présager l'ampleur que prendrait plus tard le problème. Peu après notre indépendance, en 1956, nous avions engagé avec le régime monarchique libyen des négociations sur ce fameux plateau continental, qui traînèrent pendant près de neuf ans sans aboutir à aucun vrai résultat.
En février 1959, Bourguiba mettait en cause le tracé de la frontière tuniso-libyenne, fixée par l'accord turco-français de 1910 et précisé par les accords franco-italiens. Le chef de l'Etat tunisien contestait la souveraineté de la Libye sur les champs pétrolifères d'Atchan et de Taskin, comme il avait récusé celle de l'Algérie sur Edjelé.
Cependant, dès 1960, nos deux pays accordaient des permis d'exploitation pétrolière en mer, au large de nos côtes respectives. Les permis tunisiens furent délivrés à partir de 1964 ; la Libye signant, en 1968, un permis offshore qui se juxtaposait à celui accordé par la Tunisie, en 1966.
La Cour Internationale de Justice ne définira qu'en 1969 seulement la notion de plateau continental : "une zone prolongeant physiquement le territoire de la plupart des Etats maritimes par une espèce de socle qui devient le prolongement naturel du territoire national".
Le coup d'Etat du colonel Kadhafi, en septembre 1969, suspendit tous les pourparlers ; de notre côté, il fallait laisser aux nouveaux dirigeants le temps de définir leur politique. Cela ne tarda pas. En février 1971, la première visite en Tunisie permit au leader libyen de déployer ses charmes de jeune révolutionnaire arabe, d'évoquer les bienfaits d'une union entre nos deux pays et les richesses qui en découleraient pour nos deux peuples. Après quoi, les instigateurs de la politique unitaire, en Tunisie et en Libye ne cessèrent de chercher discrètement à faire admettre l'importance d'un ensemble économique de nos deux petits pays qui s'imposeraient au grand Maroc et à la riche Algérie.
Après la deuxième visite de Khadafi, en décembre 1972, le communiqué mentionna même la possibilité d'une gestion paritaire des ressources du plateau continental. Le 4 février 1973, à l'issue de la visite du Premier ministre Nouira à Tripoli, le communiqué final fit plutôt état de "la recherche des voies de l'unité entre les deux peuples, étape sur la voie de l'unité arabe". Contrairement aux vœux de Nouira, il n'était pas fait mention du plateau continental ; les Libyens privilégiaient, désormais, la démarche unitaire entre les deux pays.
Dès ce moment, en réalité, sans que nul n'en ait pris clairement conscience, les termes du futur conflit se dessinaient dans ces deux approches différentes. Kadhafi, faisant délibérément l'impasse sur les questions de souveraineté, voyait dans l'exploitation commune du plateau continental une sorte de "conséquence anticipée" de l'union tuniso-libyenne. Il le pouvait d'autant plus qu'il n'avait guère besoin des ressources du plateau, ayant plus de pétrole qu'il ne pouvait en vendre. Nouira, au contraire, se méfiait des "grands projets" de Kadhafi et, soucieux d'assurer l'indépendance énergétique de la Tunisie, tenait d'abord "à bien définir ce qui nous appartenait". Bourguiba avait une attitude plus nuancée ; il n'avait jamais été hanté par une "menace libyenne", bien que restant toujours vigilant...
Ce n'est qu'en 1975 que Kadhafi - après avoir certainement observé de près et à sa manière le rapprochement tuniso-algérien après l'échec de Djerba - saisit l'occasion des fêtes du Mouled pour venir à Kairouan s'associer aux cérémonies commémorant la naissance du Prophète. Le soir, à la mosquée, Bourguiba en profite pour faire une véritable conférence sur ses conceptions de la nation, de l'Etat et de la patrie, lesquelles ne correspondaient nullement aux vues du leader libyen. Bourguiba, en fait, récuse toute la philosophie pan-arabe sur la "nation arabe", laquelle ne peut correspondre à une communauté islamique rassemblant des races et des peuples divers, incapables de se soumettre à un seul et même pouvoir. "L'Etat, en revanche, explique Bourguiba, est une réalité concrète de notre temps. La patrie est fondée sur l'attachement à la terre natale et sur une communauté de vie et de pensée".
Nous avons pu mesurer, le soir même, l'irritation de la délégation libyenne. Aussi augurions-nous mal de l'entretien du lendemain. Mais il fut abrégé, dès son début : nous étions à peine en réunion quand le secrétaire particulier, Laouiti, vint chuchoter à l'oreille du Président la nouvelle de l'assassinat du roi Fayçal d'Arabie saoudite.
Reste que nous étions replongés dans les turbulences et, cette fois-ci, de notre propre chef. Kadhafi venait assister, pieusement, à une fête religieuse : nous lui administrons une leçon philosophique et politique sur son sujet le plus cher : l'union de la nation arabe.
Mais nos malentendus n'ont jamais trop duré. Le 1er juillet 1975, invité inopinément par mon homologue libyen, Khouildi, j'arrivai à Tripoli, où la chaleur exceptionnelle de l'accueil me surprit, vu la morosité de nos relations. Visiblement, Kadhafi recherchait la reprise, et nous-mêmes, nous la souhaitions. Une bonne cohabitation entre nos deux pays s'imposait. En effet :
Pour la Libye, la Tunisie est une fenêtre politique sur le plan international et représente un maillon nécessaire pour tous ses projets unitaires dans la région. En outre, Kadhafi surveillait de près toute évolution politique régionale et appréhendait notamment tout rapprochement entre la Tunisie et l'Algérie qui, à ses yeux, se ferait à ses dépens.
Pour la Tunisie, la Libye abritait à l'époque, près de 150 000 de nos ressortissants et les échanges économiques étaient largement en notre faveur. Nos populations du sud sont trop imbriquées à celles des régions limitrophes libyennes et, vu l'étendue et la perméabilité de nos frontières, les problèmes de sécurité devenaient importants en cas de conflit. En outre, Bourguiba appréhendait, à son tour, tout rapprochement entre la Libye et l'Egypte, redoutant leur activisme pan-arabe.
Au cours de mon séjour à Tripoli, mon homologue, Khouildi, s'attacha à me rassurer sur le sort de nos compatriotes restés en Libye après la vague d'expulsion qui avait suivi l'échec de Djerba. La rigueur de notre police des frontières avait beaucoup gêné les ressortissants libyens : aussi m'apprêtais-je à lâcher un peu de lest, en assouplissant les formalités administratives, sans revenir sur le principe même du visa. Dans le même esprit, lors de ma rencontre avec nos résidents en Libye, j'expliquai les raisons de notre rigueur tout en leur faisant part du léger frémissement intervenu dans nos relations. Tant avec le Premier ministre, Jalloud, qu'avec Khouildi ou les ministres de l'Education et surtout celui de l'Agriculture, Bouzid Dourda - le théoricien de l'équipe - mes entretiens portèrent sur les différentes formes de coopération envisageables. J'expliquai, de mon côté, qu'un éventuel édifice commun devrait être bâti sans précipitation, alors que mes interlocuteurs ressassaient la philosophie unitaire et ses implications bénéfiques et rapides sur la Tunisie, faisant allusion, en sous-entendu, à la manne pétrolière du plateau continental.
Bref, les positions des uns et des autres restaient doctrinairement bien éloignées, mais chacun avait le souci de ne pas couper les ponts et surtout de ne pas insulter l'avenir.
Las ! cette amorce de "convalescence" fut brusquement interrompue, dès le mois d'août 1975, par un incident inattendu. Omar Mhichi, compagnon de Kadhafi lors de son coup d'Etat, membre du Conseil de la révolution, ministre du Plan et seul civil intellectuel de l'équipe dirigeante libyenne - qui aurait réuni chez lui, à l'insu de Kadhafi, une vingtaine d'officiers - s'enfuit de Tripoli. S'étant présenté à notre frontière, il fut recueilli par notre garde nationale et amené directement à Tunis où on l'installa convenablement. Je fus son seul contact pendant tout son séjour - comme cela avait été le cas en 1968 pour le fugitif algérien, le colonel Zbiri. Mes rapports, jusque là excellents, avec Khouildi en furent affectés : je repoussai toutes ses démarches, arguant que Mhichi était seul maître de ses décisions.
Kadhafi, qui n'a jamais toléré d'opposition, surtout de l'extérieur, demanda à téléphoner à son ex-compagnon. Mhichi accepta, tout en me priant de faire enregistrer la conversation et de rester auprès de lui durant l'entretien. A Kadhafi, qui lui rappelait leurs vieux souvenirs de militants fraternels, Mhichi répliquait en dénonçant sa dérive vers le pouvoir absolu. Patiemment, Kadhafi revenait à la charge ; mais plus il insistait, plus Mhichi se faisait violent et Kadhafi finit par lui raccrocher au nez. De toute évidence, le transfuge n'avait eu d'autre objectif que de se situer pour l'histoire, mais le colonel ne désesperait pas pour autant de ramener autrement son ancien compagnon au bercail.
Le 29 septembre 1975, un officier, Salem Said, nommé consul de Libye à Tunis, arriva accompagné d'une parente de Mhichi, Mme Lajili. Le 2 octobre, la rencontre entre les trois se solda par un échec : Mhichi refusait de revenir en Libye, malgré toutes les assurances qu'on lui donnait et les promotions qu'on lui promettait. Les ponts, dès lors, seront coupés entre les deux frères ennemis : Kadhafi et Mhichi. Nous nous en inquiétions, sachant que le leader libyen n'accepterait jamais la dissidence définitive de son ancien compagnon.
Le "consul" libyen sera rejoint les jours suivants par d'autres officiers - sous une couverture diplomatique - mais cette fois à la recherche discrète du domicile de leur compatriote fugitif. Nous avions, de notre côté, décidé de ne pas intervenir tout de suite. Le 10 novembre, ils regagnaient tous leur pays. Mais les choses n'en resteraient pas là.
Un mois après, en effet, la Tunisie allait gérer l'un des plus célèbres actes de piraterie internationale. Voici d'abord les faits, puis la manière dont on peut après coup, tenter de reconstruire le puzzle.
Le 21 décembre, à 11 h 45, un commando de cinq hommes et une femme pénètre en file indienne dans l'immeuble qui abrite à Vienne (Autriche) la réunion des ministres de l'organisation des producteurs de pétrole (OPEP). Ils prennent en otage une soixantaine de personnes, dont dix ministres, notamment Amouzegar l'iranien, Cheikh Yamani, le saoudien et Acosta du Venezuela.
Agissant au nom d'un mouvement jusqu'alors inconnu et d'ailleurs assez fantaisiste intitulé pour la circonstance : "Le bras de la révolution arabe", le chef des pirates fait connaître ses revendications par un texte qui devait être lu toutes les deux heures à la radio autrichienne sous peine d'exécution d'un otage toutes les demi-heures. Ce texte de sept pages comportait huit points dont notamment : "Respect des décisions du sommet de Khartoum (ni négociation, ni traité, ni reconnaissance de l'Etat sioniste). Dénonciation de l'accord traître de camp David. Unification arabe et nationalisation des monopoles pétroliers".
Nous analysons le message du commando : les revendications correspondent à la position du "Front du refus" composé principalement de la Libye, de l'Algérie et de la Syrie. Je le fais remarquer au Président et au Premier ministre, tout en pressentant déjà quelques collusions.
Les otages étaient divisés en trois groupes : le premier comprenant les "impérialistes et les réactionnaires" : l'Iran et l'Arabie saoudite ; le second : les "neutres" soit le Venezuela, le Nigéria, l'Indonésie et le Gabon ; le dernier rassemblant "les amis" : à savoir la Libye, l'Algérie, l'Irak et le Koweit.
Le texte est lu à la radio autrichienne, le 21, à 18 h 30. Le chancelier autrichien, Bruno Kreisky, déclare alors dans une conférence de presse : "Le chef du commando a dit aux otages qu'ils devaient faire savoir à tout le monde qu'il était bien le célèbre Carlos". En effet, c'est un des plus célèbres terroristes internationaux, le vénézuélien Ilitch Ramirez Sanchez, dit "le chacal", qui, en septembre 1974, avait tué, à Paris, deux inspecteurs de police, et qui était l'auteur de plusieurs opérations terroristes majeures en Europe, entre 1975 et 1976.
Pour éviter une tragédie, le chancelier accepte donc de mettre un avion à la disposition de Carlos et de ses otages. Celui-ci donne l'ordre au représentant de l'Arabie saoudite de se tenir debout près de la porte de l'avion pour être abattu. Cheikh Yamani déclarera par la suite à la revue El Hawadeth que lui même et le ministre iranien devaient être exécutés à bord.
Le DC 9 autrichien part à destination d'Alger, où il atterrit à 10 h 40 GMT. Bien entendu, à Tunis, au ministère de l'Intérieur, nous nous branchons immédiatement sur les communications de la tour de contrôle d'Alger.
Un fait ne tarde pas à nous intriguer : la délégation algérienne est "relâchée" dès l'atterrissage à Alger, apparemment sans aucune négociation. On assiste alors à un surprenant va-et-vient entre l'avion et l'aérogare ; le ministre Bouteflika s'entretient avec Carlos dans un des salons d'honneur de l'aéroport - une procédure à tout le moins fort exceptionnelle.
Paul Balta, rapportera (Le Monde du 24 décembre 1975) qu'il avait assisté à l'aéroport aux aller et retour du chef du commando entre le salon d'honneur et l'avion, et décrira ainsi Carlos : "petit, mince, barbiche rousse, lunettes noires, béret, veste en plastique (...) L'homme avait une allure très décontractée et affichait une certaine morgue, parlait parfaitement le français et l'anglais et pouvait s'exprimer en arabe sans qu'on puisse définir exactement son origine".
Pour ma part, je connaissais assez bien la psychologie de ce type de ravisseurs, ayant géré antérieurement l'affaire du détournement d'avion de la British Airways, en 1974. Ces pirates sont fébrilement sur leurs gardes, presque dans un état second et bien loin d'accepter de discuter hors de l'appareil où ils se sentent relativement en sécurité.
Quoi qu'il en soit, les membres des délégations sont rapidement libérées, le terroriste blessé à Vienne étant dirigé sur l'hôpital d'Alger, et seuls restant aux mains du commando, les ministres arabes. Bouteflika annonce : "qu'en accord avec son gouvernement, Belaid Abdessalem, ministre de l'Industrie, s'est porté volontaire par solidarité et a rejoint les autres otages dans l'avion ; tous les otages seront libérés dans leurs pays respectifs où l'avion ferait successivement escale". Pour le reste, il se refuse à porter un jugement de valeur sur l'action du commando.
L'avion atterrit à Tripoli à 18 heures. En principe, la Tunisie ne semble donc pas concernée. Devant l'étrangeté de l'opération, je mets pourtant en état d'alerte maximum les services de mon ministère et les autorités de l'aéroport. Les Palestiniens installés à Tunis ne sont d'ailleurs pas moins intrigués que nous... Mais c'est depuis le Koweït que mon ami Abou Iyad confirme mon sentiment, en qualifiant le détournement de "suspect". Farouk Kadoumi, de l'OLP, déclare pour sa part que cette affaire constitue un sabotage de la cause palestinienne, trois semaines avant le débat à l'ONU. Par ailleurs, la libération des terroristes par l'Algérie est vivement critiquée par la presse égyptienne, qui révèle que Wadi Haddad, dissident du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et résidant en Libye, est fortement impliqué dans l'opération.
De fait, à Tripoli, le scénario se complique. Le ministre algérien, Belaid Abdesselam et le ministre libyen, Mabrouk, sont immédiatement libérés. Et nous apprenons que le commando et les otages changent d'avion pour prendre un DC 9 des Libyan Airlines, dont la prochaine étape serait Bagdad. Cette deuxième information concorde avec l'annonce de Bouteflika, mais nous ne nous expliquons pas le changement d'avion. Vers 1 heure du matin, mes services, en relation permanente avec la tour de contrôle de l'aéroport de Tunis m'apprennent que l'avion, libyen cette fois-ci, après avoir fait le plein, ne va plus à Bagdad mais survole la Tunisie ! Ma décision est vite prise : depuis Hammamet où je me trouve, j'ordonne de se préparer à toute éventualité et de mobiliser les unités spéciales de la police, de la protection civile, des autorités civiles et techniques de l'aéroport. J'appelle Abdelmajid Bouslama, le directeur de la Sûreté, lui aussi à Hammamet et nous fonçons ensemble vers Tunis. Pendant le trajet, je garde téléphoniquement le contact, et ce que j'avais prévu se réalise : l'avion s'approche de Tunis, tout en affirmant qu'il ne fait que survoler le territoire tunisien. Redoutant qu'il veuille atterrir, je donne l'ordre de fermer l'aéroport à tout trafic, de détourner vers Monastir ou Djerba les autres appareils en vue et de rendre l'aérodrome inaccessible. De partout, on amène des balles de foin, des barils, des barrières pour encombrer les pistes.
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