2. - BIZERTE : un conflit anachronique
" Evacuation des bases américaines et françaises au Maroc "
Le soir du 8 février 1958, après le bombardement de Sakiet, Bourguiba annonça “la bataille de l’évacuation”. Le 12, la Tunisie proclama l’interdiction de l’entrée du port de Bizerte à tout bâtiment de guerre français. Le 14, le chef de l’Etat fit adopter par l’Assemblée nationale une loi abrogeant la convention de 1942, datant du gouvernement de Vichy, qui stipulait que : “Bizerte ne faisait pas partie du territoire tunisien et était un port français.
A Paris, sans s’y référer explicitement, le porte-parole du gouvernement, Claparède, assurait le 20 février : “Bizerte restera le port français qu’il est en tout état de cause. Il n’a jamais été question de le céder ou de l’otaniser”. Le 19 avril, Jacques Chaban-Delmas, ministre de la Défense, le confirmait : “Il faut s’ancrer à Bizerte”.
L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, après les événements du 13 mai 1958, amorce un certain dégel. Dès le 17 juin, un échange de lettres énonce notamment : “les deux gouvernements se sont mis d’accord sur le retrait des forces françaises stationnées en Tunisie. A la fin de ce retrait, des conversations s’engageront en vue d’établir un régime provisoire pour la base aéronavale de Bizerte”. Deux jours plus tard, dans un discours à Mahdia, le Président précise les dates : “les forces françaises seront évacuées dans un délai qui n’excédera pas le 1er octobre 1958”.
Restait évidemment Bizerte : quel statut provisoire envisager ? Pendant combien de temps... ? etc. Que Bourguiba, à ce moment là, n’ait pas encore fait de la récupération de la base une priorité absolue, on en trouve la preuve dans la proposition surprenante qu’il fait, le 17 février 1959, de renoncer momentanément à Bizerte en échange de la paix en Algérie :
“Pour l’abandon de Bizerte, déclare-t-il, la seule contrepartie serait la paix et un règlement négocié du problème algérien (...) Nous sommes prêts à faire ce sacrifice, si nous pouvons, avec Bizerte, grâce à Bizerte, aider nos frères algériens, et par là même la France à mettre fin au conflit (...) J’estime qu’on peut accepter une base française si cette occasion peut hâter la paix, faciliter la concorde, et ouvrir des possibilités économiques et politiques qui représenteraient pour la France en Afrique du Nord une paix solide et permettraient à ce Grand Maghreb de se former en offrant à la France et au monde occidental une coopération sur tous les plans”.
Pour une réponse à cette offre, Bourguiba fixait une échéance : le 17 juin 1959, c’est-à-dire un an après les accords précités du 17 juin 1958, mais quatre mois seulement après son discours. C’était évidemment un peu court : de Gaulle venait d’arriver au pouvoir et semblait hésiter sur son objectif comme sur sa tactique. Le Front de libération nationale (FLN), de son côté, en proie à des luttes internes exacerbées par l’enlèvement de ses “chefs historiques”, n’était pas non plus prêt pour la négociation.
Une réaction française eût peut-être amorcé un processus, ouvert des perspectives. Le fait est que rien ne se produisit. Qu’il ait cru ou non pouvoir être entendu, Bourguiba se trouva seul au rendez-vous qu’il avait fixé, et déclara le 17 juin 1959 :
“L’échéance fixée tombait hier. Je déclare officiellement que nous retirons notre offre d’échange : Bizerte contre la paix en Algérie (...) Ou bien nous trouvons une solution de compromis (...) ou bien nous serons obligés de réclamer l’évacuation (...) Nous serons prêts à apporter notre contribution quant aux délais et aux modalités”.
Constat d’échec, donc, en un sens, mais qui n’empêchait pas Bourguiba de rester fidèle à son choix stratégique fondamental d’une victoire obtenue par la négociation, à travers des étapes successives. Ce qu’il voulait, c’était poser un principe : Bizerte devait retourner à la Tunisie ; cela admis sans ambiguïté, tout le reste était négociable.
A la place du général de Gaulle, si l’on peut un instant inverser les rôles, Bourguiba aurait certainement saisi au vol cet appel et profité de cette ouverture en se déclarant d’accord sur le principe, tout en renvoyant à plus tard la négociation sur les modalités, dès la fin de la guerre d’Algérie.
Hélas, chez le Général, le mouvement d’humeur prévalut : il ne toléra pas de voir Bourguiba soulever le problème unilatéralement et de surcroît, dans une conjoncture difficile pour la France. A ce stade, Bourguiba n’entendait pourtant pas brusquer les choses. Et, de fait, six mois se passeront, de juin 1959 à janvier 1960 avant que le problème de Bizerte ne rebondisse et cette fois, pour se compliquer et s’aggraver sans cesse jusqu’à la guerre, en 1961...
Il rebondit indirectement par l’effet d’une conjoncture internationale dont la France s’obstinait à ne pas prendre conscience, mais qui faisait de son “ancrage” à Bizerte un anachronisme colonial désormais insupportable. Dès l’été 1959, Bourguiba savait que Washington et Rabat étaient en contact secret à propos des bases américaines au Maroc : un contact qui se mua à l’automne en véritable négociation, et cela, au moment même où Paris se refusait à tous pourparlers avec la Tunisie, laquelle ne demandait pourtant qu’une décision de principe, sans préjuger des modalités.
Le gouvernement tunisien reçut donc de plein fouet, presque comme un soufflet, le communiqué commun maroco-américain publié le 22 décembre 1959, à Rabat : “Les bases américaines auront été retirées du Maroc avant la fin de 1963. L’évacuation de la base de Ben Slimane (Camp Bauhault) sera terminée le 31 décembre 1960”.
Tout aussitôt, le représentant de la France fut convoqué pour lui faire ressortir l’importance de cet accord, en observant qu’il témoignait de la bonne volonté des Etats-Unis tout autant que de leur capacité d’une vision à long terme, et que cet accord confirmait l’inanité de la thèse française sur le caractère indispensable de ses bases nord-africaines — Bizerte et Mers El-Kébir en Algérie — pour la défense du “monde libre”.
Nous pressentions des complications et redoutions une dégradation imminente de nos rapports avec la France.
Je venais de rentrer de New York, où j’avais assisté à la XIVème session de l’Assemblée générale des Nations unies. Sur décision du Président, j’intègre immédiatement le département des Affaires étrangères comme directeur de cabinet du ministre, le docteur Sadok Mokaddem.
Le 25 janvier 1960, au cours d’un grand meeting populaire, Bourguiba demande solennellement l’évacuation de Bizerte.
Le 1er février, une note diplomatique fut remise à l’ambassadeur de France Jean Marc Boegner stipulant notamment : “Après un tel accord entre les Etats-Unis et le Maroc, le gouvernement tunisien ne peut plus ne pas poser au gouvernement français la reconnaissance de l’évacuation de Bizerte, quitte à laisser le soin aux experts d’en établir les modalités et le calendrier”.
Bourguiba, en l’occurrence, savait que face à la France, il se trouvait devant une alternative : l’entente ou le bras de fer. Mais il entendait, comme toujours, l’aborder avec une tactique qui faisait alterner la pression et la prudence, sans jamais fermer la porte à un compromis.
Le 6 février, nous recevons la réponse française, dont Bourguiba annonce lui-même la teneur à la radio le 8 : “La France a répondu par une note qui appelle des discussions (...). La Tunisie ne passera à l’action directe (...) qu’après épuisement de tous les moyens pacifiques”.
Le 7 avril, il se montre plus précis dans un discours à l’Assemblée nationale : “La France s’engage à ce que, jusqu’au 31 octobre 1960, il ne reste plus à Bizerte que les effectifs nécessaires au fonctionnement de la base”.
A ce stade, la crise semblait donc évitée, l’entente ayant succédé à l’invective. Bourguiba ne pouvait oublier — pour prix d’un apaisement avec la France — qu’il était le premier héros nationaliste de la région et entendait le rester. Or, non seulement la France semble avoir méconnu cet aspect, mais elle aggrava les choses en engageant à son tour, après les Américains, des négociations secrètes avec le Maroc pour y évacuer les bases françaises. De ces pourparlers, nous avons eu discrètement connaissance dès leur début, et Bourguiba en fut si obsédé qu’il me demandait sans cesse, sur leur déroulement, des détails que je ne pouvais lui fournir tout en lui confirmant leur existence.
Le 1er septembre 1960, le Maroc et la France signaient leur accord : “Les forces et installations françaises seront évacuées de l’ensemble du Maroc avant le 2 mai 1961”, c’est-à-dire avant l’anniversaire du trône.
[Le roi Hassan II le confirmera plus tard [1] :
“Le général de Gaulle m’a envoyé Monsieur Parodi, qui était son ambassadeur et un grand résistant, avec ce message : Dites au roi (...) que je vais faire accélérer les choses pour que, dans un mois, toutes les troupes françaises aient quitté le royaume. Ce sera mon cadeau d’investiture à Sa Majesté”.]
Bourguiba se sentit trahi, il ne pouvait accepter de rester à la traîne. Déjà en mars 1956, la proclamation de l’indépendance du Maroc, quelques jours avant la nôtre, l’avait vivement affecté. Et voilà que la France, à nouveau, donnait au roi du Maroc ce qu’elle refusait à Bourguiba.
Le 12 septembre, lors d’une tournée dans le gouvernorat de Bizerte, dans la petite localité de Ras-Jebel — fief d’un de ses fidèles lieutenants, Hassan Belkhodja — le Combattant suprême rappela fermement sa revendication de l’évacuation de Bizerte. L’opinion publique ne s’en doutait pas encore, mais il était clair pour les initiés qu’on entrait dans une zone de turbulences.
A la demande de Bourguiba, nous rédigeons alors aux Affaires étrangères une note officielle au gouvernement français que nous remettons le 7 novembre à son chargé d’affaires, pour appeler Paris à accepter clairement le principe de l’évacuation et à négocier dans les plus brefs délais.
Nous connaissions cependant la complexité du problème algérien et nous nous préparions à des jours difficiles avec le maigre espoir, malgré tout, que de Gaulle, logique avec lui-même, accepterait au moins de négocier sur Bizerte après avoir admis, sans barguigner, l’abandon rapide et total des bases françaises au Maroc. La base tunisienne de Bizerte ne pouvait être plus “stratégique” que la base marocaine de Ben Slimane. Et cela était d’autant moins crédible que les experts américains jugaient, désormais, que toutes ces bases statiques n’étaient plus opérationnelles.
A Paris, les milieux officiels n’étaient pas disposés à l’admettre, et les médias eux-mêmes occultaient le problème. Certains intellectuels mis à part, tout le monde semblait obsédé par la guerre d’Algérie et le soutien qu’apportait la Tunisie au FLN. Toutefois, une franche explication entre nos deux pays aurait permis de dissiper tant soit peu l’équivoque ou, du moins, d’atténuer le sentiment de frustration qu’éprouvait Bourguiba ; car, à la différence des négociations entre le Maroc et les Etats-Unis, qui s’étaient déroulées au grand jour, les pourparlers franco-marocains s’étaient déroulés en secret, comme en témoignait l’irritation de Paris devant les indiscrétions de Rabat.
La France avait été contrariée par le style médiatique adopté par les Marocains ; Raoul Duval me le confirmant personnellement, je lui objectai que si nous approuvions ces accords avec le Maroc, qui étaient dans la logique naturelle de la politique de décolonisation du général de Gaulle, nous ne comprenions plus la thèse française relative à l’importance militaire de la base de Bizerte.
Le 4 novembre, le général de Gaulle annonça un référendum concernant l’affaire algérienne ; Bourguiba comprit que le vent allait tourner rapidement en France et que de Gaulle allait entamer une grande révolution de la mentalité de ses concitoyens.
C’est pourquoi, sans doute, le Président me nomma soudain à Paris, en m’enjoignant de rejoindre rapidement mon poste. Je débarquai dès décembre dans la capitale française comme ministre plénipotentiaire et Chargé d’affaires “ad intérim” (mission diplomatique sans ambassadeur dans le jargon officiel), mais logeant, sur instruction du chef de l’Etat, dans la résidence de l’ambassadeur. Je pus très vite mesurer le bon accueil qu’on me réserva au Quai d’Orsay où, m’apprit-on, discrètement, on avait saisi le sens de ma nomination par choix personnel de Bourguiba.
L’ambiance française fut euphorique après le succès du référendum (8 janvier 1961) donnant un “oui franc et massif” (75 % des électeurs) au général de Gaulle pour résoudre le problème algérien.
Je pressentais alors une évolution rapide de la politique de la France vis-à-vis de notre région. Mes contacts étaient bons et je m’impliquai de plus en plus dans la nouvelle mouvance politique française. Bourguiba m’encourageait directement.
Mais voilà que, fâcheusement, un discours du chef de l’Etat vint troubler cette bonne ambiance. A Sfax, le Président déclara que, selon son ancien ambassadeur à Paris, “d’anciens nostalgiques du protectorat, notamment MM. Brouillet et Gillet, s’activaient contre la Tunisie...”. De pareils propos étaient en complète contradiction avec les objectifs de ma mission à Paris et les recommandations que j’avais reçues du chef de l’Etat.
Le directeur des Affaires tunisiennes et marocaines, Louis de Guéringaud me fit remarquer, “à titre strictement personnel”, combien les responsables français étaient navrés du discours de Bourguiba. La critique était personnelle et je ne pouvais intervenir directement. Je ne connaissais pas René Brouillet et je ne pouvais l’atteindre, vu sa haute position à l’Élysée comme directeur de cabinet du général de Gaulle.
Téléphonant à mon ministre Sadok Mokaddem, avec qui j’entretenais d’excellents rapports depuis mon passage comme directeur de son cabinet, je compris qu’il fallait se taire : “Le Président, me dit-il, avait certainement son objectif”. Malheureusement, on ne mesurait pas assez à Tunis les effets d’un tel éclat, surtout dans la bouche du chef de l’Etat. Désemparé, au début, mais après mûre réflexion, je décidai donc d’aller à la source et de risquer une explication avec le Président. Je sentais qu’il y avait une cabale et que Bourguiba était induit en erreur. Comme dans ses discours à l’époque du protectorat, il pensait encore pouvoir distinguer la France des colonialistes français. Or, désormais, s’il restait des “colonialistes”, ils n’étaient plus en Tunisie, mais en France et à Paris, promus à de hauts postes de responsabilité.
Ayant demandé à rentrer d’urgence à Tunis, je rencontrai dès mon arrivée l’épouse du Président, qui m’éclaira sur l’ambiance politique du moment. Il en fut de même avec mon ministre Mokaddem, qui, de par sa formation et son caractère, était assez conscient de cette dichotomie dans la conception des rapports entre nos deux pays.
Le lendemain, je retrouve le Président chaleureux, mais inquiet quant à l’avenir de nos relations avec la France. Son dépit est grand ; il n’accepte pas que les Etats-Unis et la France — qui sont ses premiers choix dans les relations internationales de la Tunisie — accordent au Maroc l’évacuation presque immédiate de leurs bases militaires, et que la France refuse de discuter avec lui du principe de son retrait de Bizerte.
J’essaie d’expliquer que le problème algérien obnubile les responsables français et bloque pour le moment toute discussion sur Bizerte. En vain, le Président tempête. Je lui demande alors, instamment, de m’accorder quelque temps pour sonder davantage l’opinion officielle française et enchaîne : “Tous mes contacts, aussi bien officiels qu’officieux, me permettent d’affirmer que la Tunisie et son Président jouissent à Paris du préjugé le plus favorable, que les dispositions officielles semblent excellentes pour tourner la page de Sakiet, et qu’à l’égard du bourbier algérien, Bourguiba et la Tunisie présentent un intérêt certain”. Et je rends compte de mes contacts durant ce premier mois d’activité en lui décrivant, avec force détails, l’attention que j’avais trouvée aux Affaires étrangères, notamment auprès du directeur de cabinet et ancien chargé d’affaires de France à Tunis, Robert Gillet, en lui faisant comprendre, dans la foulée, combien on avait été affecté par son discours critique de Sfax.
Le chef de l’Etat, comme à son habitude, sut pointer le problème : “Ah bon ! C’est ce qu’on m’a dit”. Je poursuivis : “ Exploitons la disponibilité de ces hauts responsables français à notre égard, car il ne subsiste plus rien des complexes d’antan”. Bourguiba approuva : “Pourquoi pas, je t’en laisse le soin”. Je continuai : “Permettez-moi en votre nom de les inviter en Tunisie pour des visites nostalgiques”. Le Président opina à nouveau. Wassila, entrée dans l’intervalle sous prétexte de lui rappeler la prise de ses médicaments, renchérit. Intelligente, elle avait toujours su arranger les situations les plus scabreuses.
Me voilà donc de retour en France dans une ambiance politique favorable, qui me permet d’agir activement, quoique handicapé par mon statut de simple chargé d’affaires, et par l’absence de tous les ambassadeurs arabes (sauf celui du Liban) rappelés chez eux après l’affaire de Sakiet. Seul, mon homologue marocain, Abdellatif Filali, lui aussi chargé d’affaires a.i., s’emploie, grâce à ses amitiés politiques, à faciliter ma tâche. Je revis Gillet qui fut réconforté. Le surlendemain, Brouillet me recevait pour la première fois. C’était un homme discret, subtil, affable, pénétré de la vision gaullienne et très attaché à la Tunisie — qu’il avait bien connue en étant secrétaire général à la résidence de France à Tunis, du temps du protectorat —. L’explication ne fut pas très difficile : l’incident était désormais clos.
[Brouillet répondra, en 1965, à l’invitation de Bourguiba et visitera la Tunisie. Nous nous retrouverons avec plaisir, à Rome, en 1970, comme représentants de nos pays respectifs auprès du Vatican.]