2. - BIZERTE : un conflit
anachronique
"
La bataille de Bizerte "
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L'amiral rapporte les
opérations qui s'ensuivent :
"A 16 heures, une première vague de 14 Nord 2501 décolle
de Blida en Algérie avec 414 hommes, dont le parachutage sera couvert
à 16 h 35 par 4 Corsaires épaulés par 2 Mistrals. A 16
h 40, une deuxième vague de 10 Nord 2501 décolle d'Oran avec 3
compagnies du 3ème RPI. Entre 18 h 10 et 18 h 35, le parachutage s'accomplit,
les tirs tunisiens se déclenchent, et un avion est touché à
Karouba. A 19 heures, les N 2501 venus d'Oran se posent à Sidi Ahmed
et à 20 heures, les avions de transport N 2501 retournent à leur
base en Algérie, après avoir débarqué leurs hommes
et leur matériel. L'opération Bouledogue est terminée.
Lui succède l'opération "Charrue Longue" : les forces
françaises sortent de leur enceinte et attaquent les batteries de l'armée
tunisienne. La couverture de la base est assurée par des Skyraides, des
B 26 arrivés de Bône, et des Corsaires venus de Telergma. Sont
maintenus en vol un C 47 et un Juke 52 ainsi qu'un Aquilon armé de roquettes.
D'où l'ordre d'opération dès 21 h 25 : le 2ème RPI
doit s'emparer à l'aube des Jebels Ben Haloufa et Zargoum ; les groupements
blindés du Nadhour et de Menzel Jemil doivent flanquer les opérations
ci-dessus indiquées par des mouvements autour de leurs enceintes (...)".
L'exécution du plan "Ficelle" pour le dégagement du
goulet de Bizerte succédera au plan "Charrue longue" dès
l'arrivée des renforts prévus.
Les Tunisiens avaient, en effet, tendu des câbles en acier à travers
le goulet pour interdire tout mouvement de navires. A minuit, un affrontement
aux postes de l'arsenal à Menzel Bourguiba se solde par une cinquantaine
de morts et de blessés, selon la presse tunisienne.
Selon l'amiral Amman : "Le 20 juillet, les combats se sont engagés
au matin, dès les premières heures, à l'arsenal de Sidi
Abdallah et sur la base de Sidi Ahmed. Le bâtiment L'Effronté amarré
à Sghira, en Algérie, arrive à Bizerte à 2 h 15.
Les Corsaires se mettent en action et lancent leur roquettes. La compagnie bleue
du 2ème RPI arrive d'Alger et débarque à Bizerte. Deux
Aquilons mitraillent les tunisiens à la porte de Tunis. Morts, blessés
et prisonniers se multiplient des deux côtés. Un Nord 2501, immobilisé,
est incendié et 5 avions de liaison sont endommagés. A 4 h 45,
les patrouilles des Corsaire et des Mistral attaquent à la bombe de 500
livres pour dégager la compagnie bleue qui est stoppée...".
A 7 heures, le 20 juillet 1961, Bourguiba saisit le Conseil de sécurité
de l'ONU. A 10 heures, il annonce la rupture des relations diplomatiques avec
la France. A 11 heures, je suis reçu par de Gueringaud et l'en avise.
Nous sommes tous les deux consternés ; car la situation est pathétique
: nous nous voyions presque tous les jours depuis des mois, nous avions uvré
pour colmater les brèches, notre sympathie personnelle réciproque
dépassait les relations protocolaires. "Mes premiers collaborateurs,
qui ont beaucoup d'estime pour vous, voudraient vous saluer", me dit-il.
Introduits, leurs poignées de main chaleureuses tempèrent pendant
quelques minutes le moment le plus dur des relations diplomatiques : l'annonce
de la rupture. A titre personnel aussi, Georges Gorse, secrétaire général
du Quai d'Orsay - ancien ambassadeur et ami de la Tunisie - demande à
me saluer. Nous y allons, Gueringaud et moi-même. Même chaleur :
nous nous détachons un moment de nos fonctions professionnelles pour
traduire de simples réactions humaines ; le malheur est là, nous
savons que cela va s'aggraver et que nous sommes impuissants à y remédier.
Dans la voiture, le chauffeur, blême, essaie de me réconforter
tandis que je reviens à l'ambassade. Je me fraie difficilement un chemin
parmi les journalistes qui bloquent presque la porte d'entrée. Pas un
mot. En deux heures, je ramasse quelques documents secrets, j'élague
avec mes collaborateurs ceux qui devraient être détruits et programme
la fermeture de la chancellerie. Ma famille était déjà
en vacances depuis fin juin : ce qui résolvait les problèmes domestiques.
A 13 heures, je suis à l'aéroport d'Orly. Bousculade de journalistes,
de Tunisiens résidant à Paris et de quelques amis français.
J'annonce la rupture de nos relations et la fermeture de notre chancellerie,
cette fois-ci sans pathétisme, mais fermement et sans commentaire. Un
de mes collaborateurs me chuchote à l'oreille : "M. Barbu, le premier
collaborateur de M. de Guéringaud, est posté un peu plus loin
et voudrait vous serrer la main". C'était son adieu personnel.
A Tunis, de l'aéroport, je me rends à Carthage où je retrouve
le Président arpentant la grande place du palais présidentiel,
accomplissant sa marche quotidienne ferme mais saccadée. C'est son moment
idéal pour la réflexion intense, en solitaire, pendant les moments
difficiles. Je lui présente mes respects. D'abord, cordial mais sévère,
il finit, tel un lion en cage, par rugir, dénonçant véhémentement
"l'agression contre son pays". J'écoute en silence ses imprécations
puis, tout d'un coup, c'est le silence complet et nous continuons longtemps
notre marche rapide et "militaire". Il s'arrête un moment pour
m'interroger sur la réaction de l'opinion publique française et
surtout celle de l'establishment à Paris. Je réponds que l'affrontement
à Bizerte a été soudain et a surpris par son ampleur...
mais que les Français sont trop attachés à de Gaulle et
trop obnubilés par la guerre d'Algérie pour nous exprimer franchement
leur solidarité comme au temps de notre lutte nationale... Je lui rapporte
néanmoins l'inquiétude mêlée de quelques regrets
timides de certains de nos amis, qui recommandent la modération pour
les deux camps... et je lui cite des noms. Bourguiba semble tant soit peu réconforté,
puis s'exclame :
"C'est la dernière querelle avec la France (...) elle nous coûte
cher, mais c'est le prix de la délivrance".
Je regagne, peu après, le ministère des Affaires étrangères
et ce sera la mobilisation permanente pour accompagner notre action diplomatique.
Le 20, à 19 heures, le GPRA publie un communiqué offrant son soutien
en hommes et en matériel et demande aux résidents algériens
en Tunisie de se porter volontaires pour Bizerte.
Le GPRA a bien compris l'enjeu : la guerre de Bizerte va hâter la fin
de la guerre d'Algérie. Et cela va être confirmé rapidement
: Redha Malek, porte parole de la délégation algérienne
aux négociations avec la France, déclarait le 19 juillet 1961,
à Genève, avoir soumis à la délégation française
l'examen de "l'application de l'autodétermination de l'Algérie".
Le 24, Philippe Thibaut, porte parole de la délégation française,
confirmait que "les deux délégations ont poursuivi l'étude
des problèmes relatifs à la garantie du droit à l'autodétermination
et aux conditions de son application".
Ainsi s'ouvrait pour l'Algérie la voie du choix politique, prélude
à une inévitable indépendance. La Tunisie, avec Bizerte,
en faisait-elle les frais ? La question peut au moins se poser, puisqu'au moment
même où la France assouplit sa position sur le problème
algérien, elle la durcit sur celui de Bizerte. Autant le premier est
abordé de façon réaliste sur le plan politique, autant
le second fait l'objet de réactions épidermiques et tourne au
malentendu, voire à l'affrontement personnel entre deux chefs d'Etat.
Les historiens auront tout loisir d'étudier ce contraste apparent ; en
fait, il était démontré encore une fois que la décolonisation
est une, et que l'affrontement de Bizerte comme la guerre d'Algérie étaient
traités certes en fonction de la conjoncture, mais avec le même
état d'esprit. Un seul constat s'impose cependant : le conflit de Bizerte
a indirectement et efficacement contribué à hâter la fin
de la guerre d'Algérie.
Dans l'immédiat, à Bizerte, le 20 juillet, la presse tunisienne
relate les exactions de l'armée française et fait état
à ce jour de 600 blessés, le nombre de morts - plusieurs milliers
- n'étant pas encore établi. Un ami de la Tunisie, Jean Daniel,
envoyé spécial de L'Express, est blessé : une balle de
mitrailleuse a fait éclater l'extrémité supérieure
de son fémur. Le commandant Mohamed Bejaoui, qui dirige l'artillerie
tombe au champ d'honneur, au cours d'un mitraillage de son bataillon par des
hélicoptères français. Le docteur Said Mestiri [2] qui
le soigne à l'hôpital de Bizerte écrira : "Littéralement
criblé de balles (...) choqué, presque moribond (...) Bejaoui
tenait serré contre lui et entre ses mains raidies un vieux portefeuille
tout bourré, non pas de papiers personnels ou de photos, mais de cartes
d'Etat-major (...) Il ne voulait pas que cela tombe aux mains de l'ennemi et
désirait les faire parvenir en haut lieu". [Bejaoui avait été
l'officier d'ordonnance du Président Bourguiba lors de la rencontre de
Rambouillet].
Le même jour, le Président fera l'éloge de tous les martyrs
dans une immense manifestation sur la place du gouvernement, à la Kasbah.
A Washington, le département d'Etat publie un communiqué pressant
les deux parties "de cesser immédiatement les combats". L'appel
restera lettre morte.
Le 21, à 5 h 30, l'amiral demande encore des renforts à Paris
devant la résistance farouche de l'armée tunisienne qui prend
à partie les éléments blindés et portés du
Nadhour et de Menzel Jemil. Des milliers de manifestants se rassemblent à
Bizerte et arrivent devant la porte principale de la Baie Ponty. Une trêve
demandée, pour ramasser les morts, est refusée par l'amiral qui
réclame le départ préalable des manifestants femmes et
enfants.
A 9 h 30, le chef de l'Etat signe son ordre aux forces armées : "Le
Président de la république, chef suprême des forces armées,
selon la Constitution, vous ordonne de résister avec tous les moyens
à l'occupation de la ville de Bizerte par les troupes françaises.
Bon courage. Que Dieu vous aide".
L'amiral consignera dans son rapport : "A 8 heures, le commandement d'Algérie
ordonne l'envoi de l'escadron de la gendarmerie. A 11 h 10, le général
Dodelier, chef d'Etat major particulier du président de la République
et le capitaine de vaisseau Brasseur se posent à Sidi Ahmed venant de
Paris. La 2ème compagnie du 2ème RPI est accrochée aux
abords du marabout de Sidi Zid et l'aviation intervient. Entre 12 heures et
16 heures, le 6ème bataillon tunisien est presque au corps à corps
avec quatre compagnies d'infanterie françaises. La bataille fait rage.
Toute l'aviation française est en action. A 18 heures, la ferme Domange
abritant les Tunisiens est attaquée à la bombe et aux roquettes.
La cimenterie et Sidi Salah sont arrosés. L'escorteur d'escadre, le Bourdonnais,
effectue des tirs de 57 sur cap Bizerte rempli de Tunisiens rassemblés
entre Demna et Rahra. A 17 h 45, le colonel Lalande venant de Paris, prend le
commandement des forces terrestres d'intervention de Bizerte".
Cependant, nos militaires sont arrivés à bloquer l'entrée
des troupes françaises dans la ville arabe, tenant courageusement, presque
à court de munitions, vu les difficultés de circulation.
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