8 - LA REPUBLIQUE : une démocratie inachevée
Pouvoir et succession
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Le 4 janvier 1971, partant se soigner aux Etats-Unis, il signa tout à la fois le projet de révision constitutionnelle et un décret déléguant "provisoirement" ses pouvoirs au Premier ministre Nouira. Le ministre de l'Intérieur, Mestiri commit alors l'insigne erreur de lui demander à voix basse de le nommer ministre d'Etat. Bourguiba lui répondit qu'il verrait cela à son retour. Le démon de la succession et de la sous-succession allait resurgir ainsi à chaque circonstance.
A la commission supérieure du PSD, le problème de la santé du Président se posa insidieusement, sur la base de rumeurs laissant prévoir une imminente incapacité présidentielle. Le ministre de l'Intérieur demanda maintes fois que le rapport des médecins de Washington nous parvienne au plus vite : "la commission et le peuple tunisien ont le droit de savoir". Le Premier ministre répondit inlassablement que le problème ne regardait que la famille directe de Bourguiba. Nous fûmes quelques-uns à le soutenir. D'autres camarades, comme d'habitude, se bornaient à écouter en attendant les événements. Les réunions suivantes devinrent de plus en plus houleuses : certains rapportaient des bribes du rapport médical qui concluait à "une sénilité incompatible avec l'exercice du pouvoir suprême".
L'offensive allait reprendre avec le congrès de Monastir I en octobre 1971 : ses animateurs voulurent modifier le mode de succession en revenant à l'intérim du président de l'Assemblée... Cette remise en cause, qui n'eut pas de suite pratique, édifia Bourguiba, et le congrès de Monastir II, en 1974, viendra fermer cette parenthèse.
Entre temps, certains pensèrent régler définitivement le problème de la succession par la création d'un vice-président à la façon des Etats-Unis. C'est ainsi que, le 4 mars 1972, le directeur du PSD, Mustapha Filali lit le communiqué suivant : "Le bureau politique, sous la présidence exceptionnelle de Bourguiba, a adopté à l'unanimité le principe de la création de la fonction d'un vice-président qui sera élu pour un mandat de la même durée que le Président de la république". Le 11, un deuxième communiqué annonçait que le Président s'adresserait à la nation le 14, à 11 heures, au cours d'une séance solennelle de l'Assemblée nationale chargée d'étudier le projet d'amendement à la constitution.
Tout semblait donc réglé lorsque, le 14 mars au petit matin, le ministre Hassan Belkhodja se rendit comme à l'accoutumée au palais où il avait l'habitude de prendre le petit déjeuner avec le Président :
"Alors, c'est le dauphin que vous allez installer ce matin ?
- Non, répond Bourguiba, c'est la fonction de vice-président qui va être adoptée.
- Un vice-président qui sera élu en même temps que vous au suffrage universel et qui sera inamovible.
- Pas du tout.
- Si, puisque il sera élu autant que vous et en même temps que vous.
- Ah bon ! (...) et si je démissionnais ?
- Il vous remplacera..
- C'est encore mieux. Je ne peux donc plus le changer s'il n'a plus ma confiance. Or c'est ma seule arme pour corriger les dérives. Il ne faut pas si vite oublier Ben Salah".
Bouleversé par cette révélation, il téléphone à l'instant au Dr Mokaddem, le président de l'Assemblée nationale, lequel publie vers 9 heures un troisième communiqué reportant la séance solennelle alors que la plupart des députés étaient déjà arrivés au Bardo.
Puis, ce même après midi du 14 mars, c'est cette fois Chedli Klibi, le ministre de l'Information qui fait cette déclaration : "Le Combattant suprême a fait un important exposé qui est une véritable somme de son expérience personnelle et de ses idées concernant les fondements de l'organisation du régime en Tunisie (...) Les membres du bureau politique et du gouvernement ont exprimé leur attachement à la personne du président Bourguiba, et leur adhésion profonde à la ligne qu'il a tracée en vue de préserver l'unité de la nation".
Communiqué bien significatif, qui ne fut suivi d'aucun commentaire dans la presse du lendemain. Mais tout le monde l'avait compris : le projet de vice-présidence était enterré, et Bourguiba hésitait encore à choisir son dauphin. Bien sûr, indiscrétions et rumeurs alimentèrent la chronique dans certains cercles durant quelque temps, mais personne n'y trouva vraiment à redire. La combinaison, en réalité, devait consister en l'élection de Hédi Nouira à la vice-présidence puis à la nomination de Abdallah Farhat comme Premier ministre. Bourguiba le comprit et renvoya aussitôt ce dernier de la direction de son cabinet, lui faisant le grief d'avoir contribué à l'induire sciemment en erreur.
Les manœuvres ne cessèrent pas pour autant, en vue de s'assurer le dauphinat. Nouira se déclarait "convaincu de ce que la démocratie tunisienne, encore adolescente, ne pouvait soutenir le choc d'une vacance du pouvoir" (Nouvel Observateur du 16 septembre 1974) ; citant à l'appui de sa thèse les difficultés surgies en France dans l'intérim qui précéda l'élection de Pompidou après la démission du général de Gaulle.
Bref, on visait à hériter du système, de tout le système et on recherchait le dauphinat automatique, le régime présidentiel, le parti unique avec tous ses avantages. En somme : "la monarchie républicaine", comme l'écrivait un journaliste étranger.
Durant ces trente années, se conjuguèrent ainsi deux obsessions, freinant toute démocratisation du système : celle de Bourguiba, tourmenté par l'idée de continuer à régenter la Tunisie après sa mort, à travers des successeurs fidèles à son dessein ; et celle des prétendants, soucieux de se poster à temps et anxieux de capter dans son intégralité le même pouvoir que le Combattant suprême. Ambitions aussi futiles évidemment l'une que l'autre : il n'est pas d'exemple dans l'histoire de quelque chef ou monarque, si absolu fût-il, qui ait réussi à imposer sa volonté par-delà la tombe. Le Parlement de Paris, au lendemain de la mort de Louis XIV, n'attendit pas deux jours pour casser son testament ; et tout successeur a besoin de s'imposer par lui-même.
Pourtant, l'histoire de la république bourguibienne pourrait être lue, à un certain niveau, comme celle des combinaisons successorales successives. Dès l'automne 1955, Bourguiba s'était choisi comme second Bahi Ladgham - qu'il pensait récupérer vis-à-vis de Ben Youssef - plutôt que Mongi Slim à qui il n'avait jamais pardonné le Congrès hostile du parti dit de Dar Slim (octobre 1948). La décennie 60 se caractérisa par l'omnipotence et la prétention de Ben Salah, soutenu par Bourguiba junior et Sayah. Celle de 70, fut dénaturée par une reprise forcenée de la compétition successorale. Certains pensèrent alors la gagner par un détour extérieur : les tentatives unitaires du Kef et de Djerba ne se réduisent pas, bien entendu, à un tel calcul. Il n'empêche : eussent-elles réussi, elles auraient presque inéluctablement imposé son artisan comme le favori.
Cependant, nous étions quelques uns à savoir, d'après les confidences de Wassila, que Bourguiba avait déjà choisi son dauphin final en la personne de Nouira, et ce, dès 1942, bien avant l'indépendance, depuis leur compagnonage dans les prisons et les exils. Aussi s'employa-t-il un moment à consolider la position de son favori : d'où, devant l'étalage à peine discret de toutes les rivalités, sa tentative, en 1975, de m'adjoindre à Nouira comme ministre d'Etat. Bourguiba pensait ainsi réaliser son rêve d'une longue succession paisible et assurer la pérénité du "bourguibisme". Ce projet, vite ébruité, fut à l'origine de toutes les intrigues futures.
Néanmoins, Nouira, s'il l'avait voulu, aurait pu transcender les querelles au sujet de la succession automatique, en démontrant qu'il ne craignait pas le suffrage universel. Premier ministre, secrétaire général du parti et son candidat unique, il aurait vraisemblablement passé sans problème l'épreuve de l'élection ; et Bourguiba, rassuré par la détermination de son Premier ministre aurait certainement accepté. Malheureusement, le courage politique manqua. Nouira s'évertua à codifier la succession automatique, et l'Assemblée nationale vota la réforme constitutionnelle en avril 1976, marquant l'accélération de toutes nos déconvenues ultérieures. Or, en réalité le problème restait entier dans les esprits, excitant toutes les ambitions.
Mzali, à son tour, ne se sentait plus aussi sûr de la décision finale de Bourguiba - surtout depuis le remaniement de décembre 1980 - et déclarait alors ouvertement "qu'il n'acceptait pas d'être le marchepied pour quiconque".
Du coup, le jeu successoral au sommet devint de plus en plus indécent et pernicieux et tout devait converger pour assurer le dauphinat automatique de Mzali. Mais l'opinion publique n'allait pas dans ce sens, et l'épouse du Président, Wassila déclarait : "Avec la constitution telle qu'elle est, la continuité est artificielle et le risque d'un rejet populaire n'est pas exclu. Le peuple tunisien respecte Bourguiba, mais la véritable continuité sera assurée lorsque l'œuvre de Bourguiba sera poursuivie démocratiquement par un Président élu..."(Jeune Afrique du 28 février 1982). Déclaration bien tardive et trop isolée, quoique relayée par celle de Habib Achour qui confiait aussi au même journal le 11 août 1982 : "Je suis pour la révision de la constitution de manière à ce que tous les candidats qui le souhaitent puissent se présenter librement...".
Le Premier ministre Mzali s'en offusqua, et s'employa alors à faire le vide autour du chef de l'Etat. En juin 1983, ce fut le départ du gouvernement de Mansour Moalla et de moi-même suivi de Azouz Lasram en octobre, puis de Driss Guigua en janvier 1984 après les émeutes du pain. En juillet 1985, petite révolution : on assista à l'éloignement de Allala Laouiti, compagnon de Bourguiba depuis un demi-siècle. Elle fut complétée le 7 janvier 1986, par le limogeage, de son fils, conseiller à la Présidence. Le 21, Bourguiba mit fin aux fonctions de son Représentant personnel, Mongi Kooli.
Pour ma part, ce fut la confection d'un dossier relatif à ma gestion administrative et financière. Maître Abderahman Hila - réputé pour son courage dans toutes les causes politiques - intervint fermement en mon absence, assisté par le Français Me Francis Louvard et l'Algérien Me Nadir Bekkat, qui déclarèrent : "C'était un dossier vide de sens, (...) dont le peuple tunisien sait qu'il est fabriqué pour ternir l'image d'un homme public (...)".
L'éminent politologue et universitaire, Hichem Jaiet, dans un commentaire ( Réalités, 16/12/1988) écrira : "La Justice instruit des procès politiques par la bande, par le petit côté des choses (...) Pour Belkhodja, c'étaient des histoires de réceptions et de petits fours". Je déclarai à l'AFP : "Je resterai dans la sérénité fidèle à mes convictions libérales et démocratiques".
Wassila représentait le dernier rempart, il fallait le faire sauter pour s'assurer une succession paisible. Son absence du palais favorisa une répudiation en forme de divorce, qui couronna l'entreprise d'isolement du chef de l'Etat...". Le nouvel entourage de Bourguiba est "farfelu" et inconsistant : le pouvoir au palais en est rapidement affecté.
Mais tout ce branle-bas politique ne pouvait occulter la grave crise économique - comparable dans ses paramètres à celle de 1969 - que les ministres responsables du secteur finirent par venir expliquer au chef de l'Etat, le 8 juillet 1986, à Skanès-Monastir, en l'absence du Premier ministre.
Le Président, édifié, en est abasourdi. L'après-midi même, il dicte directement à l'agence TAP le texte du communiqué "limogeant" Mzali ; et cela sans l'avoir même convoqué.
Rchid Sfar, puis Zine El Abidine Ben Ali se succèdent comme Premiers ministres. En vain. C'est l'impasse, et la crise politique et économique s'amplifiait. A la source, à Carthage, Bourguiba est désorienté tandis que la déficience du "pouvoir central" devient manifeste. Tunis capitale chancelait : le pouvoir de la rue s'imposait de jour en jour avec l'affrontement quotidien les forces de l'ordre et les manifestants de plus en plus nombreux qui se réclamaient du MTI (Mouvement tunisien islamique).
Le pays partait dangereusement à la dérive et semblait se diriger inévitablement vers l'abîme. Le changement politique au sommet, viendra sauver la Tunisie des périls qui la guettaient : ceux de l'obscurantisme et de l'anarchie.
Le 7 novembre 1987, à 4 heures du matin, par un coup de téléphone discret de Tunis, j'apprends "le Changement". Je réveille Ben Yahmed, Masmoudi et quelques autres amis et nous nous mettons à l'écoute pour entendre à 6 heures la déclaration pathétique du nouveau chef de l'Etat : Zine El Abidine Ben Ali, qui proclamait notamment : "Notre peuple a accédé à un degré de conscience et de maturité qui permet à tous ses fils de vivre dans le cadre d'un régime républicain qui confère aux institutions toute leur importance et qui institue les conditions de démocratie responsable fondée sur la base de la souveraineté du peuple (...) Notre peuple mérite une vie politique évoluée et organisée, basée à juste titre, sur le multipartisme politique et les organisations populaires (...). Nous veillerons à donner au Droit sa légitimité (...)
J'adresse aussitôt un message au nouveau Président, où je déclare notamment : "L'espoir et la confiance reprennent chez tous les patriotes, leur adhésion est totale à votre première déclaration et leur engagement sera enthousiaste pour le renouveau dans la concorde et la fraternité...".
Le 29 septembre 1989, juste quarante-huit heures après le limogeage du Premier ministre Hédi Baccouche, le Président Ben Ali me fait dire par l'ambassadeur à Paris, Brahim Turki, qu'il "souhaite que je rentre et que je lui fasse confiance...". Je réponds positivement et retrouve avec émotion mon pays après quatre ans d'absence.
La première République tunisienne, dans sa philosophie moderniste est une donnée politique irréversible. L'acquis culturel et social de l'homme et de la femme tunisiens en sont les meilleurs garants. Bourguiba restera l'un des grands hommes d'Etat de ce XXe siècle.
Néanmoins, cette République a besoin d'ajustement en fonction des exigences d'une nouvelle ère qui, avec le XXIème siècle, s'annonce gourmande de liberté et de démocratie, avide de bien-être individuel et de prospérité nationale. Après la chute du mur de Berlin et les métamorphoses des pays de l'Est, la consolidation de l'Europe, le réveil de l'Asie et le nouveau poids politique de l'Amérique, le monde a commencé sa mue et atteindra tantôt un nouvel équilibre politique et économique qui sera drastique et sévère surtout pour les pays en voie de développement.
Aujourd'hui, l'interdépendance est une réalité intangible et la mondialisation de l'économie est une conséquence inéluctable. "L'économie de marché" - adaptée à notre conjoncture spécifique - et la "démocratie politique" vont de pair, et deviennent des impératifs catégoriques pour la survie de toute nation et pour la prospérité de tout pays.
Pour notre région maghrébine, il ne s'agit plus de fuir la démocratie et de la considérer malencontreusement comme un "vice de l'Occident", mais de l'adopter dans toute sa plénitude comme la vertu universelle. Il est urgent et impérieux aussi pour nos pays d'accomplir la modernité dans toutes ses dimensions avec la séparation et la démarcation entre la religion et la politique.
Le chemin est, certes, ardu, mais il n'y a pas d'alternative ; c'est la seule voie qui puisse garantir au Maghreb, et au-delà au monde arabe, sa stabilité, son développement et son progrès.
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