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- BIZERTE : un conflit anachronique
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Rambouillet "
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Le 1er février 1961, le
général de Gaulle donnait sa grande soirée diplomatique du Jour de l’An. Le
nonce apostolique, notre doyen, conduisait le cortège des diplomates venus présenter
leurs vœux au chef de l’Etat, flanqué du Premier ministre, Michel Debré et de
celui des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville. Les Hauts commissaires
des pays de la Communauté, — ceux qui en 1960 avaient voté “oui” à l’indépendance
dans le cadre d’une communauté franco-africaine — étaient reçus ostensiblement
les premiers. Les chargés d’affaires venaient en dernier. Pour ma part, je crus
déceler un sourire et un hochement de tête exceptionnels du Général de Gaulle.
Cela me parut significatif, d’autant plus que l’ambassadeur du Sénégal, André
Guillabert — au fait des usages et des humeurs de l’Elysée — me le confirma
au cours de la réception.
Le dîner de grand
apparat avait lieu dans le salon Murat du palais de l’Elysée. 230 couverts
y avaient été dressés pour tout l’establishment politique de Paris. Après le
café, de Gaulle se retira dans un autre grand salon, nous laissant converser
entre diplomates et hauts cadres français. Soudain, le directeur du protocole
se fraya un chemin jusqu’à moi :
“Monsieur le Président
souhaiterait vous recevoir. Voudriez-vous me suivre, s’il vous plaît ?”
Un léger frémissement
parcourut l’assistance. Surpris par cette initiative insolite, je me repris
en quelques secondes et suivis le directeur du protocole qui m’ouvrit le passage
à travers les invités. Dans un salon privé, devisaient quelques membres du gouvernement.
Le Général s’en détacha, et me conduisit près de la fenêtre où nous eûmes cet
aparté mémorable :
“Mes respects, M.
le Président.
— Bonsoir M. le chargé d’affaires. Vous êtes
le bienvenu en France. Comment va le Président Bourguiba ? Je serais heureux
de le recevoir, nous aurions des entretiens utiles. La France apprécie les efforts
de la Tunisie et encouragera tout progrès dans la région. L’Afrique du Nord
est chère à la France (...) Les Algériens ! Ah, les Algériens ! Ils veulent
tout à la fois (...) Ils connaissent bien le général de Gaulle.
Il marqua un temps
d’arrêt. Je répondis :
— M. le Président,
vous avez sauvé la France. Vous avez mis fin à ses inquiétudes (...) Bourguiba
a toujours été un partenaire sérieux de votre pays. L’histoire sera marquée
par votre rencontre”.
Le Général enchaîna
en s’enquérant très aimablement de mon intérêt culturel pour Paris. Après quinze
minutes environ de ce tête à tête inattendu, je pris congé. Le directeur du
protocole, à l’oreille, me recommanda la plus grande discrétion en m’accompagnant
jusqu’à la sortie. Nous avions compris tous les deux qu’il valait mieux partir
de suite pour éviter toute interrogation des responsables ou des médias. Rentré
à l’ambassade, je rédigeai aussitôt mon télégramme chiffré après avoir réveillé
mes collaborateurs à qui je recommandai, à mon tour, une discrétion absolue.
Le lendemain, Robert
Gillet, m’appelle directement au téléphone et me prie de venir le voir au Quai
d’Orsay. Je retrouve chez lui le même souci de retenue, il m’affranchit d’emblée
: “Seules cinq personnes en France sont au courant de la teneur de l’entretien”.
Je suis introduit
aussitôt chez le ministre Couve de Murville qui malgré son flegme naturel et
son sourire avare, me reçoit cette fois d’une façon très attentionnée et confirme
mes espoirs dans le succès de la rencontre et ses développements possibles :
“C’est une rencontre
franco-tunisienne, mais les deux chefs d’Etat auront tout le loisir d’évoquer
l’avenir de la région (...) Les Algériens pourront s’en féliciter”. Sans plus
de détails, j’informe Tunis de la subtilité de ces propos : “Les Français ne
voudront pas d’une négociation indirecte, mais privilégieront Bourguiba dans
leur réflexion sur le sujet”.
A Paris, c’est le
branle-bas. Un journaliste de l’Agence France Presse (AFP) me dit tout
savoir mais, muselé par l’Elysée, veut bien protéger un secret d’Etat. Aux autres
journalistes qui m’assaillent, j’assure qu’il y a eu un échange de témoignages
d’estime entre les deux présidents. Mais à Tunis, fidèle à la tradition de la
“place publique”, notre entretien est déjà ébruité, alors que même mon alter
ego, à Tunis, Raoul Duval, n’est pas au courant : à un haut cadre de notre ministère
qui lui demande imprudemment de régler les formalités protocolaires, il répond
qu’il y a méprise et câble dans ce sens à Paris.
Le lendemain cependant,
jeudi 2 février, Bourguiba accorde à Afrique Action une interview “off
the record” à ne publier que le dimanche 5. Mais le samedi, le correspondant
à Tunis de la radio Europe n°1 en révèle la teneur, et l’Elysée me fait
savoir que “cette publicité prématurée est contrariante”. Rien n’y fait, l’euphorie
est trop grande à Tunis, je suis dépassé et réduit à des mesures de colmatage.
Le vendredi 3, Bourguiba exhibe mon télégrammme devant toute l’assistance réunie
au siège régional du parti à Tunis. Il en révèle presque le contenu, heureusement
suivi d’éloges pour la France, tout en annonçant sa contribution personnelle
à la paix dans la région.
Du coup, l’affaire
prend de l’ampleur. Intrigué, peut-être inquiet, le Gouvernement provisoire
de la république algérienne (GPRA), installé à Tunis, fait revenir d’urgence
d’Indonésie le président Ferhat Abbas et, de Bagdad, un autre de ses principaux
dirigeants, Krim Belkacem.
Le 16, à l’issue
d’une rencontre entre Bahi Ladgham, le secrétaire à la Présidence et Ferhat
Abbas, le président du GPRA, on semble admettre de part et d’autre une interprétation
équilibrée :
“1 - le FLN n’a pas
besoin d’intermédiaire, et Bourguiba n’a aucunement l’intention de parler en
son nom.
2 - Tout ce qui peut
convaincre de Gaulle de négocier directement sera utile. Dans cette optique,
la visite de Bourguiba pourra avoir une heureuse influence”.
Cependant, à Radio
Tunis, Bourguiba va déclarer le 23 février :
“Aujourd’hui, la Tunisie est seule en mesure
de rapprocher les belligérants (...) De ma rencontre avec de Gaulle, j’espère
qu’il résultera une rencontre entre le gouvernement français et le GPRA pour
des négociations franches, loyales”.
Paris se garde bien
de faire le moindre écho à ces déclarations. Aussi bien les Français que les
Algériens ne veulent admettre de médiation, mais aucun des deux ne refuserait
“toute influence heureuse”. C’est ce dont je conviens, implicitement, avec le
Quai d’Orsay et que je transmets à Tunis.
Mohamed Masmoudi,
ancien ambassadeur à Paris, alors ministre de l’Information, rencontre de Gaulle
pour la seconde fois le 21 février. La première fois (8 février), le Général
ne voulait pas se dévoiler, et avançant qu’il y avait plusieurs formules pour
instaurer la paix en Algérie, disait préfèrer en discuter directement avec Bourguiba.
Au cours de la seconde rencontre, allant un peu plus loin, il nous informe de
quelques gestes de détente à l’intention des Algériens : la France n’exécutera
plus de condamnés à mort algériens, et se dit prête à assouplir les conditions
de détention de Ben Bella et de ses compagnons.
Entre temps, les
Français et les Algériens se rencontrent le 20 février, à Lucerne, en Suisse,
au Schweitzer Hotel. Pour représenter la France, de Gaulle choisit Georges
Pompidou, fondé de pouvoir à la Banque Rothschild ; Ahmed Boumendjel est le
porte-parole du GPRA. Le délégué français avançait : “La base de Mers El-Kebir
sera pour la France ce que Gibraltar est pour l’Angleterre (...) et le Sahara
est une mer intérieure avec beaucoup de riverains”.
La France se doutait
bien qu’à plus ou moins long terme, elle perdrait l’Algérie ; mais elle cherchait
une formule pour maintenir une présence politique et surtout économique au Sahara.
Le Premier ministre, Michel Debré, proclamait “le Sahara terre française et
les Sahariens citoyens français”. A Tunis, le GRPA riposta : “Le Sahara est
algérien et ses habitants ne sont pas citoyens français”.
De Gaulle, qui savait
bien l’impossibilité de s’en tenir à cette thèse maximale, corrigea bientôt
la position française : “Les problèmes de souveraineté doivent être laissés
à l’arrière plan. Les négociations franco-algériennes doivent porter sur le
problème essentiel de l’exploitation des ressources du sous-sol... Les intérêts
français et algériens sont complémentaires”.
Il fallut aussi compter
avec le malentendu qui s’était installé entre la France et la Tunisie à propos
de “son Sahara” avant de rebondir sur le problème de Bizerte. Nous présumions
que les Français voulaient savoir si Bourguiba irait jusqu’au bout dans ses
revendications sahariennes. Ils savaient que nous considérions notre frontière
— telle que stipulée par la convention franco-turque du 19 mai 1910 — comme
non tracée au sud-ouest à partir de la borne 233, à Garet el Hamel, jusqu’à
Bir Romane.
Arrivé à la veille
des grandes décisions, le général de Gaulle voulait donc écouter Bourguiba,
maillon essentiel de la chaîne, avant de se déterminer. Il voulait aussi, par
notre intermédiaire, pousser les Algériens à dévoiler leur jeu dans une position
de négociateurs potentiels et non plus en tant que chefs de guerre. Le Général,
à son habitude, élaborant seul sa politique, cherchait à obtenir le maximum
de données du côté algérien, afin de dégager au mieux la France du bourbier
de la guerre.
Ainsi, l’agitation
politique qui suivit l’invitation à Bourguiba permit de révéler, les intentions
des uns et des autres. Les Algériens souhaitaient que le voyage soit remis à
plus tard, espérant, en vérité, un sommet de Gaulle-Ferhat Abbas. Contacts,
explications, exégèses se multiplièrent jusqu’à la rêverie.
Pour ma part, je
transmettais à Tunis la teneur de mes conversations et les confidences de mes
interlocuteurs, notamment aux Affaires étrangères et dans les milieux politiques
et médiatiques de Paris. Je m’adressais aux journalistes parcimonieusement et
j’essayais de tempérer Tunis : le problème algérien mûrissait, nous ne pouvions
nous en mêler trop directement. Mais si Bizerte restait essentiel pour nous,
les perspectives de la paix dans la région, conformément aux intérêts des uns
et des autres, demeuraient l’objectif de tous, nécessitant diplomatie et discrétion.
En effet, je pus
mesurer la vivacité des réactions qui saluaient l’annonce de ce “sommet” franco-tunisien,
contrairement à l’espoir et à l’optimisme des cercles officiels : un institut
de sondages révéla que Bourguiba irritait une grande partie de l’opinion française
en raison de ses revendications et de ses volte-face...Une lettre confidentielle,
d’inspiration communiste, assura qu’il venait à Paris pour opérer un partage
du Sahara avec de Gaulle au détriment du FLN...L’extrême-droite faisait distribuer
des tracts accusant Bourguiba d’introduire les Etats-Unis en Algérie ; certains
autres nous téléphonaient à l’ambassade pour nous annoncer des attentats contre
notre Président.
Dans le même temps,
le premier conseiller de l’ambassade d’URSS m’informait discrètement que son
ambassadeur Vinogradov avait fait savoir à de Gaulle que l’URSS “approuvait”
la rencontre. Je connaissais le soutien de l’ambassade des Etats-Unis, qui nous
confirma la position américaine, favorable à la solution du problème dans un
contexte franco-africain et dans un cadre occidental : “L’Algérie, même neutraliste,
n’aura pas un neutralisme anti-occidental”. Le département d’État, d’ailleurs,
adressa un message au gouvernement tunisien et au GPRA : “Soyez assurés qu’aucun
effort diplomatique ne sera épargné pour assurer que les entretiens entre le
général de Gaulle et le président Bourguiba soient couronnés de succès”. De
son côté, Mongi Slim, notre ambassadeur à Washington, sollicitait du président
Kennedy une “pression” sur la France et s’entendait confirmer que les Etats-Unis
useraient de toute leur “influence”. De bonne source, on me rapportait enfin
que plusieurs pays “adjuraient la France de ne pas compromettre Bourguiba l’occidental”.
De leur côté, les présidents Houphouët et Senghor furent remarquablement pressants
auprès du général de Gaulle.
Le 27 février 1961,
Bourguiba, qui s’était reposé depuis le 10 à la clinique Bricher à Zurich, arrive
à Paris où il est accueilli à l’aéroport par le premier ministre Michel Debré.
Après l’hymne national, je présente à Bourguiba quelques émigrés à Paris. A
la sortie, après les applaudissements des Tunisiens, fuse cependant le cri d’un
Français : “Eh ! l’amer Michel !”.
Le chef de l’Etat
tunisien est logé au château de Rambouillet, dans la chambre de la tour François
1er, qui avait été occupée par Eisenhower et Khrouchtchev.
Bombant le torse,
arborant son allure des grands jours, Bourguiba s’exclame devant nous : “Avec
cet éléphant, il faut que nous nous obligions à rester calmes”.
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