Introduction
Ce livre est un témoignage,
inévitablement subjectif à certains égards, mais qui se
veut objectif dans le récit des événements comme dans l'appréciation
des hommes. Subjectif, car il est incomplet, s'attardant seulement sur les moments
forts des trois premières décennies de la Tunisie indépendante
: une époque de vie politique intense, avec ses heurs et ses malheurs,
vécue auprès d'un chef d'Etat exceptionnel, Habib Bourguiba, qui
a présidé à la renaissance d'une nation et à la
consolidation d'un Etat.
Il ne s'agit là ni d'une
autobiographie ni d'un essai historique, qui aurait impliqué des recherches
d'archives, des confrontations de points de vue, et une aspiration à
l'exhaustivité. Plutôt que de faire œuvre d'histoire, j'ai souhaité
apporter ma contribution par le récit d'un itinéraire de trente
ans de vie politique auprès de Bourguiba, où s'affirment quelques
grandes certitudes, mais où ne sont pas occultés les hésitations
et les doutes, pas plus que ne sont dissimulées les erreurs. Le tout
dans un contexte où les affrontements furent parfois vifs, les mots durs
et les actions brutales. En les relatant, avec rigueur, et en respectant l'obligation
de réserve inhérente à mes responsabilités antérieures,
je me suis efforcé d'être serein, de comprendre les raisons de
ceux dont je n'avais pas partagé les choix.
Ce faisant, mon vœu est d'inciter
mes compagnons, les autres acteurs de cette époque, à rapporter
à leur tour leur propre expérience, et à révéler
d'autres faces de notre histoire récente. Nous avons suffisamment déploré
que tant de nos aînés politiques aient disparu en emportant leurs
souvenirs pour ne pas être tentés de les imiter. Je ne pourrais
oublier l'exclamation de Si Mongi Slim, l'un des premiers compagnons de Bourguiba,
et qui me répondait à son chevet en 1969 : " Faites-le si
vous le pouvez. Nous aurions tant aimé le faire !
" Dans les pays modernes,
le jugement politique n'attend guère. Imparfait, parfois injuste, toujours
soumis à révision, il a le mérite d'informer et d'établir
un dialogue avec la nouvelle génération, qui ne se satisfait plus
désormais des seules vérités officielles et des rumeurs
ambiantes.
Pour ma part, en écrivant,
je réponds à une ardente exigence intérieure. "De
grands pans du passé sortent ainsi du champ de ma conscience": écrivait
André Gide.
L'évocation de quelques
témoignages de notre histoire politique contemporaine contribue à
élargir le champ des débats nécessaires à la vitalité
de la nation, et nous libère, en même temps, de cette angoisse
politique qui est souvent notre lot. Notre rôle politique, nous l'avons
certes vécu en acteurs, mais souvent aussi en le subissant. Si nous avons,
plus peut-être qu'il n'eût fallu, fait preuve d'orthodoxie, ce fut
toujours avec l'espoir intime qu'un jour il en serait autrement : une conviction
que nous fûmes quelques-uns à partager mais qui, malheureusement,
ne fut jamais l'objet d'un approfondissement collectif.
Ce témoignage, ces souvenirs
politiques, que j'essaie simplement de replacer dans leur contexte historique
et dans leur environnement humain, sont répartis en huit chapitres aux
intitulés évocateurs des grands moments et des grands thèmes
de ces trois décennies de "bourguibisme".
Le premier traite précisément
de "Bourguiba", tel que je l'ai connu et pratiqué, tel que
je l'ai vu fonctionner pour le meilleur et pour le pire. Non pour retracer sa
carrière - d'autres l'ont fait ou le feront - mais parce qu'il s'est
tant identifié à la Tunisie de ces années-là que
la suite serait moins compréhensible sans cette évocation introductive.
Le deuxième chapitre
est consacré au drame de "Bizerte". Qui en fut responsable
? Eût-on pu l'éviter ? Et les deux grands chefs d'Etat qui surent
si bien, par la suite, en dépasser les conséquences, pourquoi
donc ont-ils presque souhaité cette épreuve ? En définitive,
dans quelle mesure l'affaire de Bizerte a-t-elle permis de hâter le règlement
du problème algérien ?
Notre politique extérieure,
durant la même période, fut largement dominée par nos relations
avec nos deux voisins, de l'Ouest et de l'Est, et marquée par deux projets
d'unification. C'est l'objet des deux chapitres intitulés : "Le
Kef" pour l'Algérie et "Djerba" pour la Libye. On y verra
comment ces deux tentatives improvisées - mais non sans calcul inavoué
- ne pouvaient qu'échouer, et comment Bourguiba réussit à
sauver la situation après l'avoir compromise. On se demandera aussi dans
quelle mesure les répercussions économiques de ces deux erreurs,
sur le gazoduc algéro-tunisien et pour le plateau continental tuniso-libyen,
auraient pu être mieux gérées.
Couvrant successivement, en
politique intérieure, les décennies 60 et 70, les deux chapitres
intitulés : "Le Socialisme destourien" et le "Jeudi noir"
analysent deux échecs : celui d'une collectivisation autoritaire et celui
d'un pacte social personnalisé. Dans les deux cas, l'ambiance politique
et sociale était hostile : l'agressivité du parti jointe au mauvais
fonctionnement des institutions de la république ne pouvait, dès
lors, que déboucher sur des drames dont on n'a pas su tirer les leçons
nécessaires.
Titré : "Le printemps
démocratique", le septième chapitre traitera notamment d'un
autre échec : celui de "l'ouverture" du système, à
travers une démocratisation de la communication et l'avènement
du pluralisme. Une ouverture à laquelle avait consenti Bourguiba, mais
que nous n'avons pas su mener à bonne fin.
Dans le dernier chapitre, enfin,
j'ai porté ma réflexion sur la "République",
et tenté d'expliquer comment celle de Bourguiba a souffert d'un déficit
démocratique doublé d'une lutte successorale permanente, qui furent
compensés, tant bien que mal, par la vigueur et l'énergie visionnaire
d'un grand homme d'Etat.
Autant de grands thèmes
que de chapitres, posant plus de questions qu'ils n'apportent de réponses.
En écrivant, j'ai souhaité seulement contribuer à éclairer
l'histoire de la "chevauchée" tunisienne, de 1955 à
1987, tout au long de ces trois décennies Bourguiba.