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- BIZERTE : un conflit anachronique
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Rambouillet "
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Les “deux monstres politiques” en effet, allaient se rejoindre dans la confiance
qu’ils avaient en leur étoile, dans leur conscience d’être prédestinés et
dans leur conviction de faire l’Histoire. Le Combattant suprême, pour sa part,
avait l’impression que le destin avait frappé une nouvelle fois à sa porte :
avec le général de Gaulle, il allait engager le destin de l’Afrique du Nord,
de la France et de la Méditerranée. Bourguiba admirait l’homme de la Libération
et appréciait sa vision de l’avenir.
[Rappelons que,
le 28 mars 1953, à Tunis, reçu par Lamine bey — hors la présence du résident
général de Hautecloque — le général de Gaulle avait fait à sa sortie sa fameuse
déclaration : “Il ne faut jamais désespérer de la France”. Le même de Gaulle
affirmera plus tard dans Le Monde :
“Il y a de l’autre
côté de la Méditerranée des pays en voie de développement et il y a chez eux
une civilisation, une culture, un humanisme, que nous avons tendance à perdre
dans nos sociétés industrialisées. Il faut que nos cultures s’ouvrent très
largement l’une à l’autre”.]
A Rambouillet,
ayant intimement côtoyé Bourguiba pendant les quelques heures qui précédèrent
la rencontre, je peux témoigner de l’euphorie qui colorait la profondeur de
ses réflexions. Il chantonnait en marchant, et se “pinçait” en permanence.
Il voulait dompter ce “mastodonte”.
Le tête-à-tête
entre de Gaulle et Bourguiba dura cinq heures, entrecoupées de courts moments
de répit. Le Président, comme toujours en de telles circonstances, changea
plusieurs fois sa chemise trempée de sueur. Ce n’était pas tant la fatigue
que la pression intellectuelle qui, chez lui, se manifestait ainsi. De Gaulle
avait écouté longuement Bourguiba, sans beaucoup répondre, mais en brossant,
pour finir, un tableau grandiose de ses ambitions : “La grande force africaine
liée à la France allait élever sa voix dans le monde, dans le respect de l’indépendance
de chacun (...) La France ne lésinera pas dans son aide à un Maghreb uni et
associé à la métropole”.
Plus concrètement,
Bourguiba nous révéla : “Le général de Gaulle soumettrait au verdict populaire
des Algériens le choix entre l’association et l’indépendance (...) C’est un
homme soucieux d’aller jusqu’au bout de la décolonisation (...) Il a montré
un état d’esprit qui inspire confiance, son nationalisme n’est ni territorial
ni expansionniste. (...) Pour le chef de l’Etat français : l’ère de la colonisation
comme expression de l’ambition nationale est une ère périmée (...) la seule
ambition de la France réside dans la force de son rayonnement”.
Les deux présidents
s’étaient longuement écoutés au sujet du Sahara en général et des revendications
particulières tunisiennes, mais sans accord ou conclusion notables.
Quant à Bizerte,
le général de Gaulle, en militaire éprouvé, liait la défense de la France,
entre autres, à la position stratégique de Bizerte. On le savait, les Français
nous l’avaient assez répété : Bizerte, commandant la passe du détroit de Sicile
sur la route Gibraltar-Suez, était considérée comme “le verrou central de
la Méditerranée”. Pour l’amiral Amman : “Bizerte constitue au sud du dispositif
de l’Organisation de l’Atlantique nord (OTAN) une plate-forme aérienne et
navale pour le support des secteurs opérationnels du centre Europe, de la
Méditerranée et du Moyen Orient”. Bizerte, au même titre que Brest, Toulon
et Mers El-Kébir en Algérie, représentait un maillon de la chaîne des bases
nécessaires à la défense française et à son dispositif atomique. Pour la France,
les bases au Maroc n’étaient pas aussi stratégiques.
De Gaulle
[1]
rapportera ainsi sa conversation de Rambouillet en tête-à-tête
avec Bourguiba : “Nous sommes, comme vous le savez, en train de nous doter
d’un armement atomique (...) Les conditions de notre sécurité changeront alors
du tout au tout”.
Dans son discours
à l’Assemblée nationale (17 juillet 1961), à la veille de la bataille de Bizerte,
Bourguiba déclarera pour sa part : “A Rambouillet, le chef de l’Etat français
en est venu à considérer le colonialisme comme une calamité (...) J’ai été
amené à lui demander l’application de ce principe à Bizerte (...) Il s’est
montré réticent (...) Dans un autre pays [lire : le Maroc] la France a réduit
sa période d’occupation de trois années, de 1964 à 1961, afin de préserver
le régime qu’elle voulait consolider (...) Nous avons demandé la reconnaissance
du principe de l’évacuation quitte à en différer les modalités (...) On nous
a répondu que les circonstances ne le permettaient pas”.
Quant à l’affaire
algérienne, le communiqué commun énonça : “Les deux chefs d’Etat ont évoqué
la question algérienne à la lumière des récents développements et dans la
perspective de l’avenir de l’Afrique du Nord. Ils ont été d’accord pour constater
les possibilités et l’espoir qui existent désormais pour une solution positive”.
A Rambouillet,
Bourguiba obtint par ailleurs que les cinq “chefs historiques” algériens,
alors internés à l’île d’Aix, fussent transférés plus près de Paris et autorisés
à communiquer avec le GPRA. Il avait d’abord demandé que la France les remît
au roi Mohamed V — dont ils étaient les hôtes, avant le détournement de leur
avion, en octobre 1956 — mais de Gaulle n’avait pas voulu aller jusque là.
Au demeurant, le GPRA assurait que la libération de Ben Bella et de ses compagnons
n’était pas un préalable : l’essentiel, à ses yeux, était d’obtenir un tête
à tête avec la France pour négocier.
Bourguiba, triomphant,
pensa avoir séduit de Gaulle et trouvé le partenaire pour réfléchir en commun
aux grands problèmes du monde. Et Jean Daniel commentera ainsi la rencontre
de Rambouillet dans L’Express : “Tout s’est passé comme si de Gaulle
et Bourguiba avaient profité des torpeurs du printemps pour régler un problème
personnel en prenant leurs humeurs pour l’honneur des nations qu’ils représentent”.
La rencontre de
Rambouillet s’acheva par un grand dîner d’apparat offert au château par un
de Gaulle un peu hautain, mais toujours courtois. Bourguiba, lui, euphorique,
rappelait les souvenirs de sa période estudiantine et son admiration pour
la Comédie-Française. Il évoqua aussi avec beaucoup de sympathie la personne
de Pierre Mendès France. Le Général, en harmonie avec son hôte, assura : “Il
n’a jamais dépendu que de Mendès lui-même qu’il soit à mes côtés”. Puis on
épilogua sur les guerres. Le chef de l’Etat français raconta que Staline,
le recevant en 1945, après la victoire, s’était exclamé : “Vous savez, les
guerres passent. Vaincus, vainqueurs, cela ne veut rien dire. Il n’y a que
la mort qui soit victorieuse” : l’allusion à la guerre d’Algérie était claire.
On pourra épiloguer
sur cette rencontre de Rambouillet, mais peronne ne contestera qu’elle a été
pleine d’enseignements pour les deux chefs d’Etat et qu’elle a contribué à
déterminer davantage l’avenir des relations entre la France et l’Afrique du
Nord.
Le lendemain, comme
nous déjeunions entre Tunisiens à la résidence, la nouvelle de la mort subite
de Mohamed V vint nous surprendre. Bourguiba quitta soudainement la table,
s’enferma dans sa chambre pendant quelque temps et ressortit pour annoncer
qu’il allait aussitôt assister aux funérailles le ler mars 1961 : un coup
de maître pour renouer avec le Maroc, qui nous reprochait notre disposition
à reconnaître la Mauritanie et avait rappelé son ambassadeur depuis novembre
1960.
A Rabat, Bourguiba
allait se distinguer, lors de la marche funèbre, en mettant sur son épaule
un des quatre bras du porte-cercueil du défunt. Cela émut tout le Maroc, et
le roi Hassan II ne cessera de l’évoquer affectueusement chaque fois qu’il
parlera de Bourguiba.
Le 8 mars 1961,
soit dix jours à peine après l’entrevue de Gaulle - Bourguiba à Rambouillet,
Bruno de Leusse, directeur des Affaires politiques au ministère des Affaires
algériennes, rencontre Ahmed Boumenjel, responsable de l’Information au GPRA,
au domicile du médiateur suisse Olivier Long et lui lit la décision du chef
de l’Etat français :
“Le général de
Gaulle estime que l’essentiel est que s’ouvre une conversation officielle
(...) Le gouvernement français propose que cette conversation ait lieu, étant
entendu que, pour qu’elle s’engage, aucun préalable ne soit soulevé ni d’une
part, ni de l’autre”.
A la mi-mars, je
demandai l’agrément pour Mohamed Masmoudi en tant qu’ambassadeur en France.
Je le fis verbalement, selon l’usage, la réponse positive nous permettrait
de le confirmer formellement par écrit. Tout le mois de mars se passa pourtant
sans réponse ; à mes démarches, le directeur des Affaires marocaines et tunisiennes
au Quai d’Orsay, visiblement contrarié, me prêchait la patience. Je revis
finalement Gillet, le directeur de cabinet du ministre Couve de Murville.
En confidence, il me sortit du coffre-fort une note récente sur l’ancienne
affaire du mur de la Marsa, annotée de la main du général de Gaulle : la suggestion
pour des excuses écrites du gouvernement tunisien était commentée d’une phrase
: “C’est le minimum”.
Je fus abasourdi
devant ce préalable qui nous ramenait quelques mois en arrière, bien loin
de l’esprit de Rambouillet. Et j’observai alors que les opinions publiques
française et tunisienne ne comprendraient pas cet accroc après la rencontre
de Rambouillet. Gillet leva les bras au ciel en s’exclamant : “C’est de Gaulle
!”.
[Rappelons en deux
mots l’origine de cette mauvaise querelle : début 1960, le maire de La Marsa
et ministre de l’Intérieur, Taieb Mhiri, souhaitait désengorger sa ville en
détournant le trafic automobile vers la plage de Gammarth par une route qui
empiéterait de quelques dizaines de mètres sur le jardin de la résidence de
l’ambassadeur de France. Avisée diplomatiquement, l’ambassade nous répond
par un refus en invoquant les clauses de Vienne sur l’inviolabilité des missions
consulaires. Le maire persiste, évoque le plan d’aménagement de sa ville,
tout en rappelant que la chancellerie et la résidence ne sont pas juridiquement
propriétés françaises, bien qu’octroyées aimablement et officiellement à la
France dès l’autonomie interne en 1955.
La réponse de Paris
tarde, et La Marsa prend fait et cause pour son maire qui décide, un beau
matin, de faire entrer en action les bulldozers pour démolir la muraille et
récupérer les quelques dizaines de mètres nécessaires à la route, tout en
prenant le soin de reconstruire un nouveau mur pour clôturer le jardin. Du
coup, l’ambassadeur Jean-Marc Boegner, récemment arrivé à Tunis, est rappelé
à Paris. Raoul Duval, le chargé d’affaires et moi-même, alors directeur de
cabinet, avions alors déployé de grands efforts, pour minimiser le différend
et éviter toute complication.]
Cette affaire qui
ressurgissait malencontreusement gênait tout le monde et il fallait dissiper
rapidement le malentendu. Je pus être reçu, à titre personnel, à l’Elysée,
par René Brouillet, le directeur de cabinet du Général, qui s’attachait sincèrement
à atténuer le différend. L’après-midi même, il m’introduit chez le secrétaire
général de l’Elysée, Geoffroy de Courcel qui, bien au fait de la question
et surtout de la position du Général, me propose “son aide personnelle au
cours de la négociation d’une note diplomatique”.
Je me rends aussitôt
à Tunis où, stupéfait de cet état d’esprit, on va jusqu’à mettre en cause
la sincérité du Général à Rambouillet. Bourguiba, à qui je présente le problème
avec le maximum de prudence diplomatique, réagit vivement : “De Gaulle ne
voudrait-il pas tempérer l’effet de Rambouillet par cette vieille affaire
pour régler ses problèmes intérieurs ?”.
Enfin, je négocie
difficilement à Paris la “note diplomatique” qui stipule notamment que la
Tunisie n’a jamais pensé porter atteinte à l’inviolabilité de la mission française
: ce qui clôt définitivement l’incident.
Survient alors,
en avril 1961, le putsch des généraux d’Alger, ce “quarteron de soldats perdus”
que stigmatise aussitôt le Général. Le 21, de Gaulle convie le président Senghor
à la Comédie- Française, où se joue Britannicus. Dans les mezzanines,
nous observons les deux chefs d’Etat installés dans la grande loge, juste
au-dessous de nous. Soudain, en pleine représentation, un collaborateur arrive,
se penche vers le Général et lui murmure à l’oreille. De Gaulle secoue nerveusement
la tête et grommelle quelques mots.
A la sortie, nous
découvrons la capitale déjà quadrillée par les chars de l’armée. Le lendemain
le Premier ministre Debré, sur un ton de panique, lance son fameux appel demandant
aux Parisiens de “partir à pied ou en voiture vers l’aéroport pour convaincre
les soldats de leur lourde erreur”.
Bourguiba soutient
la détermination du chef de l’Etat français
et déclare : “Je suis persuadé que le général de Gaulle fera respecter
l’autorité de l’Etat contre l’entreprise de ses ennemis, lesquels se trouvent
être aussi les ennemis du Maghreb tout entier”. Dans un souci d’apaisement,
il décide, en outre, d’annuler la “Semaine de Bizerte” qui prévoyait des manifestations
populaires dans tout le pays contre la dernière séquelle de l’ère coloniale.
[1]Mémoires d’espoir, Plon 1970.
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