2. - BIZERTE : un conflit anachronique
" La bataille de Bizerte "
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Mais dans le même temps, la crise de Bizerte rebondit. Le 4 mai 1961, l'amirauté française à Bizerte remet une note à notre gouvernement l'informant des travaux d'agrandissement de la piste d'atterrissage de Sidi Ahmed, qui avaient, d'ailleurs, déjà commencé le 15 avril, sans avis ou accord préalable.
Bourguiba, saisissant l'enjeu, se rend à Washington le 11 mai pour rencontrer le président Kennedy et jauger son soutien. Là, notre Président se rend compte combien l'Occident et notamment les Etats-Unis, sont empêtrés, à ce moment, dans le conflit Est-Ouest sur Berlin. Il se voit néanmoins confirmer les égards dont il jouit en Amérique du Nord, où l'on considère "la Tunisie comme l'un des cinq Etats pilotes, la vitrine de l'aide américaine aux jeunes Etats qui résistent à la tentation du communisme".
Par ailleurs, peu après, lors de la visite officielle de John Kennedy à Paris, en juin 1961, - que de Gaulle avait voulu grandiose - défilant avec les diplomates au dîner d'apparat à la Galerie des glaces du château de Versailles, le président des U.S.A. me retiendra quelques secondes pour me dire "toute son estime pour le président Bourguiba".
Le Combattant suprême n'acceptait aucunement que les bases américaines et françaises au Maroc soient évacuées avant Bizerte. Il saisissait le rôle héroïque que lui offrait cette affaire et, prétextant le fait accompli de l'extension de la piste d'envol, il décida alors de jouer son va-tout. Pour Bourguiba, il y avait là un typique casus belli : formule qui lui était chère, et qu'il utilisait volontiers pour fonder son raisonnement juridique et politique dans certaines situations critiques. [Il reprochera à Nasser d'avoir fourni à Israël, en 1967, le casus belli idéal en s'emparant, à la frontière, de Charm El Cheikh : occupation qui avait provoqué la "Guerre des six jours"].
Ainsi donc, à Bizerte, s'amorça l'épreuve de force. Le 13 juin, la garde nationale met en demeure les ouvriers tunisiens de cesser de participer aux travaux de Sidi Ahmed. Le 15, elle somme les militaires français qui les ont remplacés de s'éloigner du chantier. Nous avisons l'amirauté que ses soldats doivent se munir d'un laissez-passer signé par le gouverneur pour quitter la région. Le 24, l'amiral lui-même est refoulé.
Le 28, Bahi Ladgham, secrétaire d'Etat à la Défense, reçoit le chargé d'affaires de France, soulève l'ensemble des problèmes de la base et exige l'arrêt des travaux. De mon côté, j'effectue, à Paris, la même démarche auprès du Quai d'Orsay. Les travaux sont alors suspendus.
Nous entreprenons alors la construction d'un mur à la limite des barbelés, entourant la base de Sidi Ahmed. Convoqué aux Affaires étrangères, je réponds que ce "mur" se construit à l'extérieur de la base. On attire mon attention sur les dangers de cette escalade, sans toutefois laisser prévoir une dérive vers l'irréparable. Nous en sommes encore aux escarmouches.
Le 3 juillet, Bahi Ladgham, à Bizerte, va inspecter ce fameux mur. Les manifestants scandent pour la première fois : "Evacuation ! Des armes !". Le 4, Ladgham reçoit le chargé d'affaires français et déclare : "Si la France refuse plus longtemps d'ouvrir un dialogue sur le fond du problème de Bizerte, elle ira à une crise d'une extrême gravité". De nouveau, je répète cet avertissement au Quai d'Orsay qui prend note. Mais cette fois, je perçois l'énervement du côté français : on ne prêche plus le calme, on nous met devant nos "responsabilités".
Le 5 juillet, je demande audience pour Abdallah Farhat, chef du cabinet présidentiel et envoyé spécial de Bourguiba auprès du général de Gaulle. Le 7, une heure avant le rendez-vous, le protocole de l'Elysée m'avise, à ma grande surprise que - contrairement à l'usage - je peux accompagner notre émissaire. Initiative insolite, car de Gaulle a pour habitude de recevoir en tête à tête les envoyés spéciaux.
Le Général nous reçoit debout ; après un simple bonjour, il saisit la lettre que lui tend Farhat, lit rapidement le message, toujours debout, sans nous inviter à nous asseoir, puis clôt l'entrevue d'un simple : "Merci, messieurs, je répondrai à votre Président". L'audience n'a duré que quelques minutes.
La lettre de Bourguiba à de Gaulle, rédigée par Béchir Ben Yahmed [1] , déclarait notamment : "J'ai consacré trente années de ma vie à lutter pour une libre coopération entre la Tunisie et la France (...) A Rambouillet, j'ai exprimé devant vous la conviction que cette dernière séquelle de l'ère coloniale, levée par voie amiable, les relations entre nos deux pays se renforceraient immédiatement, puisque la base de Bizerte, elle-même, et l'arsenal voisin pourraient être reconvertis, en coopération avec la France en un chantier naval (...) Nous savons, vous et moi, que les bases militaires dans les pays étrangers prolongent une ère dépassée et que, partout, les grandes puissances et la France elle-même y renoncent. Nous savons que l'entreprise de décolonisation entamée doit être achevée ; qu'elle n'est pas pour affaiblir nos liens mais pour les renforcer (...)".
Retournant à l'ambassade, nous restons silencieux, comme abasourdis. Farhat rentre le soir même à Tunis où, depuis la veille, des milliers de manifestants parcouraient la ville de Bizerte en réclamant l'évacuation. Le malentendu entre nos deux pays s'en trouve aggravé. En accentuant les manifestations populaires, la Tunisie voulait seulement peser un peu plus sur la décision de la France, mais pour le Général de Gaulle, toujours soucieux de prestige, même quand il se résolvait à céder, il y avait là une pression et des menaces inacceptables.
C'est le 13 juillet seulement qu'en guise de réponse, le Chargé d'affaires français transmet à Bahi Ladgham une simple communication verbale avertissant que "la France ne négociera pas sous la menace...". Répondre à une lettre confiée à un envoyé spécial par une simple "note verbale", remise par un Chargé d'affaires, est un procédé diplomatique volontairement cavalier. Il revêtait, en l'occurrence, un caractère humiliant que Bourguiba ne pouvait accepter.
A l'aube de la bataille, il confiera à Jean Daniel : "Je ne sais pas encore si de Gaulle va finir par comprendre le sérieux de nos revendications et leur importance, non seulement pour le peuple tunisien et pour moi, mais pour la France et toute l'Afrique du Nord. A Rambouillet, il paraissait avoir compris, mais il ne s'engageait pas...".
Entre temps, du 7 au 13 juillet, les manifestations dans tout le pays et surtout dans le gouvernorat de Bizerte étaient devenues quotidiennes et presque permanentes. Des milliers de jeunes, près de 6 000, enrôlés par la Jeunesse destourienne du parti, venus de tous les coins du pays se portaient volontaires pour Bizerte. Des kilomètres de tranchées étaient creusées autour de la base aérienne de Sidi Ahmed et sept barrages étaient installés dans la région : à Menzel Jemil comme autour de la base de Bizerte, où 7 700 Français étaient affectés.
Cependant, Bourguiba, dans un grand discours sur la place du gouvernement à la Kasbah exhortait les citoyens à respecter les civils européens : "Nous menons notre combat sans haine ni rancune (...) N'oubliez pas qu'après cette crise (...) nous allons coopérer avec la France et mettre la main dans la main pour vaincre le sous- développement".
L'armée tunisienne, quant à elle, poursuivait "le marquage" des positions de l'armée française. Et le 13 juillet à minuit, elle était mise en alerte renforcée. L'attaché militaire de l'ambassade de France estimait dans son rapport à Paris : "que les préparatifs tunisiens pour la bataille de Bizerte sont vraisemblablement terminés".
Mais si les Tunisiens préparaient pacifiquement la "bataille" par les déclarations de leurs responsables et l'expression de la volonté populaire, tout en organisant leur défense pour toute éventualité, la France, elle, préparait tout simplement la "guerre". C'est ce que je m'évertuais à expliquer aux responsables du Quai d'Orsay, à mes connaissances à l'Elysée et dans les différents ministères, auprès de mes collègues ambassadeurs, du lobby pro-tunisien et des médias. Certains croyaient encore en la sagesse du général de Gaulle. D'autres craignaient que des militaires ne le mettent devant le fait accompli, comme pour Félix Gaillard à Sakiet. D'autres encore nous prêchaient le calme ou renvoyaient dos à dos les deux parties en dénonçant les humeurs de chacun des deux chefs d'Etat. Mais tous, appréhendant une escalade dramatique, convenaient que la situation devenait critique. J'en faisais le rapport plusieurs fois par jour. On m'encourageait de Tunis, mais j'étais à bout d'arguments : l'échauffement des esprits à Bizerte allait croissant et on ne manquait pas, à Paris, de me le faire remarquer durement. Je ne pouvais alors que rétorquer que la partie française n'était pas pour rien dans cette dégradation du climat.
Le communiqué du conseil des ministres français du 13 juillet n'allait pas calmer la situation : "Les conversations ne peuvent se dérouler dans une atmosphère de trouble et de manifestations".
Le même jour, parallèlement, des sources diplomatiques à Washington révèlèrent que les Etats-Unis pourraient répondre à une démarche marocaine et procéder à l'évacuation des bases américaines dans un délai plus rapproché : ce qui compliquait encore davantage la situation.
Le rapport secret et inédit que le vice amiral d'escadre Amman, commandant supérieur de la base stratégique de Bizerte, adressa en conclusion au ministère des Armées le 20 novembre 1961, est particulièrement édifiant. Il relate avec une exactitude militaire, dans le temps et dans les faits, ce qui s'apparentait, du côté français à une véritable guerre. J'en transcris, tout au long, l'essentiel :
"Le 12 juillet, sur ordre du Premier ministre, l'amiral remet une lettre au gouverneur de Bizerte l'avertissant qu'il ne saurait rester passif dans le cas où une action de force serait tentée contre la base. Puis, à 20 heures, il décide de remettre sur pied toutes les unités prévues à l'alerte. Le 15, le capitaine de vaisseau Landrin, de l'Etat-major particulier du Premier ministre, atterrit à la base de Sidi Ahmed où il constate la parfaite identité de vues de toutes les autorités diplomatiques et militaires sur place. A 20 heures, l'amiral est informé qu'en cas de crise ouverte, les forces terrestres d'Algérie susceptibles d'être mises à sa disposition sont : le 2ème régiment RPI Ma et la section du génie 1er échelon en alerte à Blida ; le 3ème RPI en alerte à 24 heures à Zeralda ; le 3ème REI et 2 escadrons du 8ème Hussard en alerte à Bône et à Medea à transporter par mer".
Le 15 juillet, les journaux tunisiens publiaient le texte intégral du message de Bourguiba que nous avions remis le 7 au général de Gaulle.
Le 16, l'amiral O'Neill, chef d'Etat-major de la Défense nationale et le colonel Lalande, appelés à exercer le commandement des forces terrestres de renfort, arrivent à Bizerte et rencontrent l'amiral et les représentants de l'ambassade.
Pour ma part, au même moment, je répercute à Tunis ce que j'apprends "particulièrement" à Paris : le général de Gaulle, en visite à Bonn, a dessaisi les autorités civiles et a téléphoné personnellement au ministre de la Défense, Pierre Messmer, pour le charger de "régler militairement le problème de Bizerte". Tout ira dès lors très vite. "Il fallait donner une grave leçon à Bourguiba", me rapporta un de nos amis français.
Le 17 juillet, Bourguiba s'adresse solennellement à l'Assemblée nationale :
"J'avais déjà dit, dans mon discours du 5 février 1959, que nos frontières territoriales et notre existence géographique nous ont été spoliées au nord et au sud et doivent nous être rétrocédées (...) Nous croyons, de notre devoir, de revendiquer notre espace saharien aujourd'hui plutôt que d'ouvrir, demain, un conflit avec nos frères algériens (...) Vous avez lu la lettre que j'ai envoyée au général de Gaulle qui contenait tout ce que je ressentais. J'ai demandé qu'on décide ensemble des délais de l'évacuation de Bizerte, en assurant la France de toute notre coopération (...) Mais les milieux officiels français semblent gênés par les manifestations qu'ils pensent artificielles, alors que le peuple s'est levé tout entier et ne pouvait plus attendre indéfiniment".
A Paris, je saute immédiatement sur l'occasion pour souligner tout le côté positif de ce discours et les perspectives qu'il ouvre pour l'avenir. Mais le ministre des Affaires étrangères, Couve de Murville, si attentif aux bonnes relations entre nos deux pays, m'écoute cette fois-ci "officiellement", sans véritable commentaire. René Brouillet, me recevant à l'Elysée "à titre personnel", se montre plus attentif, quoique visiblement sceptique quant au résultat de mes démarches. De toute évidence, les dés étaient jetés, on ne pouvait plus endiguer le courant.
Le 18, l'amiral Amman rapporte encore : "l'armée française d'Algérie tient à disposition le croiseur de Grasse et les escorteurs Chevalier Paul et la Bourdonnais, ainsi que le porte-avions Arromanches. Le 2ème RPI et le 3ème RPI susceptibles d'être aérotransportés ou parachutés sont en alerte à 6 heures à Blida et à 12 heures à Sidi Ferruch ; le 3ème REI et les deux escadrons du 8ème hussards arriveront de Bône par voie maritime".
De notre côté, le 19, l'armée va à Garet El Hamel planter le drapeau tunisien, sur la Borne 233, au sud tunisien. Nous organisons alors notre défense à Bizerte : on met en place les postes de contrôle destinés à interdire toute circulation entre les enceintes militaires. On élève des barrages à Menzel Abderrahman, à Zarzouna, à la porte de Mateur, à hauteur du Cap Bizerte et autour de Sidi Abdallah. L'armée tunisienne saisit des véhicules militaires : 30 militaires et 22 civils français sont faits prisonniers et internés au Camp de Sousse.
L'opération française "Bouledogue" est aussitôt déclenchée par l'amiral qui "met en vol au dessus de Sidi Ahmed un hélicoptère de reconnaissance et la patrouille d'avions Corsaire ; deux Mistrals sont au sol en arlerte renforcée, de même que la batterie 105 de Karouba".
Le même jour, le chargé d'affaires de France nous remet une note verbale consistant en un "avertissement quant à la violation des installations de Bizerte" et ajoute que "les unités qui s'introduisent au sud [borne 233] sont considérées comme ayant pénétré en territoire non tunisien". Le ministre français, Louis Terrenoire, déclare à l'issue du conseil des ministres : "Je confirme que des éléments parachutistes sont envoyés sur Bizerte".
A 14 heures, ce 19 juillet, le gouvernement tunisien fait diffuser par la radio le communiqué suivant : "Le survol de la région de Bizerte et du sud tunisien, à partir de Gabès, est interdit à tout aéronef. Il est précisé que cette mesure vise les avions militaires français qui, de l'aveu du ministre français de l'Information, ont opéré et opéreront encore des transports de parachutistes à la base de Bizerte. Les forces tunisiennes ont reçu l'ordre d'ouvrir le feu sur tout avion militaire français violant l'espace aérien tunisien".
Notre armée - efficacement commandée, entre autres, par les valeureux lieutenants Nouredine Boujellabia et Abdelhamid Ben Cheikh ; et renforcée par cinq jeunes Saint-Cyriens, rentrés depuis 10 jours de leur stage en France -, organise son ordre opérationnel en installant une ceinture de résistance en arc de cercle de la plage Sidi Salem au Canal. Elle met aussi en batterie ses canons devant la piste de Sidi Ahmed et ses mortiers sur les collines de la base tout en occupant les abords du goulet de Bizerte. Une unité de la garde nationale occupe un poste militaire français à La Pêcherie. Au sud, plusieurs centaines de volontaires arrivent au kilomètre 220, à Nadhour, dépassant de 13 km la borne 233.
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