7 - Le printemps démocratique et  l’échec du pluralisme

" Le congrès de 1979 "

 

Il fallut attendre près de vingt mois après les événements du 26 janvier 1978 pour que se réunisse à Tunis, le 5 septembre 1979, le Xème congrès du parti, préparé minutieusement par Hédi Baccouche — nommé dès après le Jeudi noir à la direction des Affaires politiques, auprès du Premier ministre.

Etant resté membre du comité central, je ne manquai pas d’y assister. Je pus mesurer la pression du système qui n’enserrait pas seulement les citoyens dans leur vie professionnelle, mais aussi pesait tout autant sur la conscience des responsables. J’étais discrètement assis dans les derniers rangs, parmi la masse des congressistes, et on ne me saluait que furtivement de la main, sinon d’un simple clignement des yeux ; cela ne me découragea point. Je suivis néanmoins toutes les séances ouvertes et me tins informé de la teneur des réunions du bureau politique grâce à un bon ami, un ancien militant de l'UGET, Tijani Makni.

Fidèle à sa stratégie permanente visant à ne pas rouvrir les blessures, Bourguiba avait donné surtout pour consigne à son premier collaborateur, le Premier ministre et secrétaire général du parti, de tourner la page. Dans son discours d’ouverture, invoquant l’intérêt national, il appela “tous les Tunisiens, quelles que soient les divergences d’opinion et d’orientation, à soutenir l’édifice étatique, instrument de la renaissance nationale, de la sécurité et de la stabilité”. Nouira déclara pour sa part : “Il faut que les sources multiples rejoignent le même fleuve, notre parti, comme au temps de l’édification de la nation”. Et il allait jusqu’à conclure temérairement : “L’échec du multipartisme est en voie d’être dépassé dans des pays aussi démocratiques que l’Angleterre et les Etats-Unis (...). L’ancienne direction de l’UGTT, le groupe des Libéraux et le MUP sont soit avides de pouvoir, soit irresponsables”.

Dans ce climat morose d’unité nationale apparente, alors qu’aucun débat quelque peu ardent, ou du moins quelque évocation sérieuse du Jeudi noir ne pouvait être amorcé, le congrès, baptisé “Congrès du progrès et de la fidélité”, se déroula dans l’ambiguïté et donna l’impression de se trouver en porte à faux. On savait en effet que le fossé s’était élargi entre un Président qui reprenait vigueur et les “faucons” qui avaient pu, un moment, renverser l’équilibre du pouvoir, mais qui en étaient maintenant à leur dernier sursaut politique : rejetant le multipartisme au nom de l’unité nationale, en réclamant la plus grande rigueur à l’égard des “déviationnistes”, représentés par les anciens dirigeants de l’UGTT et les ministres démissionnaires de décembre 1977. A propos de Bourguiba, certains s’aventuraient jusqu’à répéter en murmurant ce que disait l’un d’entre eux, éminent haut responsable : “On ne veut plus de ce Franco”.

Dernier sursaut, disais-je : on vit ainsi le congrès voter presque furtivement une résolution d’exclusion du PSD — lue délibérément par le représentant du parti dans ma ville natale — à l’encontre d’Achour, des démissionnaires (Chatti, Kooli, Belhadj Amor, Ennaceur, Bennour et de moi-même). Les congressistes se levèrent machinalement pour applaudir et entonner l’hymne national ; nous seuls, les anciens ministres incriminés restant ostensiblement assis.

Puis, à l’instigation des mêmes “personnages”, on voulut imposer Nouira en le faisant élire, par acclamations, secrétaire général du PSD. Deuxième faute, que le Président s’empressera de faire annuler. Ces deux “décisions” ne seront jamais publiées et ne furent annoncées qu’une seule fois à la radio. Il ne sera plus question d’exclusions et le secrétaire général du parti sera choisi après le congrès par Bourguiba lui-même. On avait pensé lui forcer la main avec l’élection directe du secrétaire général qui, dès lors, ne serait plus révocable que par un autre congrès.

Dès la fin de ces assises, le Président, bien vite, reçut Nouira pour lui reprocher leur organisation “singulière”, et considérer qu'il “a été mal conseillé”. Il sanctionna les organisateurs du congrès et notamment Hédi Baccouche qui quittera la direction des affaires politiques au Premier ministère pour partir comme consul à Lyon. Il limoge Abdallah Farhat du gouvernement et du bureau politique, maintient Sayah comme directeur du PSD et confirme Hassan Belkhodja comme membre du bureau politique, bien qu’élu seulement sur la liste des suppléants.

On se souviendra de la première tentative d’OPA sur le parti : celle de Ben Salah en 1956, quand le congrès de l’UGTT avait demandé l’unité organique avec le Néo-Destour. On se rappellera aussi le congrès du parti (Monastir I en 1976), quand les “libéraux” tentèrent de faire élire le bureau politique directement par le congrès.

Dans les trois cas, en 1956, 1971 et 1979, ce ne devrait être qu’un transfert furtif du pouvoir, mais toujours dans le même parti, dans le même système, alors que ces trois occasions auraient pu permettre — après une franche clarification avec Bourguiba, et dans le cadre d’un consensus de l’establissement politique avec toutes ses composantes — d’entamer puis de réussir  une certaine démocratisation interne dans les différents rouages de la république et des organes socio-professionnels.

En fait, l’exigence de démocratie dans toute sa plénitude, et ses corollaires — la primauté du droit, la liberté d’expression et d’association, le pluralisme — bien qu’universellement adoptés dans leur principe n’étaient pas, à l’époque, dans les pays en voie de développement aussi contraignants que pendant cette dernière décennie.
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