3. - Le socialisme destourien : une aventure politico-économique

 

Durant presque une décennie, de 1961 à 1970, la Tunisie a vécu un psychodrame : “l’aventure Ben Salah”, du nom du ministre du Plan. C’était le “Socialisme destourien”. En réalité, une politique autoritaire avec pour objectif la collectivisation de toute l’activité économique du pays.

J’ai bien connu Ahmed Ben Salah (dès 1945) au Collège Sadiki d’où sortirent Bourguiba et la plupart des hauts cadres tunisiens. Chef de son cabinet en 1966, je le retrouverai tel qu’il était resté : vif, audacieux, dialecticien, très individualiste, capable de briller, mais sans pouvoir toujours emporter une conviction durable. Défaut qui lui valut, sans doute, de ne jamais réussir vraiment à se bâtir une assise politique déterminante.

Son militantisme s’était affirmé tôt, sous l’occupation allemande : en 1942, il avait participé activement au mouvement “Chabab Mohamed” (Jeunesse de Mahomet), une formation de jeunes exaltés. Puis, interrompant ses études supérieures, il s’engagea dans le mouvement syndical. Farhat Hached, alors secrétaire général de l’UGTT, tout en l’appréciant, redoutait son orientation trop “communisante”. Partisan de rejoindre la Fédération syndicale mondiale ( FSM), basée à Prague et inféodée à l’Union soviétique, Ben Salah avait voté avec la minorité contre l’adhésion de l’UGTT à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). Moins de deux ans après l’assassinat de Farhat Hached par la “Main rouge” [1] , le 5 décembre 1952, il n’en est pas moins élu secrétaire général du syndicat, lors de son Vème congrès (juillet 1954). Et c’est le début d’une ascension politique qui connaîtra bien des aléas.

Le 1er juin 1955, Habib Bourguiba rentre triomphalement à Tunis. Mais tout aussitôt, dénonçant le “compromis” de l’autonomie interne, Salah Ben Youssef s’oppose à lui. La lutte interne est acharnée jusqu’au fameux congrès du Néo-Destour à Sfax, en novembre, baptisé “congrès de la résurrection” et qui permit à Bourguiba de remporter la victoire sur son adversaire.

Deux hommes, à cette occasion, se distinguent : Habib Achour, secrétaire de la puissante fédération locale de l’UGTT, qui fait assurer par près de deux cents ouvriers la protection des assises et se classe ainsi parmi les “sauveurs” de Bourguiba ; et Ben Salah qui l’appuie lui aussi, mais pour d’autres raisons : il a rédigé en effet, un rapport économique préconisant “la planification socialiste”, et il en espérait l’approbation par le congrès. Mais Bourguiba n’en permet même pas la discussion : seule l’intéresse l’exclusion de Ben Youssef. Et l’intéressera surtout, durant les mois qui suivent, l’écrasement brutal de la rébellion youssefiste.

[Son leader, l’ancien secrétaire général du Néo-Destour, Ben Youssef, partira clandestinement pour Tripoli le 28 janvier 1956].

Ben Salah ne se laisse pas pour autant oublier. En septembre 1956, secrétaire général de l’UGTT, il fait adopter par le VIème congrès syndical son plan économique. Dans la foulée, il fait voter une résolution demandant l’unité organique du syndicat et du parti, laquelle devait aboutir dans son esprit à l’absorption du Néo-Destour et à l’avènement d’un parti travailliste. Prenant conscience de cette dérive, Bourguiba réagit en deux temps. Alors qu’il se repose en France, à l’Alpe d’Huez, il fait spécialement l’aller-et-retour pour s’adresser ainsi aux délégués :

“Je vous mets en garde contre ce sentiment de haine, né de la conviction erronée, qu’un système basé sur la propriété privée ou le capital est oppresseur et inique, donc à détruire pour lui substituer la dictature de la classe ouvrière”.

Bourguiba reparti, Ben Salah lui répond indirectement : “Nous devons opter pour une révolution continue, seule capable de balayer les vieilles structures”.

L’incompatibilité entre les deux orientations est évidente, à tel point qu’au retour d’un voyage aux Etats-Unis, où ses interlocuteurs ont critiqué le “gauchisme” du syndicat tunisien, Bourguiba contre-attaque franchement. Utilisant un procédé qu’il ré-emploiera par la suite, il suscite artificiellement, en octobre 1956, la création d’un syndicat concurrent : l’Union tunisienne du travail (UTT) dont il confie la direction à Habib Achour.

Ben Salah ainsi affaibli, Bourguiba le fait destituer en décembre 1956 — alors qu’il assiste à Rabat à une réunion de la Confédération nord-africaine des travailleurs — par ses propres amis, notamment Abdallah Farhat et Mustapha Filali qui le remplacent par Ahmed Tlili, au cours d’une Commission administrative improvisée. Ben Salah, éloigné du monde syndical, l’UTT scissionniste n’a plus de raison de subsister et disparaît tout naturellement le 1er mai 1957 en “fusionnant” avec l’UGTT.

J’étais, à l’époque, secrétaire général adjoint de l’UGET et cette affaire y provoqua bien des remous, surtout auprès de nos étudiants à Paris, organisés dans une puissante fédération. Toute idéologie mise à part, nous estimions que les conditions du limogeage de Ben Salah n’étaient pas acceptables. Par principe, nous étions hostiles à tout ce qui portait atteinte à l’unité syndicale. Et il nous fallut gérer difficilement la situation à notre centrale de Tunis, face à la pression du parti.

Ben Salah admit son départ sans trop rechigner, mais sa mise à l’écart ne dura pas longtemps. Récupéré en juillet 1957, comme secrétaire d’Etat à la santé, il obtint de si bons résultats qu’on lui adjoignit, dès 1959, le département des Affaires sociales. En novembre 1960, il était nommé secrétaire d’Etat au Plan. Deux mois plus tard, le 3 janvier 1961, le chef de l’Etat lui confiait en plus les Finances, puis le Commerce et l’Industrie, ensuite l’Agriculture, enfin l’Education nationale. Il devenait ainsi le premier titulaire unique de cinq départements ministériels, secondé par des sous-secrétaires d’Etat.

[Bourguiba, confirmant le régime présidentiel, avait adopté dès l’indépendance, le système américain où les ministres étaient dénommés secrétaires.]

[1] Groupe d’éléments de la police et d’ultras de la colonisation, dont s’inspira plus tard l’OAS en Algérie.
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