2. - BIZERTE : un conflit anachronique
" Turquant "
En mai 1961, les cinq “chefs historiques” du FLN sont transférés de l’île d’Aix au château de la Tessadière à Turquant, selon la promesse faite à Bourguiba, à Rambouillet. Seuls, Abdellatif Filali chargé d’affaires du Maroc, et moi-même étions autorisés à leur rendre visite, ainsi que leurs avocats, notamment Michèle Beauvillard, intime de Ben Bella et défenseur de la cause algérienne. Je devais retourner encore plusieurs fois à Turquant : nous y avons fêté ensemble l’Aïd (fin du ramadan), le 24 mai, selon la tradition, autour d’un méchoui de mouton que j’avais rapporté de Paris.
Mais nos relations vont assez rapidement s’envenimer à la suite du malentendu persistant entre nos deux pays sur l’affaire du Sahara. A Tunis, Bourguiba reçoit Modibo Keita, le président du Mali ; et le communiqué commun, diffusé le 12 juin, déclara “le Sahara partie intégrante du territoire africain”.
Aussitôt, le 15, je suis appelé d’urgence à Turquant. Une solennité inattendue succède alors au caractère débonnaire de nos rencontres habituelles. Devant le carré de ses compagnons, sans le moindre sourire, Ben Bella fait pendant plus d’une heure le procès de la Tunisie :
“Nous demandons à Bourguiba de préciser sa position historique vis-à-vis de la cause algérienne (...) On parle indûment de l’Algérie et du Sahara algérien (...) Hier, c’était Rambouillet (...) aujourd’hui, c’est Modibo Keita”.
Mohamed Khider le relaie en portant ses mains à son cou :
— Vous voulez nous étrangler, nous ne vous laisserons pas faire. Le moment est crucial : la Tunisie bloque le transit des armes, pour étouffer le combat algérien (...) Nous avons nos problèmes, vous n’avez pas à vous y immiscer, nous avons appris que vous créez des difficultés à certains éléments de l’ALN”.
Il faisait ainsi allusion aux problèmes entre le GPRA et l’Etat-major qui se réclamait de Ben Bella.
Les trois autres dirigeants : Hocine Aît Ahmed, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, blêmes, ne soufflent mot. Je ne réagis pas tout de suite, demande un verre d’eau, puis sors de la chambre et fais le tour du jardin pendant quelques minutes. Bitat me rejoint, nous évoquons les problèmes infinis d’une longue guerre... Puis nous revenons au salon. Mes interlocuteurs semblent plus prévenants. Seul, Ben Bella est debout. Bombant le torse, il me remet une enveloppe :
— M. le chargé d’affaires, voudriez-vous remettre ce message au chef de l’Etat tunisien.
Je le fixe, interloqué, prends l’enveloppe, l’ouvre à l’étonnement général, puis la lis et relis pendant quelques minutes : Ben Bella y reprenait ses accusations débitées verbalement au début de la rencontre. Ma tension est extrême, mes interlocuteurs restent de marbre.
— Vous êtes mal informés : dis-je, et je jette l’enveloppe sur la table.
L’intervention de Rabah Bitat évite l’incident :
— Nous allons parler de tout cela après le déjeuner. Et nous ressortons, en ordre dispersé, dans le jardin ; là, je prends Ben Bella par l’épaule et nous voilà faisant les cent pas pendant plus d’une heure. D’emblée, je lui dis que je ne prendrai cette lettre qu’après explication et modification en conséquence. Puis j’attaque fermement, mais sur un ton courtois, le contenu de leur missive :
— Bourguiba a définitivement clos le chapitre saharien avec la France. L’Algérie négociera son indépendance totale et sur tout son territoire. [Je rappelle néanmoins l’accord entre le gouvernement tunisien et le GPRA pour l’étude du tracé définitif de nos frontières Sud après l’accession de l’Algérie à sa pleine souveraineté]. Nous estimons avoir contribué à déterminer le général de Gaulle à accepter l’existence d’un Etat algérien. L’Algérie et la Tunisie doivent aider le chef d’Etat français à surmonter ses problèmes intérieurs (...). Pour rester solidaire des Algériens, la Tunisie a couru tous les risques, elle a subi le bombardement de Sakiet. Elle continuera à régler toute sa politique en fonction du problème algérien. Le stationnement de l’ALN sur notre sol, ses facilités pour attaquer à partir de nos frontières, le transit par notre pays de votre armement font partie de notre vie quotidienne (...) Vous nous reprochez de vouloir interdire l’acheminement des armes et des conseillers venant des pays de l’Est. Je donnerai comme seul exemple le débarquement à l’extrémité des côtes du Cap Bon des lots d’armes offerts à l’Algérie par la Chine après la conférence de Bandoung (...) Par ailleurs, nous avons expliqué au GPRA notre position vis-à-vis de l’ALN. Vos problèmes internes vous concernent”.
Ben Bella semble se calmer :
— Je ne veux pas douter de la solidarité tunisienne”.
Atténuant ses critiques il laisse entrevoir enfin sa vraie pensée : les hommes de Turquant auraient voulu être libérés après Rambouillet, car ils se considèrent comme les seuls chefs historiques et légitimes de la révolution algérienne. Seul un sommet Ben Bella - de Gaulle, me laisse-t-on entendre, pourrait donc régler le conflit.
J’ai alors tout compris. Je leur demande pourtant de revoir leur message. Nous déjeunons dans une ambiance plus décontractée. Le soir, on me remet la lettre remaniée. Je la lis, elle est moins violente mais aussi déterminée. Je dis ma déception et m’envole le lendemain pour Tunis.
Bourguiba écoute mon compte rendu, puis parcourt rapidement la missive sans la lire vraiment et s’exclame : “Ce n’est pas encore terminé avec ces Algériens !” Nous échangeons longuement des propos sur le bon droit de la Tunisie, sur le flou de la politique française et sur la situation conflictuelle entre le GPRA, l’Etat-major de l’ALN et les détenus de Turquant...
Pour éclaircir ce problème, plusieurs réunions seront nécessaires entre Tunisiens d’abord : Taïeb M’hiri, le ministre de l’Intérieur, Ahmed Tlili, le responsable au parti des questions algériennes et moi-même. Avec le GPRA, ensuite, nous convenons de faciliter davantage la logistique des armes et des combattants et d’encourager plus de contacts entre le GPRA et les exilés de Turquant. Les Algériens nous informent, en outre, qu’ils sont en train d’élaborer un mémorandum fixant leur position sur le Sahara.
Dès mon retour à Paris, je revois, le 20 juin, Ben Bella et ses compagnons et leur relate nos réunions de Tunis. On m’écoute dans un silence parfait, aucun commentaire important ne s’en suivit : les problèmes sont moins aigus, les émissaires du GPRA s’étaient déjà entretenus avec eux. Nous évoquons, toutefois, les péripéties des négociations franco-algériennes...
Mais voilà que survient un autre incident, que je suis appelé à gérer délicatement avec le Quai d’Orsay. Le 21 juin, un avion français de type F 84 est abattu par l’ALN au-dessus du territoire tunisien, près de Mellègue. Le lieutenant Gaillard saute en parachute, il est intercepté par les troupes de Boumediene, stationnées à la frontière. A Paris, on garde le secret sur l’affaire et on veut faire confiance à Bourguiba. Je suis reçu quotidiennement par de Guéringaud aux Affaires étrangères, et nous échangeons les instructions de nos gouvernements respectifs. Le 30, les Algériens nous confient le pilote que nous remettons aussitôt aux responsables français.
Fin juin 1961, Farhat Abbas adresse un long mémorandum aux Etats africains, qui proclame notamment à propos du Sahara :
“L’objectif fondamental de la lutte du peuple algérien est de substituer la souveraineté algérienne au pouvoir français sur l’ensemble du territoire (...) Le GPRA (...) accueillera toute formule susceptible de réaliser, par l’exploitation des richesses sahariennes mises en commun, le développement des pays limitrophes”.
Le
lendemain, à l’issue d’une longue réunion entre les délégations tunisienne
et algérienne, une note confirmant nos réserves sur le tracé actuel est remise
au GPRA qui en donne acte par lettre : “Les négociations reprendront avec
la Tunisie après l’indépendance de l’Algérie et dans le cadre d’un Maghreb
uni”.
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