7. - Le printemps démocratique et  l’échec du pluralisme

" Gafsa "

 

Quatre mois après le congrès, le 26 janvier 1980 (jour anniversaire du Jeudi noir), Gafsa, la ville minière du sud-ouest est investie par un groupe de Tunisiens armés venu de “l’étranger”.

Le lendemain, la ville se réveille sous un tir nourri d’armes automati-ques. L’armée est chargée de réduire “l’insurrection”. Les agresseurs se feront connaître par un communiqué diffusé à Paris (AFP) : “L’Armée de libération tunisienne intervient à ce second anniversaire du massacre sanglant perpétré par le régime tunisien le 26 janvier 1978. C’est le point de départ d’un mouvement qui aboutira finalement à la libération du pays de la dictature du parti (PSD) et de la domination néo-coloniale”.

Gafsa vivra en état de siège jusqu’au 3 février. Le 6, l’agence de presse TAP rapporte que “Larbi Akremi et Ezzeddine Chérif qui ont été arrêtés ont convoyé les armes à Gafsa à partir de la Libye”. L’un et l’autre avaient déjà été condamnés lors du complot de 1962. Et l’enquête révélera que trente des attaquants, venant de Tripoli, étaient arrivés à Alger via Beyrouth et Rome pour franchir ensuite la frontière algérienne aux abords de Tébessa. D’autres étaient arrivés à Tunis via Marseille et Rome. Tous avaient séjourné clandestinement à Gafsa pendant plusieurs jours. Ils devaient se proclamer “gouvernement révolutionnaire” et attendre, le cas échéant, des “secours extérieurs” et le “ralliement” du reste du peuple.

A la demande du gouvernement tunisien, la France envoie le 28 janvier des avions de transport, des hélicoptères Puma et un groupe de conseillers militaires. Trois bateaux de guerre et leur escorte de cinq sous-marins étaient  dépêchés depuis Toulon au large des côtes tuniso-libyennes. L’aide américaine, de son côté, se manifeste par l’envoi de navires de guerre non loin du littoral tunisien et par la décision de livrer rapidement des hélicoptères et des engins de transport pour “renforcer la capacité défensive du pays”. Le Maroc envoie deux avions de transport et des hélicoptères.

Le Président qui, au moment de l’agression, se reposait à Nefta à près d’une centaine de kilomètres de Gafsa, ne change pas le programme de son séjour. Refusant de rentrer à Tunis et bravant tous les conseils de prudence, il arrive à Gafsa 48 heures après les événements et se fait acclamer dans les rues de la ville, debout dans sa voiture découverte aux côtés de son épouse.

Dès le 30 janvier, la Tunisie rompt ses relations diplomatiques avec la Libye et rappelle ses quatre cents coopérants.

Le 4 février, des manifestants libyens incendient l’ambassade de France à Tripoli et le centre culturel français de Benghazi, deuxième ville libyenne, est attaqué. Le 5, la France rappelle son ambassadeur. Le 7, Tripoli accuse la Tunisie de “constituer un nouveau pont impérialiste en Afrique”.

Le chef de l’Etat algérien Chedli Benjedid déclare pour sa part que “le gouvernement algérien suit avec préoccupation toute présence de forces étrangères à ses frontières”.

En avril, la Cour de sûreté de l’Etat condamnera la quarantaine des prévenus : 15 seront exécutés et 25 récolteront des peines de travaux forcés à perpétuité. Dix d’entre eux devaient être graciés, mais Arafat, le leader de l’OLP, de retour de la conférence du “refus” de Tripoli, intercéda maladroitement, provoquant la colère de Bourguiba qui refusa alors toute grâce.

La Tunisie, déjà bien fragilisée, est alors l’objet de nouvelles pressions. Au large de la Méditerranée, entre la Libye et Malte, sur un bateau radio-émetteur baptisé Radio-Gafsa, on choisit des speakers et speakerines tunisiens pour déverser des flots de calomnies, d’indiscrétions intimes, d’accusations plus ou moins fondées contre le régime et surtout contre Nouira personnellement — à qui l’on ne pardonnerait jamais l’échec de la fusion tuniso-libyenne. C’était abject et infâme. Les Tunisiens, dont certains se délectaient, étaient surtout scandalisés par les petits détails que fournissait  cette radio clandestine sur les conditions de vie de certains hommes politiques tunisiens. Le Président, fidèle à son éthique traditionnelle, avait enjoint de ne pas répondre.

Reste que le système était encore une fois mis à l’épreuve. Le pays, qui restait fragile à l’intérieur, se révélait vulnérable à l’extérieur. Les événements de Ksar Hellal en octobre 1977, l’affrontement du Jeudi noir le 26 janvier 1978, la dérive du congrès de Tunis d’octobre 1979, enfin l’incursion à Gafsa le 26 janvier 1980, ne manquaient pas d’ébranler Bourguiba et de le convaincre de prendre seul et vite les décisions qui s’imposaient pour amorcer le tournant.

Le 15 février 1980, moins d’un mois depuis l’attaque de Gafsa, le chef du protocole me téléphone à Mahdia pour me demander d’accompagner à Nefta la délégation de la ville sicilienne de Mazara del Vallo, qui célébrait son jumelage avec ma ville natale. Je retrouvai une ambiance chaleureuse et je pus, comme par le passé, prendre connaissance des projets politiques de Bourguiba, qu’il avait pu élaborer loin de Tunis. Une seule préoccupation l’animait : reprendre tout en mains, mais sans toucher au système. Pour lui, seuls les hommes avaient failli. Me recevant, il me dit : “Voilà où nous en sommes, la Tunisie est devenue un trou !”. Je ne l’avais pas vu depuis près de deux ans, mais je ne l’ai jamais trouvé aussi serein face aux événements, aussi déterminé à reprendre les rênes du pouvoir et à défier ceux qui avaient cru pouvoir l’atteindre si près de son lieu de séjour.

Le dîner fut même détendu. Wassila, très à l’aise, sachant toujours susciter l’hilarité se permit même de railler l’origine sicilienne d’El Mezri, le marabout de Monastir, dont la délégation de Mazara insistait pour s’approprier le nom. A la fin du dîner, sans aucune allusion au passé, Bourguiba m’apprit que je revenais aux responsabilités : “Tu iras d’abord à Bonn. Guiga prendra l’Intérieur”. Le projet s’ébruita rapidement, la Tunisie ayant toujours été dominée, selon les Romains, par “les odeurs, les humeurs de Carthage”.

Mais les protagonistes du Jeudi noir étaient encore là et la nouvelle les éberlua, bien qu’ils connussent bien Bourguiba, lequel revenait toujours à la charge, même s’il paraissait se résigner pendant quelque temps. On décida de réagir et le Premier ministre, accompagné de Bourguiba junior, devait prendre un avion spécial pour Nefta afin de faire revenir le Président sur ces nominations.

Le destin voulut que la veille, à Tunis, le 25 février, tard dans la nuit, Nouira eut une attaque cérébrale. Les médecins décidèrent aussitôt son transfert vers un hôpital parisien. A midi, l’avion d’Assistance-Europe arriva, mais Bourguiba fit différer le départ jusqu’à son retour de Nefta vers 15 heures. Il voulait se rendre compte “de visu” de l’état de santé du Premier ministre et savoir s’il pouvait encore compter sur lui. Instruit par les médecins, il déclara confiant : “Il guérira”.

Le chef de l’Etat prit lui-même la responsabilité de diriger le gouvernement, mais après quelques jours, submergé, il décida de nommer un “coordinateur” en attendant le retour de Nouira. Il choisit d’abord Mohamed Sayah et le convoqua, le 1er mars, de bon matin, sans que nul ne le sût, sauf bien sûr, Wassila qui savait tout, étant branchée en permanence sur les conversations téléphoniques. Au petit déjeuner, n’acceptant pas que Sayah, le bourguibiste fidèle, se soit fourvoyé avec les “faucons” du Jeudi noir, elle arriva à faire changer d’avis le Président : “Sayah est trop jeune, Mohamed Mzali est monastirien et la période sera courte puisque Nouira va revenir”. Bourguiba convoqua alors Mzali et reçut les deux prétendants en même temps ; il les informa de sa première intention de nommer Sayah et de sa décision finale de choisir Mzali, tout en leur précisant qu’il ne s’agissait que d’une “coordination provisoire”, Nouira revenant bientôt pour reprendre la direction du gouvernement.

Entre-temps, Driss Guiga revint comme ministre de l’Intérieur, et je le remplaçai à Bonn comme ambassadeur, en mars 1980. Je n’y restai que neuf mois, mais ce court séjour en Allemagne me fut facilité par les ministres des Affaires étrangères, Hans Dietrich Genscher, et de l’Intérieur, Werner Mayhoffer, qui avaient effectué auparavant des visites officielles dans notre pays, et avec lesquels j’avais eu l’occasion d’approfondir “les conditions de la modernisation de la Tunisie”.

Bourguiba — qui avait refusé, en 1965, de suivre les pays arabes dans leur rupture diplomatique avec l’Allemagne fédérale — jouissait d’un grand prestige et la Tunisie bénéficiait d’un traitement particulier, surtout sur le plan économique. Par ailleurs, le PSD, qui n’avait jusqu’alors de relations qu’avec le SPD (Parti social démocrate), élargit ses contacts. Pour la première fois, j’accompagnai à Berlin le directeur du parti, Mongi Kooli, au congrès de la CDU (Parti chrétien démocrate), en 1980, qui élit Helmut Kohl avec lequel nous eûmes alors un important entretien. De même, et pour la première fois aussi, je représentai le PSD à Fribourg, au congrès du Parti libéral que présidait le ministre Genscher. Une coopération s’en suivit depuis avec divers fondations et instituts allemands. Le séjour en Allemagne sera court mais inoubliable ; j’avais pu apprécier le haut degré de civisme, le fort niveau de modernité, la grande maturité politique à tous les échelons et dans tous les domaines des citoyens allemands dont j’avais mesuré l’humilité quant au passé, mais aussi leur conviction — déjà en 1980 — que le système communiste serait de plus en plus fragilisé et que l’unification de l’Allemagne était inéluctable.
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