7. - Le printemps démocratique et l’échec du pluralisme
" Le printemps de l’information "
Cette première tentative du pluralisme politique avait été soutenue par une profonde action de libéralisation du secteur de la communication.
A peine nommé ministre de l’Information, en décembre 1980, je m’étais entouré d’une équipe d’hommes ayant un haut sens de l’Etat, libéraux et éprouvés. Mon directeur de cabinet, Mongi Ben Othman, estimé pour son honnêteté intellectuelle, était un “perspectiviste” [mouvement que le gouvernement et le parti avait pourchassé en 1968]. Nous nous attachâmes aussitôt à restructurer le secteur, à ouvrir les médias publics aux courants d’opinion, à inciter les journalistes à être plus libres et à faire prévaloir les normes de la profession. Il s’agissait de mettre l’information publique au service du développement et de préparer le pays à l’ère de l’explosion des frontières avec l’avènement de la télévision par satellites.
En effet, l’évolution du pays avait fait naître une certaine avidité pour le savoir, on se trouvait en présence d’une forte pression de “l’opinion” qui manifestait de plus en plus une exigence de transparence, souhaitant vivement une information plurielle et rapide.
Il fallait adapter la Tunisie à la révolution médiatique qui était fulgurante : effectivement, on assistait à l’éclosion d’une nouvelle “démocratie d’opinion”, et qui se présentait de plus en plus comme un contre pouvoir ou du moins comme un quatrième pouvoir équilibrant les trois autres et les complétant. Nous savions que le siècle prochain serait dominé par le numérique, les réseaux intercontinentaux de diffusion, la télévision interactive et par les autoroutes de l’information. Nous convenions à l’échelle de la plupart des responsables que nous ne pouvions indéfiniment juguler les médias mondiaux ; cependant, certains croyaient préserver encore l’étanchéité du pays, sinon indéfiniment, du moins pour une longue période. On craignait en outre que la communication directe, nationale ou étrangère, ne finisse par dévaloriser la représentation politique et sociale et ternir l’information locale et officielle.
C’est pourquoi nos tentatives de libéralisation effective des médias au cours de ce “printemps” ont été très souvent bloquées. Toutefois, nous avons pu organiser une première dans l’histoire de notre télévision, jusque là hermétiquement fermée aux opinions non orthodoxes. Mohamed Moada,de l’opposition, représentant le MDS, put, en janvier 1981, en direct sur le petit écran et, sacrilège pour certains, critiquer vigoureusement la politique gouvernementale : le tabou était levé, les figures de l’opposition devenaient familières à la radio et à la télévision.
Le conseil national, créé en 1973 à la demande de l’ UNESCO (Organisation des Nations unies pour la culture) mais qui ne s’était pas réuni depuis plusieurs années, a été réactivé pour servir de cadre légal à un forum où toutes les tendances purent s’exprimer afin de définir une politique pluraliste de l’information. La révision du code de la presse a été projetée, tandis que les journalistes étaient invités à élaborer en corrélation avec le ministère leur code de déontologie.
A l’ouverture du premier forum de ce conseil, le 10 mars 1981, j’annonçai la couleur :
“L’information en Tunisie est appelée à considérer le citoyen comme majeur et responsable, capable de recevoir toutes les vérités et d’interférer avec les données nationales, qu’elles soient positives ou négatives (...) Désormais, il ne faut plus faire de distinction entre les citoyens. Ils sont tous des patriotes, quelles que soient leurs tendances politiques”.
Les débats à l’Assemblée nationale, en décembre 1981, me donnèrent l’occasion de proclamer devant les députés notre politique en la matière :
“Il s’agit de passer d’un état de fermeture à celui de l’ouverture, de façon que le Tunisien sente qu’il vit vraiment dans une atmosphère démocratique, dispose d’une liberté de choix et du droit de lire et d’exprimer ce qu’il veut”. D’ailleurs, les députés, ainsi que tous les responsables au gouvernement et au bureau politique recevaient pour la première fois un bulletin confidentiel hebdomadaire où le ministère rapportait toutes les nouvelles nationales et internationales non diffusées à Tunis. L’impact fut extraordinaire, et d’autant plus ressenti que le bulletin fut supprimé dès mon départ du ministère.
Durant les rencontres dites de Sidi Dhrif, du nom de l’hôtel où elles eurent lieu en 1982, je déclarai l’agence TAP “nationale et non gouvernementale”. C’est au cours de ces rencontres ouvertes que nous décidâmes ensemble, ministre et journalistes, de réduire à un maximum de trente minutes la durée du journal télévisé, qui jusque là ronronnait pendant environ une heure. Les informations étaient désormais centrées sur les événements et non plus sur les personnes, aussi hauts placées fussent-elles.
Je répéterai inlassablement et publiquement des propos similaires à toutes les occasions : “La télévision doit être un instrument pour asseoir la démocratie (...) en tant qu’instrument d’information et de critique (...) Nous avons besoin d’une télévision nationale et non pas d’une télévision du pouvoir pour la propagande et les objectifs narcissiques” (Le Temps du 28 mai 1982).
Déjà, j’avais enfoncé le clou à Monastir le 24 juin 1981 : “Le correspondant régional doit se dégager du stade primaire de l’enregistrement et de la description sommaire de l’événement pour le décortiquer, l’analyser, le revivifier ; que cesse la presse des communiqués et qu’on entame le direct, les enquêtes, les reportages et les tables rondes régionales qui assureront le “feed-back” et favoriseront la maturation du débat. En Occident, la presse est un contre-pouvoir ; chez nous, elle peut rester encore un pouvoir de conciliation dans la mesure où elle est crédible, recherchée et convaincante”. C’était peut-être trop demander que de prôner la liberté à des journalistes jusque là fonctionnaires à qui l’on avait enseigné, durant un quart de siècle, à faire taire leur esprit critique, pour être les chantres du parti et du système.
L’ Association des journalistes tunisiens (AJT), bien que dominée par des contestataires, retrouva son statut et fut associée aux instances de réflexion.
[Déjà, le 5 mars 1977, recevant leur comité directeur, j’avais déclaré témérairement : “Après vingt ans d’indépendance, il est nécessaire d’accorder au journaliste la liberté de travail, et qu’il y ait chez nous une presse libre. Nous n’avons pas besoin d’une presse qui n’a aucune influence sur l’opinion publique”. Et j’avais soulevé bien des controverses quand, présidant le congrès de la cellule de la presse du parti, le 8 mai 1977, j’avais précisé : “Notre presse est incolore, inodore et sans saveur (...) Son contenu à travers tous les journaux est identique parce qu’on reproduit, in extenso, les dépêches de l’agence TAP sans prendre aucunement la peine de faire un quelconque commentaire ou du moins une approche propre aux événements. Nos journalistes travaillent dans l’anonymat. Pourquoi sont-ils à la traîne alors qu’ils doivent être à l’avant-garde?”.]
On sait que la dictature de la parole unique et de l’image unique est bien plus désastreuse que celle du parti unique sur le comportement du citoyen, qui devient encore plus passif, donc plus docile, mais combien imprévisible. Beaucoup de Tunisiens — plutôt craintifs — répéteront alors “qu’ils ne font pas de politique” : C’est faux. La politique s’occupe d’eux ; nous sommes tous conduits à en faire implicitement à chaque pas et dans toutes les circonstances pour survivre et pour comprendre. La politique est liée au passé, retentit sur le présent et engage l’avenir.
Par ailleurs, pour changer les vieux réflexes de tels journalistes et susciter un nouvel esprit professionnel, nous créâmes alors, avec le concours de la fondation allemande Friedrich Nauman, le Centre africain de perfectionnement des journalistes (CAPJC). L’objectif était de permettre aux journalistes du continent de se débarrasser du “moule” du parti unique.
Le 27 avril 1981, nous organisâmes un séminaire sur “l’information et le développement” conjointement avec le ministère du Plan et la Banque mondiale, ce qui était une première pour cette institution internationale, représentée par Jean Bart, directeur des projets. Le séminaire fit valoir les trois grandes fonctions des mass-médias : l’information, la communication et l’éducation, qui aideront le citoyen à saisir l’impact des facteurs économiques et sociaux sur le développement, et de là, sur tout progrès politique.
En juin, les ministres arabes de l’Information se réunirent à Tunis pour coordonner leur activité en faveur de la cause palestinienne.
En 1982, j’entrepris, à l’invitation de mes homologues, un périple dans les pays arabes où j’ai pu mesurer l’attrait de la Tunisie. J’ai pu notamment apprécier la pondération de l’Emir du Koweit : Cheikh Jaber Ahmad Sabah ; et à Oman, je fus séduit par la vision futuriste du Sultan Quabous Al Saïd.
Dans ces deux pays, j ’ai pu communiquer utilement avec mes deux homologues : Abdelaziz Rawas à Oman, et Naceur Ahmad Sabah au Koweit, qui se distinguaient par leur réalisme et leur perspicacité.
A Tunis, Léo Hamon, ancien porte-parole de l’Elysée, présida un débat à l’Hôtel Africa sur “la corrélation entre le développement, l’information et la démocratie”, dialogua avec nos journalistes sur la distinction entre la démocratie réelle et la démocratie fictive et s’étendit sur la complémentarité de la démocratie sociale et la démocratie politique. Autant de sujets fondamentaux qui conditionnent tout progrès politique.
Dans
cette ambiance libérale, la mesure la plus spectaculaire fut la suppression
de la censure et du contrôle excessif exercé sur les journaux étrangers :
ces média qui contribuaient grandement à la culture de notre élite aussi bien
politique que culturelle ou économique. C’est ainsi que le journal Le Monde,
par exemple, fut désormais distribué immanquablement le jour même de sa parution
à Paris et cela, dès son arrivée à l’aéroport. Des dizaines de journaux et
de revues, jusque là interdits ou plus ou moins “retenus”, s’étalèrent tout
à coup à la devanture des kiosques. Quelques mois plus tard, j’engageai l’agence
de presse Reuter à reprendre son indépendance et à fournir ses services
spécialisés directement aux organismes financiers et économiques tunisiens
: en premier lieu à la Banque centrale, où ces informations en temps réel
se traduisent en millions de dinars sur les marchés financiers et sur les
matières premières dans le monde. Mes tentatives similaires concernant l’AFP
et les autres agences étrangères se trouvèrent stoppées, elles restaient
contrôlées, et leurs dépêches distillées exclusivement par la TAP.
Dans le même esprit, on voulait continuer à ignorer en Tunisie la pratique des sondages alors qu’elle était depuis longtemps familière aux pays développés.
Cependant, le bureau d’études du ministère de l’Information entreprit pour la première fois grâce à la méthode de la Société française d’étude et de sondage (SOFRES), une étude exhaustive de l’écoute de notre télévision et de nos radios du 11 mai au 27 juin 1982. Son rapport de 72 pages, après enquête auprès de 2 000 personnes, nous indiqua que durant cette période, 85 % des Tunisiens possédaient la télévision, 80 % souhaitaient une deuxième chaîne en langue arabe, 65 % étaient favorables au relais d’une chaîne française, et un pourcentage égal dans la capitale tenait à conserver la chaîne italienne. Enfin, 85 % des citoyens n’étaient pas satisfaits de nos bulletins d’information, et 55 % avaient donc recours à d’autres sources extérieures. Ce rapport était édifiant. Nous en fîmes une large distribution auprès des hauts responsables et des députés. Je le soumis au bureau politique qui m’écouta sans commentaires. Le même sort fut réservé au sondage sur la diffusion et l’impact des journaux tunisiens. En effet, une enquête menée par mon ministère nous apprit que les ventes réelle de la presse du PSD dans les kiosques ne dépassaient pas les 1 500 exemplaires par jour pour le quotidien L’Action, et 2 500 pour Al Amal en langue arabe. Dans le gouvernorat de Siliana (de 100 000 habitants), un seul exemplaire de L’Action était acheté en kiosque.
La création de la chaîne de télévision en langue française fut décidée par Bourguiba, conformément à sa volonté d’ouvrir l’esprit des Tunisiens à la modernité en freinant du même coup l’obscurantisme. Le projet, déjà lancé le 16 janvier 1970 lors d’une réunion de la commission mixte, avait été retardé en raison de l’hostilité des soi-disant tenants de “l’authenticité”. L’idée d’introduire Antenne2 en Tunisie avait été discutée lors de la visite du président français Valery Giscard d’Estaing en 1973. Elle fut ensuite reprise lors des visites des Premiers ministres qui se succédèrent, Raymond Barre puis Pierre Mauroy. Mais le projet reprenait sa place dans les tiroirs aussitôt après, malgré la promesse de la France d’en financer le coût. Devant ces retards, Bourguiba m’appela pour me dire qu’il avait demandé à l’ambassadeur de France, Pierre Hunt, de faire aboutir le projet, et qu’il venait de “tancer” le Premier ministre Mzali : lequel, en réaction, obtiendra le départ de Hunt en le demandant expressément à Mauroy lors de sa visite officielle en Tunisie, contrairement à tous les usages. Nous brûlerons les étapes avec le nouvel ambassadeur Gilbert Pérol, et surtout son premier collaborateur, Yves Doutriaux : ce qui nous permit de finaliser rapidement le projet. L’inauguration de la chaîne française en 1982, se fera en présence de Georges Fillioud, ministre français de la Communication, venu spécialement à cet effet.
J’entrepris la même démarche pour généraliser la diffusion sur tout le territoire tunisien de la chaîne italienne, la RAI, qui avait été accueillie provisoirement pour les Jeux méditerranéens de 1967 de Tunis. L’Italie, à cette occasion, avait installé un relais à Jebel Boukornine, qui fonctionnait uniquement pour la région de Tunis. Au nom de l’égalité de la culture pour tous nos concitoyens et avec l’ approbation enthousiaste du Président, je conclus rapidement l’accord avec l’Italie pour l’établissement — et sous sa responsabilité financière — de plusieurs relais dans le pays, la chaîne italienne devenant ainsi à la portée de tous nos compatriotes.
[Bourguiba, pressentant mieux que nous tous la révolution médiatique, avait déjà déclaré le 29 juin 1972 : “Dans un monde où les idées circulent à la vitesse de l’éclair et les hommes à la vitesse du son, la diffusion des moyens d’expression par voie de presse, radio et télévision donne à toutes les langues les mêmes chances d’être entendues. Leur rayonnement, leur influence ne dépendent que de la qualité de leur message”.]
Tout compte fait, ce “printemps de l’information” a constitué une expérience extraordinaire, mais elle n’a duré qu’un temps, souffrant de ne pouvoir s’insérer dans une politique générale du gouvernement. Nous avions fort à faire, en effet, pour instaurer progressivement la liberté d’expression, pour préserver l’information en la rendant aux professionnels et non aux marchands, aux mercenaires ou aux amateurs, pour défendre la scène médiatique de l’intrusion, de l’argent et de la politique politicienne.
Durant toute ma vie politique, j’ai toujours cherché à réformer les institutions de l’intérieur. L’information fut l’une des ces aventures quelque peu téméraire. Ce fut là encore une constante de ma démarche politique dans toutes les fonctions que j’ai assumées : faire jouer aux institutions et aux instances légales le rôle qui leur était dévolu. Mais une volonté personnelle ne pouvait pas changer des idées politiciennes fortement ancrées, et influencer des hautes responsables peu susceptibles d’évoluer rapidement.
Malgré les échecs que nous avons essuyés, nous avons néanmoins ouvert des perspectives. En jouant les trouble-fête, en brisant des tabous, et en engageant de nouvelles réflexions, notre action a créé un nouvel esprit, suscité des espoirs. Nous avons réussi tant soit peu notre pari sur un “nouvel ordre national de l’information” : c’est probablement l’essentiel...
Le Temps, daté du 15 janvier 1982, intitulait son éditorial : “L’offensive de séduction” et écrivait : “Belkhodja a déclaré la guerre à l’information traditionnelle (...) Il faut mettre au rencart les vieux moules paralysants (...) L’information doit s’adapter au rythme nouveau imprimé aux mentalités (...) Plus fignolée, elle doit agresser le lecteur auditeur téléspectateur léthargisé par le non habituel”.
La Presse, du 1er février 1982, écrivait pour sa part : “Il faut revoir le code de la presse (...) Il faut instaurer un nouvel ordre national de l’Information”.
Ces
deux éditoriaux résumaient objectivement la nouvelle ambiance du “printemps
de l’Information” que nous avons vécu alors dans la témérité, mais dans l’enthousiasme
et qui perdura de 1981 à 1983.
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