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- LA REPUBLIQUE : une démocratie inachevée
Pouvoir et
succession
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Depuis sa proclamation,
le 25 juillet 1957, la République tunisienne, seconde république
civile de tout le monde arabe, après celle du Liban, avait affronté
bien des crises, bien des épreuves. Mais, chaque fois, seuls les hommes
étaient mis en cause : le système s'en trouvait à peine
affecté et se perpétuait avec d'autres hommes. Bourguiba, parfois
ébranlé, relevait aussitôt la tête et continuait son
chemin. A ses yeux, la république se confondait avec l'Etat, émanation
et manifestation d'un pouvoir dont le parti unique était l'instrument,
le tout reposant sur sa propre personne. Le Combattant suprême semble
avoir adopté la devise d'Ibn Khaldoun : "La politique exige le pouvoir
d'un seul" ; "Le système, c'est moi", pouvait-il, à
la manière de Louis XIV, répondre à un journaliste au lendemain
de l'indépendance. Bourguiba a su ainsi forger son propre mythe, qui
fut largement amplifié par l'imagination collective et aura modelé
pendant des décennies le cours de l'histoire tunisienne.
La République de Bourguiba est assez singulière. La République,
la Nation, l'Etat, le Parti, s'identifient tous à Bourguiba. Tous puisent
à la même source : Bourguiba, et convergent vers le même
symbole : Bourguiba. Le demi siècle de son "règne" -
dont deux décennies, de 1934 à 1955, comme Zaïm, chef du
parti ; puis pendant les trente autres années, cumulant la présidence
de l'Etat et du parti - va consolider cet amalgame qui formera le canevas du
système, lequel régira le pays et conditionnera toute la vie des
citoyens. Les éléments de cette "entité" quadripatite
n'ont pas d'indépendance propre et ne se contrôlent pas mutuellement,
dès lors qu'ils se fondent dans un même creuset : Bourguiba, qui
les transcende à travers sa parole, ses gestes, ses actes, ses humeurs,
sa fatigue, son absence. Le pays vivra ainsi pendant plus de cinquante ans dans
l'ombre de Bourguiba et sous la machine du parti.
L'histoire de la constitution tunisienne est édifiante. Bourguiba, originellement,
la voulait au-dessus de tout. Lors de sa promulgation, le 1er juin 1959, certains
de ses compagnons avaient proposé d'inscrire explicitement dans le préambule
de ce texte fondateur que : "Le rôle du parti du Néo-Destour,
sous l'égide de Habib Bourguiba, est le symbole de l'unité nationale".
Le Combattant suprême s'y était refusé, en déclarant
que "le Destour (la constitution) devait rester au-dessus des personnes".
Néanmoins, en mai 1963, intervint une modification révélatrice.
L'Assemblée nationale changea la devise de la république. "Liberté,
Ordre, Justice" devenait : "Ordre, Liberté, Justice".
L'ordre devait désormais prévaloir sur la liberté. Malgré
sa signification profonde, cette décision passa presque inaperçue
et ne s'accompagna d'aucun commentaire officiel, d'aucune observation critique.
Pour certains, Bourguiba, échaudé par la mésaventure du
complot de décembre 1962, tenait par-dessus tout à assurer la
stabilité de l'Etat et la pérennité du régime. Pour
d'autres, il s'agissait d'un retour en arrière, et d'un repli significatif
mettant fin au frémissement du système.
Dans la pratique, en tout état de cause, les pouvoirs étaient
si imbriqués que le principe de leur séparation, inscrit dans
la constitution, devint une fiction qui aurait retourné Montesquieu plusieurs
fois dans sa tombe. La chose semblait naturelle à tous les responsables
comme à toutes les composantes de la société civile, y
compris les frondeurs de l'intelligentsia. Le système, préfiguré
dans le couple Bourguiba-parti pendant les deux premières décennies
de la lutte anticoloniale, était devenu pendant les trois autres après
l'indépendance la trinité Bourguiba-Etat-parti : trinité
qui fondera la philosophie politique du Président et caractérisera
son régime, et auquel nous nous sommes tous bien accomodés pendant
les trois décennies.
Au fond de lui-même Bourguiba était convaincu que ce tandem entre
l'Etat et le parti était indispensable pour préserver l'harmonie
et assurer la stabilité. Ainsi le conformisme au parti était rigoureux,
le clientélisme généralisé, les intérêts
des citoyens largement tributaires de leur allégeance au parti. Les dirigeants
n'étaient là qu'en vertu de la confiance personnelle et presque
unique du chef de l'Etat et du parti, sans représenter, ou à peine,
la moindre tendance personnelle ou collective, sans procéder d'aucune
coalition ou traduire un quelconque rapport de force. Ils pouvaient être
individuellement plus ou moins illustres, mais ne s'appuyaient sur aucune force
politique, et ni leur arrivée ni leur départ ne saurait donc susciter
de crise ou de remous. Certains, certes, seront regrettés, d'autres ne
laisseront aucune trace de leur passage au pouvoir.
Il est vrai qu'à l'instigation du Premier ministre Nouira et dans un
souci de détente, l'Assemblée nationale abrogea, le 9 novembre
1971, l'article 109 de la loi électorale selon laquelle l'exclusion du
parti entraînait automatiquement la déchéance du mandat
de député. L'inconstitutionnalité de l'article avait d'autant
moins été évoquée qu'il n'existait pas de Cour constitutionnelle.
Malheureusement, l'article fut rétabli moins de deux ans après,
le 26 mars 1973 : on confirmait ainsi que le parti était le parti du
pouvoir, et non le parti au pouvoir.
Au second congrès de Monastir, en septembre 1974, le secrétaire
général du parti, Nouira déclarera : "La dominante
de notre société politique est le caractère indissociable
du parti et de l'Etat (...) Notre système politique s'articule essentiellement
: sur le parti, créateur de l'idéologie du pouvoir et organisateur
des masses, et l'Etat, instrument du pouvoir organisé (...) Le chef du
parti de la nation devait être naturellement le chef de l'Etat, bien que
la constitution ne l'eût pas exprimé, pas expressément en
tout cas. Le chef du parti et de l'Etat est le nud gordien du régime
(...) cette symbiose Parti-Etat, au niveau de la conception et de la formulation
de la politique, doit se traduire dans les institutions et les structures".
On ne pouvait mieux consacrer l'institutionnalisation du parti dans l'Etat.
Ainsi, le "Manifeste" du même parti qui, en 1970, avait suggéré
clairement la séparation des pouvoirs entre le parti et l'Etat et l'indépendance
des institutions républicaines se voyait-il solennellement enterré,
et la philosophie d'antan fortement rappelée.
Pour ma part, instruit par les causes véritables de l'échec de
notre tentative pluraliste en 1981, je saisis la première occasion pour
"bousculer la baraque". Le 12 janvier 1982, présidant le congrès
régional du parti à Gabès, je proclamai la nécessité
urgente de la séparation de l'Etat et du parti, et me prononçai
pour un nouvel aménagement des relations entre le PSD et l'Etat. Ce fut
une levée de boucliers. Dès le lendemain, l'organe du parti El
Amal, sur instruction, fustige dans un éditorial la déviation
que révèlent mes propos. Le 18 janvier, le ministre de l'Intérieur
intervient à Kairouan pour affirmer qu'on ne peut dissocier l'autorité
politique de l'autorité administrative. Le 22, le directeur du parti
réaffirme la nécessité du duo gouvernement-parti. Mme Mzali,
membre du bureau politique et épouse du Premier ministre se rend spécialement
à Gabès, le 23 janvier, pour m'apporter la réplique et
défendre l'unicité absolue du parti et de l'Etat. La curée
est telle que je me vois obligé d'atténuer mes déclarations
dans un discours à Mahdia où j'appelle "à la réflexion
en vue de clarifier les prérogatives de toutes nos institutions".
Et encore une fois, on en reste là, aucun débat ne s'instaure
au bureau politique ; Mzali déclare simplement qu'une telle conception
représente un acte d'indiscipline, contraire à l'éthique
bourguibienne.
Trois ans plus tard, étant redevenu député, j'eus l'occasion
de préciser ma position ( El Mawkif, juillet 1985), en réponse
à une question sur les moyens d'en finir "sainement" avec l'hégémonie
du parti au pouvoir sur les structures de l'Etat :
"Le problème des rapports entre l'Etat et le parti et entre l'Etat
et le gouvernement n'a jamais été discuté sérieusement
(...) Certains même ont considéré que cela visait à
l'affaiblissement du P.S.D (...) Or le Président a déclaré
maintes fois que l'Etat est celui de tous les Tunisiens et qu'il est au-dessus
de tout, ce qui est la règle dans tous les pays modernes (...) Et si
le cumul par Bourguiba de la présidence du parti et de l'Etat est une
chose naturelle vu son rôle historique, il s'agit là d'une exception
qui ne devrait pas perdurer. Il suffit normalement que le chef de l'Etat compte
sur un parti qui adopte ses orientations sans qu'il en soit nécessairement
le chef direct (...) Dans cette perspective nouvelle (...) le parti aurait des
responsabilités politiques importantes : il devrait affronter la réalité
tunisienne caractérisée aujourd'hui par le foisonnement des courants
et des idées, ce qui ferait évoluer son discours politique. Cela
exige des hommes dotés de convictions politiques rigoureuses et capables
de discourir, de dialoguer et de convaincre. Cela n'empêchera pas le parti
d'accompagner et de controler le développement de l'action du gouvernement,
mais sans s'engouffrer dans les problèmes de gestion qui l'épuisent
et l'éloignent de ses responsabilités politiques fondamentales".
Cependant, il faut le confesser : nous avons tous adhéré initialement
à ce système de commandement qui permit à la nation de
forger son unité, mais nous n'avons pu réussir à faire
évoluer à temps nos institutions. Certes, l'Etat tunisien a été
fondé ; la république a été proclamée. On
parvint à circonscrire la dissenssion youssefiste, à obtenir de
la France l'évacuation militaire des territoires du sud et de Bizerte,
et à réussir en 1964 la décolonisation agricole. Ce système
nous permit aussi de juguler le galop démographique, de promouvoir, sans
à coups, l'unification et la généralisation de l'enseignement,
la révolution de la condition féminine et la réforme d'institutions
judiciaires archaïques sans trop d'opposition, ni de la part des tenants
de la religion, ni des défenseurs de la tradition, etc, etc.
Ce fut aussi le cas pour le code de la nationalité qui, datant de 1963,
était chez nous des plus rigides pour l'époque. Il stipulait notamment
que "le Tunisien qui acquiert volontairement une nationalité étrangère
ou qui répudie la nationalité tunisienne, doit quitter le territoire
tunisien". Je défendis âprement avec mon collègue Slahedine
Bali, le ministre de la Justice, le projet d'une nouvelle loi permettant la
double nationalité. L'affaire soulevait l'opposition des nostalgiques
du passé, qui évoquèrent la résistance héroïque
des Tunisiens face à la campagne de naturalisation française du
temps du protectorat. On pensa un moment retirer le projet ou du moins le différer.
Encore une fois, Bourguiba réagit et décida de soumettre pour
la première fois une loi directement à la séance plénière
de l'Assemblée qui, finalement, l'entérina le 11 novembre 1975.
Bourguiba, grâce à son prestige et à sa popularité,
réussit ces réformes sociales fondamentales et fit évoluer
ainsi la mentalité de ses compatriotes. Mais cela ne fut pas suivi de
changements notables et déterminant sur le plan politique, faute de courage
ou de volonté de la part de ses Premiers ministres-dauphins et de ses
autres proches collaborateurs-prétendants.
Je le répète, si l'on analyse son attitude pendant ses trois décennies,
Bourguiba aimait son pays qu'il voulait faire prospérer, et par dessus
tout, son peuple qu'il voulait épanouir. Il aurait accepté toute
réforme démocratique du régime qui ne mette pas en cause
les fondements du système, bien que, pénétré de
son rôle historique, il n'entendait pas renoncer aux prérogatives
essentielles du pouvoir présidentiel. Il avait, dès l'origine,
réussi à compenser par sa personnalité la faiblesse organique
de la Tunisie, et en cas de crise, il parvenait toujours, in extremis, à
redresser la situation ; mais il ne rétablissait jamais qu'un équilibre
instable fondé sur un consensus circonstantiel autour de sa personnne.
Ses premiers collaborateurs ne se risquaient nullement de l'inciter à
tirer les leçons des différentes crises et donc à imposer
des remèdes. Et l'on en arrive ici au véritable talon d'Achille
du système bourguibiste : le problème de la succession.
Depuis 1957 et, plus encore, à partir de 1967, après sa crise
cardiaque, cette hantise de "l'après" a obnubilé Bourguiba
et, plus encore, ses prétendants. Vécue par anticipation, la succession
s'imposait en filigrane dans toutes les constructions politiques et politiciennes
des uns et des autres.
L'article 51 de la première constitution de 1959 semblait avoir codifié
le problème en confiant au gouvernement le soin de désigner l'un
de ses membres pour assurer l'intérim. Puis l'Assemblée nationale
devait se réunir au cours de la cinquième semaine afin d'élire
le nouveau chef de l'Etat jusqu'à la fin du mandat présidentiel.
Cette disposition constitutionnelle seyait bien aux tenants du pouvoir à
l'époque, le gouvernement étant dans presque sa totalité
d'obédience bensalhiste. Bourguiba le savait, et apparemment, s'en accommodait.
C'est au retour de sa tournée africaine, en 1965, et après lecture
de la lettre critique d'Ahmed Tlili - envoyé depuis son exil en janvier
1966 - qu'il semble avoir été bouleversé. Sans laisser
paraitre ses nouveaux pressentiments sur les personnes et ses doutes quant à
la politique socialiste, il imagina alors une procédure subtile pour
changer le mode de désignation de son successeur. Le 28 novembre 1966,
l'Assemblée nationale vota une loi créant le Conseil de la république,
une nouvelle instance qui regroupait le gouvernement et le bureau politique
et intégrait les barons du parti hostiles à l'équipe Ben
Salah. Le même jour, les députés adoptaient en première
lecture la révision de la constitution pour confier à cette nouvelle
instance la désignation du successeur. Cependant, la deuxième
lecture, qui devait se faire trois mois plus tard n'eut jamais lieu ; le Président
s'étant ravisé dans l'intervalle, cinq mois après sa crise
cardiaque.
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