Le drame de Bizerte est l’histoire d’une stratégie habile, apparemment irréprochable et d’ailleurs finalement victorieuse, mais après avoir un moment trébuché sur cet éternel impondérable : les humeurs de deux grand hommes d’Etat, deux fins stratèges politiques, dont tout dépendait, Habib Bourguiba et Charles de Gaulle. De part et d’autre, un mélange de susceptibilité et d’amour-propre transformés en fierté nationale conduisit ce qui eût pu n’être qu’un malentendu à une tragédie inutile.
Bourguiba a toujours entretenu avec la France des rapports conflictuels où l’âpreté du combat politique n’éclipsait jamais tout à fait une admiration colorée d’amour déçu. Intransigeant sur sa revendication fondamentale d’une Tunisie souveraine, il souhaitait plus que tout la conquérir par étapes, sans affrontement radical avec l’ex-puissance protectrice. C’est dans cette perspective qu’il faut situer, d’emblée, son attitude à l’égard de la présence des forces françaises en Tunisie et notamment à Bizerte.
Dès le 17 décembre 1950, le chef du Néo-Destour déclarait admettre “adhérer à l’Union Française si l’indépendance de la Tunisie est proclamée, mais avec la faculté de se retirer à son gré”. Le 22 mars 1956, deux jours après la proclamation de l’indépendance, il définissait son objectif sans équivoque, mais sans agressivité : “après une période transitoire, toutes les forces françaises devront évacuer la Tunisie, y compris Bizerte”. Ce qui laissait la porte ouverte à toutes les négociations.
En octobre 1956, à Tunis, Bourguiba et Mohamed V se disaient partisans d’une Fédération maghrébine liée à la France. Mais le 10 du même mois, le piratage de l’avion de Ben Bella et de ses compagnons par les militaires d’Alger, malheureusement “couverts” après coup par le gouvernement français, ruina ces bonnes intentions.
En 1957, juste un an après l’indépendance de la Tunisie, Bourguiba, néanmoins, répéta : “Culturellement, géographiquement, économiquement, les peuples nord africains sont et seront liés à la France (...) si elle arrive à tourner le dos au colonialisme”. Le 27 décembre, il suggérait même une alliance avec la France “subordonnée à la concentration des troupes françaises à Bizerte”. Une proposition qui avait d’ailleurs provoqué quelque malaise chez les Algériens et des réticences à l’intérieur du Néo-Destour, dont notamment l’opposition farouche de Taieb M’hiri, le ministre de l’Intérieur. Empêtrés dans la guerre d’Algérie, les dirigeants affaiblis de la IVème République agonisante ne donnèrent pas suite à cette offre pourtant conciliante.
L’ironie
de l’histoire est que, six mois plus tard à peine, Bourguiba, sans avoir eu
besoin de conclure une alliance, obtint l’évacuation du territoire et la concentration
de l’armée française dans la base de Bizerte. Cela grâce, indirectement, à
une faute du gouvernement français : le bombardement meurtrier de la ville
frontière tunisienne de Sakiet Sidi Youssef.
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