2. - BIZERTE : un conflit anachronique
" Sakiet Sidi Youssef "
Le commandement de l’armée française en Algérie avait décidé de ne pas tolérer plus longtemps la solidarité tuniso-algérienne aux frontières et le harcèlement de ses forces, conduit à partir de la Tunisie. Notre pays, devenu une véritable base arrière, avait pris fait et cause pour la révolution algérienne et nul n’ignorait notre soutien logistique, le transit des armes par la Tunisie, l’hébergement des troupes de l’Armée de libération nationale (ALN).
Le samedi 2 janvier 1958, se produisit un sérieux accrochage à la frontière, près de Sakiet. Les Algériens réussirent à capturer quatre soldats français et à les ramener dans la région du Kef, en Tunisie. Le Président du conseil français, Félix Gaillard, chargea le général Duchalet de porter un message au président Bourguiba, lequel refusa de recevoir ce militaire qui avait combattu les fellaghas (résistants) en 1954. Félix Gaillard envoya alors son chef de cabinet. En vain. Bourguiba déclara à la presse : “La France doit comprendre qu’un général pour appuyer une protestation, ou une frégate [1] pour soutenir une politique, tout cela doit prendre fin. Si l’action continue, je demanderai l’installation d’un régiment de l’ONU aux frontières”. A Paris, ce fut le scandale : Bourguiba voulait internationaliser la guerre d’Algérie !
Le 11 janvier 1958, un deuxième grave accrochage entre Français et Algériens coûta la vie à quatorze soldats français. Le commandant à Alger avisa Paris que “des bandes d’assaillants algériens repérés par l’aviation française, franchissaient la frontière à partir de la Tunisie et se répandaient dans les fermes et les mechtas algériens et que les véhicules de la garde nationale tunisienne stationnaient de plus en plus à la frontière en position d’accueil”.
Le 8 février, l’armée française en Algérie — prétextant qu’un avion avait été touché et obligé de se poser en catastrophe à Tebessa — bombarda le village de Sakiet, faisant 72 morts, dont 12 enfants et plusieurs blessés. La Tunisie expulsa cinq consuls français qui exerçaient dans les principales villes, et organisa le blocus de toutes les casernes de l’armée française. Le Conseil de sécurité de l’ONU décida d’une mission de bons offices anglo-américaine conduite par MM. Murphy et Beeley. Le gouvernement Gaillard tomba, ouvrant la crise qui ramènera au pouvoir le général de Gaulle.
Sakiet, ce petit village paisible, qui avait enterré dans la douleur ses enfants écoliers, tués en pleine classe, imposera peu après, le 17 juin, un accord entre les deux pays, stipulant “l’évacuation de toutes les troupes françaises du territoire tunisien, à l’exception de Bizerte”.
Un an après, en février 1959, à Lima, capitale du Pérou, l’organisation estudiantine occidentale (COSEC) adoptera une résolution décidant la reconstruction de l’école primaire de Sakiet, en association, pour la première fois, avec l’organisation communiste (UIE) — animée alors par Jiri Pélikan et Emir Khorazi alias Babak, deux vieux camarades progressistes et anti colonialistes —. Le 25 juillet, secrétaire général de l’UGET, je donnai le premier coup de pioche, en cet anniversaire de la République, et déclarai : “En ce jour mémorable, les étudiants, venus de trente sept pays, sont un gage de l’avenir et une rude leçon pour le colonialisme”. Le ministre de l’Education nationale, Mahmoud Messadi, notre cher ancien professeur du collège Sadiki, proclama pour sa part : “Nous laissons à d’autres l’agression et la violence, nous préférons œuvrer pour la paix”. Et le délégué de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) s’éleva contre “cette dérive dangereuse du gouvernement français”. Bourguiba nous adressa ses encouragements : “C’est une manifestation de solidarité à l’échelle humaine pour faire oublier les méfaits du colonialisme, ses convoitises, ses cruautés”.
La petite école primaire sera reconstruite par une centaine d’étudiants venus du monde entier, y compris la France.