7 - Le printemps démocratique et  l’échec du pluralisme

" La dérive politique "

 

Mais la politique du pays ne se réduisait pas à l’information. Au sein du gouvernement, qui souffrait de son hétérogénéité, les contradictions se faisaient de plus en plus aigües. Comme pour l’information, on n’y souffrait pas de débat et le Premier ministre menait singulièrement sa barque gouvernementale en amplifiant encore les travers du système. Le populisme de Mzali le conduisait à l’aventure sur le plan économique et social : il imposait au budget des dépenses impossible à concrétiser en l’état du pays.

Moalla, rigoureux et scrupuleux, ne l’entendait pas de cette oreille. A la réunion du conseil des ministres du 9 juin 1983, il fit valoir que de telles dépenses grèveraient dangereusement les équilibres financiers. Le ministre de l’Equipement, Mohamed Sayah, aggrava les choses en avançant d’autres projets dont celui, inédit, d’autoroute reliant l’aéroport de Monastir au palais présidentiel de Skanès. C’était le comble. La discussion s’envenima, Moalla les qualifia de “projets pirates”, puis nous rapporta la teneur de son audience de la veille avec le Président lequel, par réalisme, avait accepté de différer certains projets importants. Le Premier ministre rétorqua que ceux du chef de l’Etat  étaient “sacrés” et qu’il leur trouverait personnellement le financement nécessaire. Prenant la parole, je soutins fermement qu’il faudrait nous conformer aux conclusions de l’audience du Président avec le ministre des Finances,  et nous astreindre à l’austérité. Le conseil se termina dans la confusion.

Le 11 juin, le Premier ministre, accompagné du ministre de l’Equipement, rendit compte au chef de l’Etat de cet incident. Bourguiba, réagissant en grand homme d’Etat, convoqua Mzali, Moalla, et Lasram, et exigea la solidarité gouvernementale, alors que le Premier ministre attendait des sanctions. [Cela nous rappela la réunion pathétique de Bourguiba du 18 septembre 1977, quand il avait réuni Nouira, Achour et moi-même pour exiger la concorde].

Le mercredi 15, Moalla est en direct avec Taieb Baccouche et Habib Majoul, respectivement de l’UGTT et de l’UTICA, dans une émission télévisée et programmée depuis longtemps. Le Premier ministre s’en plaint au Président et saisit l’occasion pour lui commenter ainsi mon interview à Hamadi Ben Saïd, le pilier du journal Erraï (20 mai 1983)  : “Notre ministre de l’Information préfère un journal de l’opposition à ceux du parti (...) Il nous complique la situation en invoquant de lui-même la nécessité d’une loi constitutionnelle pour organiser la vie publique et en déclarant que la loi sur la presse est dépassée par les événements”.  Bourguiba l’écoute, mais ne réagit pas.

Le vendredi 17, je présente les cadres de la TAP au Président qui nous retient à déjeuner, puis je repars dans l’après-midi pour passer le week-end  dans ma ville natale. J’apprends alors l’intervention pressante de Mzali auprès de la nièce du Président — laquelle a nocivement  remplacé Wassila au palais — qui fera part à Bourguiba du désarroi de son Premier ministre.

Le samedi matin, à 8 heures, le téléphone sonne chez moi à Mahdia. C’est le Président :

— J’ai décidé d’effectuer un grand remaniement. Moalla est remplacé. Toi, tu iras comme ambassadeur à Berne.

Surpris, je réponds spontanément que les conditions de ma vie personnelle ne me permettent pas d’aller à l’extérieur.

— Tu verras avec Mzali pour un autre poste. Et il raccroche.

Le téléphone sonne de nouveau deux minutes plus tard. C’est Bourguiba :

 — On refuse maintenant un ordre du Président ?

 — Aucunement. vous me connaissez, je suis votre fils et le fils de ce régime, mais je préfère rester député.

Je l’entends répéter, s’adressant à Mzali :

 — Mais il dit qu’il est député.

Puis il me répond :

 — Bon, tu resteras à l’Assemblée nationale. Mzali me dit que tu as l’intention de faire un voyage politique aux Etats-Unis.

 — Oui, M. le Président, je vous en ai déjà parlé”. Et je lui en explique la portée.

Dix minutes après, le téléphone sonne pour la troisième fois : c’est à nouveau le chef de l’Etat qui me lit, à ma grande surprise, toute la liste de la nouvelle équipe ministérielle et me demande de venir le voir sur un ton des plus aimable.

Mon voyage aux Etats-Unis, prévu du 29 juin au 19 juillet, et préparé de longue date avait été autorisé chaleureusement par Bourguiba. Je devais faire une tournée de conférences auprès de plusieurs universités et institutions. Trois communications étaient particulièrement importantes : l’une sur le “processus de démocratisation de la vie politique tunisienne et dans la région du Maghreb”, une deuxième sur “l’approche tunisienne des problèmes de Moyen-Orient”, et la troisième enfin sur “la coopération entre le monde arabe et les Etats-Unis”. Je devais aussi être reçu exceptionnellement par le vice-président Georges Bush que j’avais déjà rencontré en novembre 1976 à Washington, quand j’avais été invité à suivre les élections présidentielles.

Tout cela avait bouleversé Mzali. Le lendemain, je n’assiste pas à la cérémonie de passation des pouvoirs au ministère de l’Information. Le Premier ministre veut en faire un problème, mais le Président ne réagit pas. Le jour d’après, comme le veut la tradition, je suis reçu à Carthage avec Moalla pour nos adieux. Nous y retrouvons le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères. Le Président nous lit une lettre adressée à un chef d’Etat arabe pour demander la reconversion d’un prêt à caractère militaire pour des projets économiques. Et, contestant même sa propre signature, il s’en prend à Moalla qui répond que la lettre a été élaborée avec les deux ministres présents et transmise par les Affaires Etrangères. Le Président semble avoir compris, regarde fixement les deux ministres, n’insiste plus et nous fait chaleureusement ses adieux tout en nous demandant de venir le revoir souvent. Eberlués nous quittons Carthage. Six mois après, ce seront les “émeutes du pain”.

Emeutes du pain : ainsi nomma-t-on les trois jours du soulèvement populaire du 3 au 6 janvier 1984 contre l’annonce du doublement du prix du pain et des dérivés céréaliers — à l’instar des émeutes du Caire en janvier 1977 et de Casablanca en Juin 1981.

Janvier — mois fatidique — est décidément le mois des problèmes et des malheurs : Janvier 1974 : Djerba. Janvier 1978 : le Jeudi noir. Janvier 1980 : Gafsa. Janvier 1984 : émeutes du pain.

En mai 1983, Mzali était intervenu directement à la télévision à partir de chez lui pour démentir son ministre des Finances qui expliquait les problèmes de la “compensation” : laquelle consistait, pour le budget, à combler la différence entre le prix réel et le prix de vente des produits céréaliers. Le ministre, sans annoncer de décision, pensait sensibiliser l’opinion publique sur l’aggravation de ce déficit. Par populisme, Mzali promit au contraire que le prix du pain n’augmenterait pas. Ce scandale finit par faire annuler les débats en direct à la télévision, que j’avais eu tant de mal à instaurer, et qui avaient tant captivé les téléspectateurs.

Fin octobre, le Premier ministre, contredisant son intervention de mai à la télévision fit paraitre un communiqué officiel annonçant la décision du gouvernement de cesser de subventionner le prix du pain et de ses dérivés céréaliers “pour lutter contre le gaspillage et diminuer la facture des importations de céréales”. Le chef de l’Etat fut lui-même conditionné : le Premier ministre lui assura que “les poubelles étaient pleines de pain qu’on jetait aux ordures, et que les éleveurs préféraient donner du pain à leur bétail”.

Dès lors, ce fut la fuite en avant devant des difficultés économiques et financières que le gouvernement ne pouvait plus maîtriser. La loi de finances votée le 31 décembre 1983 par la Chambre des députés prévit donc 70 % d’augmentation pour la semoule et les pâtes, et 108 % pour le pain. Le pays subissait la pression du Fonds monétaire international (FMI) pour instaurer la “vérité des prix”, — mais progressivement — et le budget de l’Etat supportait de plus en plus difficilement le déficit chronique dû à une croissance démesurée de la Caisse de compensation. Mais jusque là, tous les ans, les augmentations restaient modestes et souvent s’accompagnaient de mesures compensatoires, décidées en accord avec les syndicats. Mais cette fois, le Premier ministre nous ressassa sa version du dicton tunisien : “C’est une pilule qu’on finira par avaler” et décida en effet de frapper un grand coup, alors que la sécheresse sévissait depuis deux ans...

Le 1er janvier 1984, sitôt publiée la loi de finances annonçant les augmentations, les premières réactions fusent spontanément du sud : Douz, Kebili, El Hamma et Gabès, pour s’étendre à l’ouest, notamment à Kasserine dès le lendemain. Tunis et sa banlieue s’embrasent le 3 janvier et la révolte se poursuivra pendant trois jours, jusqu’au 6, malgré la proclamation de l’état d’urgence et le couvre-feu décrétés dès le 1er janvier.

Au milieu des troubles, le 5 janvier, la Chambre des députés se réunit d’urgence et vote une résolution de soutien complet à la politique du gouvernement. J’avais préféré ne pas assister à cette séance.

Nous revivons alors le même scénario que lors des événements du Jeudi noir. Officiellement, il y aura 70 morts. Jeune Afrique, du 18 janvier, d’après son décompte effectué dans les hôpitaux, avancera, pour sa part, le chiffre de 143 morts et d’un millier d’arrestations.

Cette fois, ni l’état d’urgence ni le couvre-feu, n’avaient pu arrêter les émeutes. Le quatrième jour, 6 janvier, Bourguiba mesurant l’étendue de la réaction populaire et sans consulter personne, convoque de lui-même la télévision et dit seulement quelques mots : “Toutes les augmentations sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien”. Ce coup de théâtre soulève l’enthousiasme du pays : tout Tunis, dans l’euphorie, afflue devant le palais de Carthage aux cris de “Vive Bourguiba ! à bas Mzali !”.

Le même jour, la Chambre des députés se réunit pour voter l’annulation de toutes les augmentations, se contredisant ainsi moins de 24 heures après avoir soutenu le gouvernement.

Paul Balta écrira : “Les habitants des ceintures rouges de Tunis et des grandes villes, souvent au-dessous du seuil de la pauvreté, qui rejoignent dans leur révolte les populations déshéritées du bled, ont manifesté leur colère plus violemment et en plus grand nombre que le 26 janvier 1978” (Le Monde du 10 janvier 1984).

Souhayr Belhassen dans Jeune Afrique, daté du 18 janvier, rapportera la réponse d’un Tunisien : “Bourguiba a reculé ?

 — Non, ce n’est pas Bourguiba, c’est Mzali. Mais Bourguiba dirige le pays avec la majorité.

 — Et la majorité, c’est qui ?

— C’est le peuple. On voulait tout faire péter pour qu’il nous entende”.

Mohamed Charfi estimera : “C’est une crise de société (...) Les transformations sociales n’ont pas été accompagnées de transformations politiques (...) d’où la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est à l’origine des problèmes de la crise du régime” (Erraï daté du 27 janvier 1984).

Mohsen Toumi dira de même : “Ceux que les communiqués officiels appellent des chômeurs, des oisifs, des éléments hostiles, c’est-à-dire les victimes du mal développement (...) se trouvent en rupture organique avec tout ce qui compose l’establishment, pouvoir et opposition légale confondus” (Le Monde - février 1984).

Je mesurai alors la chance d’avoir été évincé du gouvernement six mois auparavant. J’aurais sans doute combattu cette faute politique et subi, à coup sûr, les retombées des événements. Je continuai néamoins à remplir mon devoir parlementaire.

Le 4 février 1984, la revue Le Maghreb annonçait dans ses indiscrétions : “M. Tahar Belkhodja pense appeler la Chambre des députés à se réunir en session extraordinaire”. Ce ne fut, à vrai dire, qu’une tentative discrète et sans lendemain ; les députés, tous membres du PSD, n’étant aucunement prêts à braver qui que ce soit.

Je m’attelai cependant à un projet d’édition d’un quotidien que je pensais appeler “La République”. Mzali me fit répondre qu’il aimerait me confier dans ce cas la responsabilité de l’organe en arabe du parti : El Amal. Je compris, on ne voulait pas de moi dans ce secteur névralgique.

Et c’est une autre traversée du désert que j’entreprends en partant pour Paris : ce qui va me permettre, rétrospectivement et dans la sérénité, de mémoriser les moments forts de notre République pendant ces trois décennies.
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